Interview imaginaire avec Philippe Honoré
par Charactorium · Philippe Honoré (1941 — 2015) · Arts visuels · Société · 5 min de lecture
Un matin d'hiver, rue Nicolas-Appert, dans la lumière grise du 11e arrondissement. À sa table à dessin encombrée de recueils de poésie et d'encriers, un homme au trait fin nous reçoit, plume à la main. Philippe Honoré parle bas, avec la précision de ceux qui pèsent chaque mot comme chaque ligne.
—Comment décririez-vous le geste qui vous est le plus familier, celui de la main sur le papier ?
Je trempe ma plume dans l'encre de Chine, et j'attends. C'est un métier de patience, presque de silence. Mes confrères de Charlie Hebdo ont un trait qui claque, qui charge, qui exagère — Cabu, Wolinski, ils attrapent un visage en trois coups de crayon rageurs. Moi, je viens d'ailleurs, d'une école plus ancienne, celle des illustrateurs du début du siècle qui ciselaient le noir et blanc comme on grave. Un dessin, pour moi, ce n'est pas un cri, c'est une phrase bien construite. Je cherche la ligne juste, celle qui ne tremble pas, celle qui tient debout toute seule. On me dit à contre-courant. Peut-être. Mais la lenteur est ma manière d'être irrévérencieux.
Un dessin, pour moi, ce n'est pas un cri, c'est une phrase bien construite.
—On vous dit le plus lettré des dessinateurs de la rédaction. D'où vous vient cette passion pour la littérature ?
Elle me précède, cette passion. Avant de m'asseoir à ma planche à dessin, je feuillette Rimbaud, Verlaine, Apollinaire — leurs vers traînent partout dans mon atelier, ouverts, cornés. Quand j'illustre un poème, je ne l'accompagne pas, je lui réponds. Il m'arrive de glisser dans un dessin de presse un clin d'œil qu'un seul lecteur sur mille remarquera : un mot caché, une silhouette empruntée à un vers. Cela me fait sourire, cette complicité secrète. Certains à la rédaction me trouvent trop discret, trop « à part » avec mes lectures. Mais un trait sans culture derrière lui, c'est une main qui parle sans avoir rien lu. La littérature, c'est ma réserve d'images.
Un trait sans culture derrière lui, c'est une main qui parle sans avoir rien lu.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez commencé les mots croisés illustrés pour Le Monde ?
1992. On m'a proposé une case quotidienne dans Le Monde, et j'ai tout de suite pensé que je ne ferais pas une grille comme les autres. J'ai voulu marier deux plaisirs que j'aime par-dessus tout : le dessin et le jeu de langue. Alors chaque matin, je conçois la grille, je cherche les définitions retorses, celles qui font râler puis rire, et je pose à côté un petit dessin qui tient de l'énigme. C'est un travail d'horloger : il faut que le mot et l'image s'emboîtent sans jamais se répéter. Voilà plus de vingt ans que cela dure, ce rendez-vous minuscule avec le lecteur du matin. Les gens me parlent de mes grilles comme d'un rituel. J'aime cette idée d'entrer chez eux par la porte du café.
—Qu'est-ce qui vous plaît autant dans une simple grille de lettres ?
La grille de mots croisés, c'est de l'architecture. Un espace clos, des règles strictes, et pourtant une liberté folle à l'intérieur. Chaque définition est une petite satire en réduction : on y détourne le sens, on y piège le lecteur pressé, on y cache une pointe d'ironie. C'est exactement ce que fait la caricature, mais avec des mots au lieu de traits. Verlaine disait que la musique passe avant toute chose ; moi, je crois que dans une bonne définition il y a de la musique aussi, un rythme, une chute. Et puis un jeu, ce n'est jamais innocent : sous la grille se glissent des allusions, des clins d'œil au monde. Divertir sérieusement, cultiver en s'amusant — c'est peut-être là ma vraie vocation.
Divertir sérieusement, cultiver en s'amusant — c'est peut-être là ma vraie vocation.
—Que représente pour vous le fait d'illustrer un texte plutôt que de commenter l'actualité ?
Commenter l'actualité, c'est réagir à la brûlure du jour ; illustrer un texte, c'est dialoguer avec des morts qui ne meurent pas. Depuis les années 1970, j'ai mis en images des poèmes et des ouvrages classiques, et rien ne me rend plus heureux que ce compagnonnage avec les grands. Devant un vers d'Apollinaire, je ne cherche pas à expliquer — je cherche à prolonger, à faire résonner. Un bon recueil littéraire ouvert sur ma table, c'est déjà la moitié du travail fait. La presse me donne l'urgence, la littérature me donne la durée. J'ai besoin des deux, comme on a besoin de respirer et d'expirer. Sans la seconde, la première deviendrait vite du bruit.

