Interview imaginaire avec Chaval
par Charactorium · Chaval (1914 — 1968) · Arts visuels · Culture · 6 min de lecture
Paris, un après-midi gris de 1966, au sixième étage d'un atelier-appartement encombré de planches et de fioles d'encre. Chaval, longue silhouette voûtée, écarte un tas de dessins pour dégager une chaise. Il parle bas, ponctuant ses phrases d'un demi-sourire résigné, comme si la conversation elle-même était une petite catastrophe qu'il observait de loin.
—Comment un certain Yvan Le Louarn est-il devenu ce nom qui claque, Chaval ?
Je suis né à Bordeaux, dans le Sud-Ouest, sous un nom qui traîne derrière lui toute une famille : Yvan Le Louarn. Un nom respectable, avec des consonnes qui s'accrochent. Or moi je voulais signer vite, d'un mot court qui tienne sous un dessin sans l'écraser. Alors j'ai pris Chaval, le nom d'un lieu-dit de chez nous, une bosse de terrain sans importance. C'est très bien, un pseudonyme pris à un bout de campagne : ça ne prétend à rien. Le nom qu'on se donne dit déjà tout du personnage. Le mien annonce un homme modeste, un peu résigné, qui préfère le monosyllabe à la grande phrase. Signer, pour moi, ce n'est pas se hausser du col, c'est poser une chute au bas d'une page.
Un pseudonyme pris à un bout de campagne : ça ne prétend à rien.
—Vos dessins mettent en scène de tout petits personnages écrasés par d'énormes machines. Pourquoi cette obsession ?
Parce que c'est ainsi que je nous vois, tous : minuscules, ternes, mal réveillés, debout au pied d'une mécanique qui nous dépasse et qui ne sert à rien. J'aime dessiner un petit bonhomme résigné devant un engin absurde, qui attend son tour sans comprendre. On a fini par appeler ça un « humour à la Chaval », et je veux bien porter l'étiquette. Ce n'est pas de la cruauté, c'est de la tendresse un peu désespérée. L'humour noir, voyez-vous, ce n'est pas rire de la mort par bravade ; c'est constater, la plume à la main, que la bêtise du monde est une machine bien plus vaste que nous, et qu'on ne peut guère faire mieux que hausser les épaules et sourire. Mon petit bonhomme, c'est moi, c'est vous, c'est le voisin de palier.
Ce n'est pas de la cruauté, c'est de la tendresse un peu désespérée.
—Racontez-nous une journée de travail à votre planche à dessin.
Le matin est le pire moment : je m'installe à ma planche à dessin inclinée et je cherche l'idée, la chute, ce petit basculement qui fera qu'on rit malgré soi. Trouver le mot juste coûte autant que tracer le trait. L'après-midi, ça va mieux : je passe à la plume et à l'encre de Chine, j'aime ces aplats de noir bien nets, cette ligne sobre, presque maladroite, qui n'a pas l'air d'y toucher. Puis je prépare mes livraisons, car les rédactions parisiennes attendent chaque semaine leur ration. Un dessin, ce n'est rien : un trait, un vide, et sous le vide une petite phrase qui vous fait tomber. Tout mon métier tient dans ce décalage entre le calme du dessin et la brutalité de la légende.
Trouver le mot juste coûte autant que tracer le trait.
—Vous publiez dans des journaux prestigieux. Que représente cette diffusion pour vous ?
Mes dessins paraissent dans Paris Match, dans Le Figaro, et jusqu'à Londres, dans la vieille revue Punch, ce qui a de quoi flatter un dessinateur né sous un lieu-dit. Mais je ne me fais pas d'illusions : un dessin de presse, c'est un objet jetable, glissé entre deux reportages, feuilleté au café, oublié le lendemain. C'est peut-être cela qui me plaît. On me lit distraitement, entre une gorgée et une conversation, et parfois, dans cette distraction, la chute atteint quand même son but. Le trait a l'air de rien, la légende arrive par-derrière. J'aime cette humilité du dessin de presse : pas de cadre doré, pas de musée, juste du papier journal qui finira au fond d'un panier. C'est un art fait pour disparaître, et cela lui donne, je trouve, une drôle de dignité.
Un dessin de presse, c'est un objet jetable ; c'est peut-être cela qui me plaît.
—Parlons de ce film, Les oiseaux sont des cons. D'où vous est venue cette idée ?
Les oiseaux sont des cons, c'est de 1965. J'ai pris mes dessins, une caméra 16 mm, et j'ai fabriqué un faux documentaire scientifique, avec le ton grave et sûr de lui d'un savant qui explique tout. Sauf que ce savant démontre, très sérieusement, que les oiseaux sont d'une bêtise abyssale. Le comique naît de là : de la fausse rigueur, du sérieux appliqué à une sottise. Au fond, je ne parle pas des oiseaux. Je me sers d'eux pour railler notre propre suffisance, cette manie humaine de tout expliquer d'un air docte. Rien n'est plus drôle qu'un raisonnement impeccable posé sur une absurdité totale. C'est exactement le mécanisme de mes dessins, mais mis en mouvement, avec une voix par-dessus qui ne rit jamais.
