Interview imaginaire avec Francis Blanche
par Charactorium · Francis Blanche (1921 — 1974) · Spectacle · 6 min de lecture
Fin d'après-midi dans les studios d'Europe n°1, quelque part au tournant des années 1960. Entre deux prises de « Signé Furax », Francis Blanche allume une cigarette, l'œil rond et malicieux, et se laisse aller à la confidence. La voix est gouailleuse, le sérieux toujours suspect d'un éclat de rire.
—Comment est né ce fameux feuilleton qui tient la France en haleine chaque soir ?
Tout a commencé en 1951, avec Malheur aux barbus, une matrice de folie douce que Pierre Dac et moi avons cousue à la va-vite. On ne savait pas trop où l'on allait, et c'était bien là le charme : on posait le micro, on lâchait la bride au non-sens et on regardait où ça nous menait. Puis, en 1956, Signé Furax a pris le relais et là, le miracle : des millions d'oreilles suspendues chaque jour aux mésaventures de la Babuchka et de ma tribu de Peaux-Rouges de comptoir. Un feuilleton, monsieur, c'est un poison lent : on distille l'absurde en petites doses quotidiennes, et le public en redemande comme d'un mauvais café dont on ne peut plus se passer. Nous, on riait les premiers, derrière la vitre du studio.
Un feuilleton, c'est un poison lent : on distille l'absurde en petites doses quotidiennes.
—Qu'est-ce que Pierre Dac vous apportait que vous n'aviez pas seul ?
Dac, c'est le sérieux fait homme, la gravité d'un notaire qui vous annoncerait la fin du monde d'une voix de billet de train. Et moi, je suis le grain de sable, l'énergie qui déraille. Ensemble, on obtient cette chose rare : un non-sens qui a l'air raisonné, une logique de fou parfaitement tenue. Notre collaboration régulière date de 1948, dans les cabarets de la rive gauche où l'on rôdait nos numéros devant trois pochards et un chien. Il posait la phrase, je la faisais exploser ; ou l'inverse. On se relançait comme deux joueurs de tennis qui auraient décidé que le filet n'existe pas. Sans lui, mon désordre n'aurait été que du désordre. Avec lui, ça devenait une science exacte du délire.
Il posait la phrase, je la faisais exploser.
—On raconte que vous appeliez de vrais commerçants au téléphone. Vous souvenez-vous de ces farces ?
Ah, le téléphone ! Le plus bel instrument de comédie jamais inventé, parce que l'autre au bout du fil ne voit pas votre figure et ne peut pas deviner que vous vous retenez de pleurer de rire. J'ai demandé un jour, avec le sérieux d'un ministre, à un serrurier s'il pouvait me « fermer la mer » — et le brave homme réfléchissait ! Voilà le sublime : ce moment de flottement où l'interlocuteur cherche à vous rendre service dans l'impossible. Je passais des commandes qui n'existaient pas, je posais des questions sans réponse, et je tenais bon, imperturbable. C'est un art de l'aplomb : dès que vous riez, tout s'écroule. On appellerait ça plus tard des caméras cachées ; moi je n'avais qu'un combiné et un fou rire à étouffer.
Je lui ai demandé, sérieux comme un ministre, s'il pouvait me fermer la mer — et il réfléchissait !
—Pourquoi ce goût du canular pousse-t-il si loin le jeu avec les gens ordinaires ?
Parce que le canular, ce n'est pas se moquer, c'est ouvrir une petite fenêtre d'absurde dans une journée bien rangée. Les gens sont merveilleux : donnez-leur une consigne impossible sur un ton d'autorité, et neuf sur dix cherchent honnêtement à l'exécuter. Ça en dit long, tendrement, sur notre besoin de bien faire. Le comique naît de ce décalage entre mon aplomb de bonimenteur et leur bonne volonté sincère. J'ai toujours pensé qu'il fallait chatouiller le réel pour voir s'il rit. La radio d'après-guerre était le terrain rêvé pour ça : un poste dans chaque cuisine, et derrière, un plaisantin qui composait des numéros au hasard. Le rire, le vrai, c'est de la complicité arrachée à un inconnu.
Il faut chatouiller le réel pour voir s'il rit.
—Le Sâr Rabindranath Duval est devenu un classique. D'où vient ce numéro ?
Le Sâr, c'est le triomphe du vide magnifiquement emballé. J'incarne un faux fakir oriental, un fakir de pacotille qui prétend deviner l'avenir, et Dac me sert de bonimenteur, ce camelot qui vend au public ma prétendue clairvoyance. Toute la mécanique repose sur le charabia : je réponds par des borborygmes savants, il traduit avec conviction, et l'on avance sur une corde raide de galimatias. Quand tombe ce fameux « Ça sent le vent du boulet ! », la salle sait qu'on la mène en bateau et adore ça. C'est un numéro de music-hall pur, où le sens compte moins que la musique des mots. Sous le costume ridicule du faux voyant, il n'y a rien à comprendre — et c'est précisément là qu'est le génie de la chose.
Le Sâr, c'est le triomphe du vide magnifiquement emballé.

—Que se passe-t-il dans votre tête quand vous enfilez ce costume de faux voyant ?