—Vous travaillez dans un journal qui provoque de grandes colères. Comment vivez-vous ces tempêtes ?
Je les vis de biais, avec ma plume, un peu à l'écart du fracas. Depuis les caricatures de 2006, puis l'incendie de nos locaux en 2011 après le numéro « Charia Hebdo », nous savons que la satire dérange, qu'elle a un prix. Le journal vit sous protection, on nous regarde comme des provocateurs. Mais la laïcité et la liberté d'expression ne sont pas des slogans qu'on décroche quand il pleut. Rire du pouvoir, des religions, des puissants, c'est une très vieille tradition française, celle d'où Charlie Hebdo est né, dans le sillage de Hara-Kiri. Je ne suis pas un homme de barricade, je suis un homme de trait fin. Mais le trait fin, aussi, peut refuser de baisser les yeux.
La laïcité n'est pas un slogan qu'on décroche quand il pleut.
—Pourquoi continuer à dessiner ce qui expose autant, malgré les menaces ?
Parce que céder à la peur, ce serait dessiner déjà censuré. Je n'ignore rien du danger — la protection policière autour du journal me le rappelle chaque semaine. Mais un dessinateur qui commence à se demander ce qu'il a le droit de croquer a déjà perdu sa main. La caricature est une vieille dame irrévérencieuse ; elle a survécu aux rois, aux tribunaux, aux excommunications. Ce n'est pas moi qui vais lui apprendre la prudence. Je reste fidèle à mon coin de table, à mon encrier, à mes grilles et à mes petites moqueries. On m'a choisi lettré plutôt que féroce, mais la douceur du trait n'est pas de la lâcheté. C'est simplement une autre façon de tenir bon.

—Parlez-nous de ce dessin de vœux que vous venez d'achever, « Et surtout la santé ».
Un dessin de vœux, comme on en fait pour la nouvelle année, mais à ma façon, avec de l'humour noir. J'y ai croqué le chef de cette organisation qui sème la terreur, et sous sa figure j'ai posé la légende « Et surtout la santé ». C'est le décalage qui fait rire : ces vœux polis, débonnaires, qu'on s'échange en janvier autour d'un café, appliqués à celui qui incarne la mort. La satire vit de ce grand écart entre la banalité de la formule et l'horreur de la chose. On le publiera sur le compte du journal, dans les tout premiers jours de 2015. Rien de plus qu'un pied de nez, au fond. Mais c'est peut-être dans les pieds de nez que se loge le plus de liberté.
C'est peut-être dans les pieds de nez que se loge le plus de liberté.
—Que voudriez-vous qu'on comprenne d'un dessin aussi léger sur un sujet aussi grave ?
Qu'un trait de rien du tout peut désarmer ce qui se veut terrifiant. Ceux qui tuent au nom d'une idée voudraient qu'on tremble ; leur opposer des vœux de bonne santé, c'est refuser de leur accorder le sérieux qu'ils réclament. La moquerie est une arme de faible, mais c'est une arme, la plus vieille peut-être. Je l'ai apprise chez les poètes autant que dans les rédactions : Rimbaud aussi savait cracher son insolence. Si un jour on devait me lire dans un siècle — supposons — j'aimerais qu'on retienne cela : que le rire n'est pas le contraire du courage, mais parfois sa forme la plus nue. Un homme qui rit encore n'a pas tout à fait été vaincu.
Le rire n'est pas le contraire du courage, mais parfois sa forme la plus nue.
—À quoi ressemble une journée de travail, de la première tasse de café au dernier trait ?
Elle commence par les journaux et la radio, l'oreille tendue vers l'actualité à croquer, une tasse de café qui refroidit à côté de moi. Puis je m'installe : la planche à dessin, l'encrier, les pinceaux pour les gris, et surtout le silence. L'après-midi est au dessin proprement dit — le croquis, la mise à l'encre, cette recherche têtue de la ligne juste — et à l'assemblage patient des mots croisés. Le soir, on se retrouve en conférence de rédaction, on discute des thèmes de la semaine, on s'engueule un peu, on rit beaucoup. Je rentre ensuite à mes livres. Un dessinateur, voyez-vous, ne cesse jamais tout à fait de travailler : même en lisant Verlaine le soir, quelque part, je dessine encore.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Philippe Honoré. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.