Gudrun

Kriemhild

MythologieMilitaireMoyen ÂgeHaut Moyen Âge — épopées germaniques et nordiques (Ve-XIIIe siècle)

Héroïne tragique de la mythologie germanique et nordique, Gudrun/Kriemhild est l'épouse du héros Sigurd/Siegfried. Figure de la vengeance et du deuil, elle incarne la fidélité conjugale poussée jusqu'à la destruction totale.

Faits marquants

  • Épouse du héros Sigurd (Siegfried), tué par trahison par Hagen sur ordre de son frère Gunnar
  • Après l'assassinat de Sigurd, elle se remarie avec Attila (Etzel) pour assouvir sa vengeance
  • Elle provoque la bataille finale qui anéantit les Burgondes (Nibelungen) vers le Ve siècle
  • Son histoire est au cœur du Nibelungenlied, épopée médiévale germanique (~1200 apr. J.-C.)
  • Dans l'Edda poétique, elle apparaît sous le nom de Guðrún, figure centrale des lais héroïques

Œuvres & réalisations

Nibelungenlied (Le Chant des Nibelungs) (vers 1200)

Épopée en moyen haut-allemand composée probablement en Autriche, considérée comme l'équivalent germanique de l'Iliade. Divisée en deux parties — la mort de Siegfried et la vengeance de Kriemhild —, elle fait de cette dernière la véritable protagoniste tragique de l'œuvre.

Völsunga saga (vers 1260-1270)

Saga islandaise retraçant l'histoire de Gudrun (version nordique de Kriemhild) depuis les origines mythiques des Völsung jusqu'au massacre final. Texte fondateur qui révèle les racines divines et cosmiques du cycle héroïque.

Guðrúnarkviðar (Lais de Gudrun) — Edda poétique (IXe-XIIe siècle, compilés vers 1270)

Série de trois poèmes eddiques consacrés aux lamentations et aux vengeances de Gudrun. D'une puissance lyrique exceptionnelle, ils explorent la douleur du deuil, la trahison et la résilience d'une femme broyée par les forces de la fatalité.

Atlakviða et Atlamál (Chants d'Atli) — Edda poétique (Xe-XIe siècle)

Deux poèmes eddiques décrivant l'invitation perfide et le massacre des frères de Gudrun par Atli/Attila. Gudrun y accomplit une vengeance absolue, allant jusqu'à tuer ses propres fils et les servir en festin à leur père meurtrier.

Þiðrekssaga af Bern (Saga de Thidreks de Berne) (vers 1250)

Compilation noroise de légendes germaniques offrant une version alternative du cycle où Kriemhild (Grimhild) est présentée sous un jour encore plus sombre, sa vengeance apparaissant comme froide et pleinement préméditée dès le début.

Der Ring des Nibelungen — Richard Wagner (1848-1876 (création intégrale Bayreuth 1876))

Tétralogie lyrique en quatre opéras réinterprétant le mythe des Nibelungs dans une perspective philosophique et romantique. Wagner fait de Brünnhilde le personnage central, mais la légende de Kriemhild/Gudrun irrigue l'ensemble du drame cosmique.

Anecdotes

La querelle des reines est le tournant tragique de toute l'épopée : à l'entrée de la cathédrale de Worms, Kriemhild et Brunhild se disputent la préséance, chacune affirmant que son époux est le plus grand. Pour clouer le bec à sa rivale, Kriemhild révèle publiquement que c'est Siegfried — et non Gunther — qui a réellement subjugué Brunhild. Cette humiliation scelle le destin de Siegfried et déclenche une mécanique de mort implacable.

Trompée par Hagen qui prétend vouloir protéger Siegfried, Kriemhild coud de sa propre main une croix sur le manteau de son époux, marquant son unique point vulnérable — là où une feuille de tilleul s'était posée pendant son bain de sang de dragon. Ce geste d'amour maternel devient involontairement l'instrument du meurtre : Hagen frappe précisément cet endroit lors d'une chasse en forêt.

Après l'assassinat de Siegfried, Hagen s'empare du trésor fabuleux des Nibelungs et le jette au fond du Rhin, refusant à Kriemhild toute ressource pour se venger. Il emportera ce secret dans la tombe, préférant mourir de la lame de Kriemhild plutôt que de révéler l'emplacement. Ce trésor maudit, né d'une malédiction du nain Andvari, symbolise la cupidité qui conduit toute une civilisation à l'anéantissement.

Treize ans après la mort de Siegfried, Kriemhild accepte d'épouser Etzel (Attila), roi des Huns, non par amour mais pour obtenir l'armée qui lui permettra de se venger. Elle attend avec une patience froide avant d'inviter ses frères Burgondes à la cour des Huns, déclenchant le massacre final. Cette vengeance planifiée sur des décennies en fait l'une des figures les plus redoutables de toute la littérature médiévale.

Le dénouement du Nibelungenlied dépasse toute limite morale : pour forcer Hagen à révéler l'emplacement du trésor, Kriemhild fait décapiter son propre frère Gunther sous ses yeux. Hagen refuse toujours de parler. Elle l'abat alors de la propre épée de Siegfried. Horrifié par cet acte, le vieux guerrier Hildebrand la tue sur-le-champ — Kriemhild meurt comme elle a vécu : dans un déchaînement de violence absolue.

Sources primaires

Nibelungenlied (Le Chant des Nibelungs) (vers 1200)
Nû seht wie si dô reit diu edel künegin! Ir muoter Uote unde ir bruoder lobten ir schœne sêre. [...] Si was der werlde wünne, des landes ein zier — 'Elle était la joie du monde, l'ornement du pays.' Kriemhild est présentée dès l'ouverture comme la plus belle des femmes, dont la beauté causera la mort de nombreux guerriers.
Guðrúnarkviða I (Première Lamentation de Gudrun) — Edda poétique (IXe-XIIe siècle (compilé vers 1270 dans le Codex Regius))
Guðrún of hvarf þá, gollinn sínu, / fór til Sigurðar folkvígslegar — 'Gudrun s'en alla alors, quittant sa parure d'or, elle marcha vers Sigurd tombé au combat.' Ce lai de lamentation est considéré comme l'un des textes les plus poignants de toute la littérature nordique médiévale.
Atlakviða (Chant d'Atli) — Edda poétique (Xe-XIe siècle (parmi les plus anciens lais eddiques))
Rauð hon þá mœki / rauðan í roðnum — 'Elle rougit alors son épée dans le sang.' Le lai décrit Gudrun accomplissant sa vengeance contre Atli/Attila en personne, allant jusqu'à tuer leurs fils communs pour lui servir en festin.
Völsunga saga (vers 1260-1270)
Gudrun sat over Sigurd and lamented so sorely that the tears ran down her cheeks onto his breast, and he stirred at that, and looked at her — Version nordique qui insiste sur le deuil de Gudrun, dont les larmes versées sur le corps de Sigurd sont le symbole de la fidélité conjugale poussée jusqu'à l'extrême.
Þiðrekssaga af Bern (Saga de Thidreks de Berne) (vers 1250)
Kriemhild, fille du roi Aldrian, épouse Sigurd le Dragonvainqueur ; son destin bascule le jour où Brynhild ourdit la mort du héros, et elle prépare dès lors une vengeance sans retour. Ce texte norois offre une version alternative où la préméditation de Kriemhild est encore plus explicite.

Voir aussi