Anna Akhmatova(1889 — 1966)
Anna Akhmatova
Union soviétique, Empire russe
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Poétesse russe majeure du XXe siècle, figure de l'Acméisme. Son œuvre Requiem témoigne des persécutions staliniennes et de la souffrance du peuple soviétique. Elle résista à la censure soviétique tout au long de sa vie.
Citations célèbres
« Je n'étais pas avec ceux qui abandonnèrent leur terre à la merci des ennemis. »
« Non, ce n'est pas moi, c'est quelqu'un d'autre qui souffre. »
Faits marquants
- 1889 : Naissance à Odessa (Empire russe)
- 1910-1920 : Figure centrale de l'Acméisme aux côtés de Gumilev et Mandelstam
- 1935-1940 : Rédaction clandestine de Requiem, cycle de poèmes sur la terreur stalinienne
- 1946 : Exclue de l'Union des écrivains soviétiques par le décret Jdanov
- 1966 : Mort à Leningrad, réhabilitée tardivement
Œuvres & réalisations
Premier recueil d'Akhmatova, salué immédiatement par la critique. Il révèle son style acméiste : images précises, sentiment intense, économie de mots qui allait définir toute son œuvre.
Son recueil le plus populaire de son vivant, réédité de nombreuses fois avant d'être interdit. Il célèbre la vie amoureuse et spirituelle avec une sensibilité qui fit d'Akhmatova la voix poétique d'une génération.
Dernier recueil publié en URSS pendant quarante ans. Il témoigne du chaos de la révolution et de la guerre civile, et marque la fin d'une période de relative liberté pour la poésie russe.
Cycle de poèmes composé clandestinement pour témoigner des arrestations et de la terreur stalinienne. Chef-d'œuvre de la résistance littéraire mondiale, il ne fut publié en URSS qu'en 1987.
Long poème autobiographique et historique sur lequel Akhmatova travailla vingt-cinq ans. Il tresse ensemble l'histoire personnelle de la poétesse, le destin de la Russie et la mémoire de l'Âge d'argent.
Recueil publié un an avant sa mort, qui rassemble des textes de toute une vie. Il marque la réhabilitation partielle d'Akhmatova dans les lettres soviétiques et lui permit de retrouver un lectorat officiel.
Anecdotes
Pendant dix-sept mois, Akhmatova fit la queue devant la prison des Croix (Krestï) à Leningrad pour tenter d'obtenir des nouvelles de son fils Lev, arrêté par le NKVD. Un jour, une femme qui avait reconnu la poétesse lui chuchota : « Pouvez-vous décrire cela ? » Akhmatova répondit simplement : « Oui, je peux. » Cette scène figure dans la dédicace de son œuvre majeure, Requiem.
Pour échapper à la censure soviétique, Akhmatova ne conservait aucune copie écrite de ses poèmes interdits. Elle les récitait à ses amies les plus proches, qui les mémorisaient à leur tour. Une fois le texte gravé dans les mémoires, les feuilles étaient brûlées. C'est ainsi que le cycle Requiem survécut pendant des décennies sans jamais être mis sur papier en URSS.
En décembre 1945, le philosophe britannique Isaiah Berlin rendit visite à Akhmatova à Leningrad. Leur longue conversation nocturne sur la littérature et l'exil fut rapportée à Staline, qui aurait déclaré en fureur : « Alors, notre religieuse reçoit des espions étrangers. » Certains historiens pensent que cet épisode contribua au durcissement de la politique culturelle soviétique.
En août 1946, le dirigeant soviétique Andreï Jdanov publia un décret officiel qualifiant Akhmatova à la fois de « nonne à moitié putain » et d'ennemie du peuple socialiste. Elle fut exclue de l'Union des écrivains soviétiques, perdant tout droit à publier et à recevoir des rations alimentaires. Elle vécut dans une extrême pauvreté, survivant grâce à la solidarité de ses amis.
Malgré des décennies de persécution — son premier mari fusillé, son fils emprisonné à plusieurs reprises, ses œuvres censurées — Akhmatova refusa toujours de quitter la Russie. Elle affirmait être le témoin de son peuple et que sa place était en Russie. À la fin de sa vie, elle fut partiellement réhabilitée et reçut en 1964 le prix littéraire international Etna-Taormina en Italie.
Sources primaires
Non, ce n'est pas sous une voûte étrangère que je me suis abritée, non, ce n'est pas à l'abri d'ailes étrangères — j'étais alors avec mon peuple, là où mon peuple, par malheur, se trouvait.
Pendant les années effroyables de la Iejovtchina, j'ai passé dix-sept mois dans les files d'attente des prisons de Leningrad. Un jour, quelqu'un me reconnut. Alors la femme aux lèvres bleuies qui se tenait derrière moi — elle n'avait jamais entendu mon nom — sortit de l'engourdissement qui nous était commun et me demanda à l'oreille : 'Pouvez-vous décrire cela ?' Et je dis : 'Oui, je peux.'
J'ai appris à vivre simplement, sagement, à regarder le ciel et à prier Dieu, et à me promener longtemps avant le soir pour épuiser mon inutile anxiété.
Ne pleure pas sur moi, Mère, que je sois dans la tombe. Les choeurs des anges glorifièrent la grande heure, les cieux se fondirent dans les flammes. Au Père, il dit : 'Pourquoi m'as-Tu abandonné !' Et à la Mère : 'Oh, ne pleure pas sur moi...'
De l'an quarante, comme du sommet d'une tour, je contemple tout : les convocations, les arrestations, les listes. J'entends le pas monotone de ceux qu'on mène au loin. Je vois les visages de ceux qui ne reviendront pas.
Lieux clés
Anna Akhmatova naquit le 23 juin 1889 dans ce quartier côtier de la mer Noire. Elle quitta la région dans son enfance pour s'installer à Tsarskoïe Selo, mais ses origines méridionales nourrirent toujours son imaginaire.
Akhmatova grandit dans cette ville résidentielle impériale où elle fréquenta le lycée et développa son amour de la poésie. Ce lieu, associé à Pouchkine, imprégna durablement son imaginaire et son rapport à la tradition littéraire russe.
Akhmatova passa la majeure partie de sa vie adulte dans cette ville rebaptisée Leningrad sous le régime soviétique. C'est là qu'elle écrivit l'essentiel de son œuvre, vécut les purges staliniennes et le siège de 1941-1944.
C'est devant cette prison qu'Akhmatova fit la queue pendant dix-sept mois pour obtenir des nouvelles de son fils Lev. Cette expérience est au cœur de Requiem et symbolise la souffrance des familles des victimes staliniennes.
Évacuée lors du siège de Leningrad, Akhmatova séjourna à Tachkent de 1941 à 1944. Elle y continua à écrire et à donner des lectures publiques, maintenant un lien vital entre la poésie et la résistance culturelle.
Dans les dernières années de sa vie, Akhmatova obtint une petite datcha à Komarovo, surnommée affectueusement « la cabine ». Elle y mourut le 5 mars 1966 et y fut inhumée ; sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage littéraire.