Rien n'est plus drôle qu'un raisonnement impeccable posé sur une absurdité totale.

—Qu'est-ce qui vous attire dans ce ton de faux savant, cette parodie de sérieux ?
Le sérieux me fait rire plus que tout. Un homme en blouse qui explique le monde d'une voix posée, avec des chiffres et des certitudes, alors qu'il ne comprend rien — voilà le vrai comique de notre siècle. Dans le film sur les oiseaux, j'ai adoré emprunter cette voix pince-sans-rire du commentateur, ce ton de fausse satire qui ne se dévoile jamais. Le spectateur hésite : c'est presque crédible, et c'est justement là qu'on bascule dans l'absurde. J'ai passé ma vie à guetter ce point de bascule, cet instant où le très raisonnable devient complètement fou sans changer de voix. Mes petits bonshommes accablés et mon faux savant sur les oiseaux sont cousins : les mêmes créatures graves plongées dans un monde qui n'a aucun sens et qui feint de croire qu'il en a un.
Le très raisonnable devient complètement fou sans changer de voix.
—Vous appartenez à toute une génération de dessinateurs d'après-guerre. Comment vivez-vous cette époque ?
C'est un curieux âge d'or. Depuis les années 1950, on nous demande partout des dessins ; les grands magazines s'arrachent nos planches. Nous sommes une petite bande — Bosc, Sempé, Mose et quelques autres — chacun avec son trait, sa manière de faire tomber le lecteur de sa chaise. La France se croit heureuse, elle roule dans ses Trente Glorieuses, elle achète des voitures et des réfrigérateurs. Et nous, dans nos ateliers, on dessine des petits hommes qui ne sont pas si sûrs que le bonheur soit arrivé. C'est peut-être notre fonction : servir le grain de sable, le doute, la chute, au milieu de tout ce contentement. Je ne me plains pas — jamais on n'a autant lu de dessins d'humour. Mais je reste, moi, du côté de l'ombre du tableau.
On dessine des petits hommes qui ne sont pas si sûrs que le bonheur soit arrivé.

—Au milieu de vos pairs, qu'est-ce qui rend votre humour, à vous, différent ?
Chacun de nous a sa petite musique. Sempé a la légèreté, la grâce du trait qui virevolte ; Bosc a sa férocité élégante. Moi, je suis le pessimiste de la bande, celui qui charge le noir un peu plus lourd. Mes personnages ne s'envolent pas : ils sont là, plantés, résignés, écrasés par une machine ou par la sottise ambiante. On me range parmi les maîtres de l'absurde, et je crois que c'est parce que je refuse la consolation. Là où d'autres proposent un sourire qui réconforte, je propose un sourire qui grince. Mon humour noir n'est pas là pour arranger le monde ; il est là pour le regarder en face, sans détourner les yeux, et pour en rire quand même. C'est ma façon à moi de ne pas désespérer tout à fait.
Un sourire qui grince, pas un sourire qui réconforte.
—Beaucoup vous trouvent profondément pessimiste. Le rire et la noirceur peuvent-ils vraiment cohabiter ?
Ils ne cohabitent pas, ils sont la même chose. Je ne connais pas de rire qui ne vienne d'un petit désastre : une chute, une déconvenue, un homme minuscule au pied d'une machine trop grande. Le pessimisme n'est pas le contraire de l'humour, c'en est la source même. Quand je trace mes aplats de noir à l'encre de Chine, ce noir n'est pas triste ; il est le décor nécessaire pour qu'une lueur y brille une seconde. On m'appelle sombre, résigné — c'est vrai. Mais un homme vraiment désespéré ne dessine pas ; il se tait. Moi, je continue à tremper ma plume, chaque matin, pour attraper la chute du jour. C'est peut-être ma seule forme d'espoir : croire qu'il reste toujours quelque part une bêtise assez belle pour qu'on en rie.
Le pessimisme n'est pas le contraire de l'humour, c'en est la source même.
—Si vous imaginiez qu'on regarde encore vos dessins bien après vous, que souhaiteriez-vous qu'on y trouve ?
Voilà une idée bien présomptueuse, qu'on me lise dans un demi-siècle — moi qui fais un art de papier journal, bon à envelopper le poisson. Mais si par hasard c'était vrai, j'aimerais qu'on n'y cherche pas de grand message. Qu'on retrouve seulement un petit bonhomme terne, planté devant sa machine absurde, et qu'on sourie de le reconnaître, parce qu'il nous ressemble encore. Le monde aura changé de décor, gardé les mêmes sottises. Mon trait sobre, mes légendes brèves, l'ombre de Bordeaux dans mon nom emprunté à un lieu-dit — tout cela n'aura servi qu'à dire une chose simple : nous sommes petits, la machine est grande, et il vaut mieux en rire. Si un lecteur d'alors comprend ça sans qu'on le lui explique, j'aurai fait mon travail.
Nous sommes petits, la machine est grande, et il vaut mieux en rire.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Chaval. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.