Yvette Guilbert(1865 — 1944)

Yvette Guilbert

France

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SpectacleMusiqueCultureXIXe siècleBelle Époque et début du XXe siècle

Chanteuse de café-concert et diseuse française (1865-1944), icône de la Belle Époque immortalisée par Toulouse-Lautrec. Célèbre pour ses longs gants noirs et son interprétation expressionniste des chansons réalistes parisiennes.

Faits marquants

  • Née en 1865 à Paris dans un milieu modeste, elle débute sur scène à la fin des années 1880
  • Devient une star des cabarets parisiens dans les années 1890, notamment à l'Eldorado et au Moulin Rouge
  • Henri de Toulouse-Lautrec en fait l'un de ses sujets fétiches, la représentant dans de nombreuses affiches et lithographies (1890s)
  • Ses tournées internationales l'amènent à se produire en Europe et aux États-Unis, contribuant au rayonnement de la chanson française
  • Décède en 1944, après avoir traversé la Belle Époque, la Grande Guerre et l'entre-deux-guerres

Œuvres & réalisations

Le Fiacre (1887)

Chanson de Léon Xanrof devenue l'un des fleurons du répertoire d'Yvette Guilbert. Son interprétation expressionniste de cette peinture de la vie nocturne parisienne illustre parfaitement son art de la diseuse, où chaque mot compte autant que la mélodie.

La Pocharde (vers 1890)

Chanson réaliste dépeignant avec compassion et humour une femme du peuple ivre, qu'Yvette Guilbert chantait avec une expressivité saisissante. Ce portrait social sans complaisance était la marque de son répertoire naturaliste inspiré de Zola.

Enregistrements phonographiques sur cylindres (1897-1900)

Parmi les premières artistes françaises à fixer sa voix sur support phonographique, Yvette Guilbert laissa des documents sonores historiques de son art de la diction. Ces cylindres constituent aujourd'hui des témoignages exceptionnels sur la chanson française de la fin du XIXe siècle.

La Chanson de ma vie — Mes mémoires (1927)

Autobiographie dans laquelle Yvette Guilbert retrace son parcours depuis la pauvreté parisienne jusqu'à la gloire internationale. Ouvrage essentiel pour comprendre de l'intérieur la vie artistique de la Belle Époque.

Comment on devient diseur — Traité pratique d'art vocal et de diction (1928)

Manuel pédagogique fondé sur cinquante ans d'expérience scénique, dans lequel Yvette Guilbert théorise sa conception du chant comme art dramatique et littéraire. Utilisé dans ses cours à la New York University.

Répertoire de chansons médiévales et de trouvères (années 1900-1910)

À partir de 1905, Yvette Guilbert se consacra à la redécouverte et à l'interprétation de chansons médiévales françaises. Cette démarche musicologique avant-gardiste lui valut une reconnaissance internationale renouvelée auprès des milieux savants.

Anecdotes

Toulouse-Lautrec était fasciné par Yvette Guilbert et la portraitura des dizaines de fois. Lorsqu'il lui soumit ses esquisses, elle lui écrivit une lettre indignée : « Pour l'amour du ciel, ne me faites pas aussi affreuse ! » Le peintre lui répondit malicieusement qu'il ne pouvait pas s'en empêcher — son génie était précisément dans ces déformations expressionnistes. Ces affiches contribuèrent pourtant à forger sa légende à travers toute l'Europe.

Ses longs gants noirs, qui remontaient jusqu'aux coudes, n'étaient pas un simple caprice de mode. Yvette Guilbert les portait pour camoufler ses bras très maigres dont elle avait honte. Ce détail anodin allait devenir l'une des silhouettes les plus reconnaissables de la Belle Époque, immédiatement identifiable sur les affiches de Toulouse-Lautrec placardées dans tout Paris.

En 1931, Yvette Guilbert reçut une lettre d'un admirateur inattendu : Sigmund Freud, le père de la psychanalyse. Le célèbre médecin viennois lui écrivait qu'il la considérait comme l'une des artistes les plus extraordinaires qu'il eût jamais vues et que le souvenir de ses représentations l'avait poursuivi toute sa vie. Cette correspondance témoigne du rayonnement d'Yvette Guilbert bien au-delà du monde du spectacle.

Yvette Guilbert n'était pas seulement une chanteuse : elle était avant tout une « diseuse », une artiste qui donnait autant d'importance aux mots qu'à la mélodie. Elle s'appropriait des textes poétiques ou populaires et les transformait par ses intonations, ses silences calculés et ses mimiques. Cette approche révolutionnaire influença profondément la chanson réaliste française et ouvrit la voie à des artistes comme Édith Piaf.

Dans les années 1930, alors que sa carrière scénique déclinait, Yvette Guilbert traversa l'Atlantique pour enseigner l'art de l'interprétation vocale à la New York University. Cette reconversion pédagogique témoigne de l'importance de son héritage : elle transmettait à une nouvelle génération américaine la conception française du chant fondée sur la primauté absolue du texte et de l'expression dramatique.

Sources primaires

La Chanson de ma vie — Mes mémoires (1927)
J'ai voulu dire ma vie telle qu'elle fut — avec ses joies et ses peines, ses hauts et ses bas. Si j'ai réussi à faire aimer la chanson française, à lui donner ses lettres de noblesse, c'est que j'ai cru en elle de toutes mes forces.
Comment on devient diseur — Traité pratique d'art vocal et de diction (1928)
La musique est la servante du texte, jamais sa maîtresse. Le chanteur qui sacrifie les mots à la mélodie trahit doublement : il trahit le poète et il trahit son public. La voix doit peindre chaque syllabe, chaque virgule, chaque silence.
Lettre de Sigmund Freud à Yvette Guilbert (1931)
Vous avez été l'une des plus grandes émotions artistiques de ma vie. Votre art de la diction, votre façon de donner vie aux mots les plus humbles, m'ont poursuivi bien au-delà des soirées où j'eus la chance de vous entendre.
Séries de lithographies de Henri de Toulouse-Lautrec (1894-1898)
Toulouse-Lautrec produisit entre 1893 et 1898 une série de seize lithographies consacrées à Yvette Guilbert, dont certaines furent refusées par l'artiste elle-même qui les jugeait trop caricaturales. Ces œuvres constituent les documents visuels les plus célèbres sur la diseuse.
Critique de Jules Lemaître dans Le Journal des débats (1891)
Mlle Guilbert possède le génie particulier de rendre sensible, par la seule vertu de sa voix et de son geste, l'âme entière d'un personnage en quelques couplets. Elle n'est pas une chanteuse ordinaire ; elle est un poème vivant.

Lieux clés

Paris (Bastille), France

Yvette Guilbert naît le 20 janvier 1865 dans le quartier populaire de la Bastille. Ce milieu modeste marqua profondément son répertoire, ancré dans la réalité sociale quotidienne des Parisiens ordinaires.

Moulin Rouge, Montmartre, Paris

Inauguré en 1889, le Moulin Rouge fut l'une des scènes phares d'Yvette Guilbert. Ce temple du music-hall montmartrois concentrait toute l'effervescence artistique de la Belle Époque et attira Toulouse-Lautrec qui y fit ses premières esquisses de la chanteuse.

Eldorado, boulevard de Strasbourg, Paris

L'Eldorado était l'un des plus célèbres cafés-concerts parisiens, situé sur le boulevard de Strasbourg. C'est là qu'Yvette Guilbert connut ses premiers grands succès populaires dans les années 1890, devant un public mêlé de toutes conditions sociales.

Londres, Royaume-Uni

Yvette Guilbert triompha à Londres dès 1894 lors de sa première tournée britannique. Son art de la diction séduisit le public anglophone et elle y donna des représentations régulières qui forgèrent sa réputation internationale.

New York, États-Unis

Yvette Guilbert effectua plusieurs tournées américaines et s'y installa ponctuellement dans les années 1930 pour enseigner l'art de l'interprétation vocale à la New York University, diffusant la tradition française de la chanson réaliste.

Aix-en-Provence, France

C'est à Aix-en-Provence qu'Yvette Guilbert se retira lors de la Seconde Guerre mondiale et mourut le 3 février 1944, à l'âge de 79 ans, après une carrière de plus de cinquante ans.

Voir aussi