Dès que je passe la défroque du Sâr, ce déguisement de fakir de bazar, un autre bonhomme prend possession de moi. Le comique visuel fait la moitié du travail : le public voit déjà l'imposture cousue de fil blanc, et il se réjouit d'entrer dans la combine. Je deviens ce charlatan pompeux qui débite du charabia comme d'autres récitent le catéchisme, avec une gravité totale. Le secret, c'est de croire à mon baratin plus fort que quiconque — si je doute une seconde, le château de cartes s'effondre. Sur les planches des cabarets parisiens où l'on rôdait ce numéro, j'ai appris qu'un costume ridicule porté avec dignité vaut mille répliques. L'habit ne fait pas le moine, mais il fait très bien le faux fakir.
—Au cinéma, vous tenez surtout des seconds rôles. Comment vivez-vous cette place ?
Le second rôle, c'est le meilleur siège de la maison : on entre, on tire son feu d'artifice, on sort avant de lasser. Dans Les Tontons flingueurs, en 1963, sous l'objectif de Georges Lautner et avec les dialogues de Michel Audiard, je joue le commissaire dans une distribution qui allait devenir mythique. Audiard écrivait des répliques taillées comme des couteaux, et il suffisait de les servir avec le bon accent gouailleur. Quatre ans plus tôt, dans Babette s'en va-t-en guerre, je donnais la réplique à Brigitte Bardot — pas désagréable, croyez-moi. Le cinéma populaire, c'est de la mécanique de précision déguisée en rigolade : on croit improviser, mais chaque mot est pesé. J'y ai retrouvé le plaisir de la scène, avec une caméra en guise de public.
Le second rôle, c'est le meilleur siège de la maison : on entre, on tire son feu d'artifice, on sort avant de lasser.
—Qu'est-ce qui vous séduit dans cette comédie populaire des années soixante ?
Ce qui me plaît, c'est que la comédie populaire ne se prend pas pour de l'art et finit par en être. La caméra de cinéma ne pardonne rien : elle grossit le moindre cabotinage, elle vous oblige à la justesse là où la scène tolère l'excès. Devant l'objectif de Lautner, entouré d'une bande de gueules formidables, j'ai compris qu'un second rôle bien troussé pouvait rester dans les mémoires plus longtemps qu'une vedette oubliée. Nous étions en pleine expansion, la France s'équipait, allait au cinéma le samedi soir comme on va à la messe. Faire rire ces salles-là, ce peuple-là, c'était une mission joyeuse. Audiard fournissait les munitions, nous n'avions qu'à viser juste et à ne jamais, jamais, avoir l'air de trouver ça drôle nous-mêmes.

—On vous dit auteur infatigable. À quoi ressemblent vos matinées de travail ?
Mes matins appartiennent à la machine à écrire. Pendant que Paris s'éveille et que le téléphone commence son manège, je noircis des pages de sketches, de chansons, de dialogues, avec cette fringale de mots qui ne me lâche jamais. J'écris comme d'autres respirent : par nécessité, un peu contre moi-même. Le calembour surgit tout seul, il se glisse entre deux phrases sérieuses comme un chat par la fenêtre. On croit que ça s'improvise ; en vérité, ça se travaille comme un orfèvre travaille l'or, en cherchant l'assonance qui fera mouche. L'après-midi appartient à Dac et aux enregistrements, le soir aux cabarets ; mais le matin, c'est mon atelier secret, ma forge à jeux de mots où je fonds la langue française pour en tirer des étincelles.
Le calembour se glisse entre deux phrases sérieuses comme un chat par la fenêtre.
—Vous êtes l'auteur d'aphorismes que l'on répète encore. Comment naissent ces formules ?
Une bonne formule, c'est un piège à sens qui se referme d'un coup sec. Prenez celle-ci, dont on me fait crédit : « Il vaut mieux penser le changement que changer le pansement. » Deux mots qui se ressemblent, un chiasme, et voilà toute une philosophie du surplace résumée en une pirouette sonore. Le secret, c'est l'oreille : je fais tourner les syllabes dans ma tête jusqu'à ce que deux mots étrangers l'un à l'autre se reconnaissent soudain comme cousins. Le calembour n'est pas un ornement, c'est une manière de penser de travers pour voir droit. À la machine à écrire, le matin, je collectionne ces éclairs comme d'autres ramassent des coquillages, et je garde les plus jolis pour les glisser, l'air de rien, dans une chanson ou un sketch.
—Après tant de rires, que voudriez-vous que l'on retienne de votre passage ?
Oh, je me méfie des bilans, ils sentent trop l'oraison funèbre. Si l'on devait garder quelque chose, que ce soit ce rire quotidien arraché à des millions d'auditeurs par Signé Furax, ce moment où une famille entière, autour du poste de radio, riait des mêmes bêtises au même instant. J'ai passé ma vie à démonter le sérieux du monde avec un tournevis en caoutchouc. Les calembours s'oublient, les canulars s'effacent, mais peut-être qu'un enfant, quelque part, entendra un jour le charabia du Sâr et se demandera pourquoi diable ça le fait rire sans qu'il comprenne un traître mot. Si je pouvais imaginer qu'on me réécoute dans un siècle, je souhaiterais juste ceci : qu'on rie encore, et qu'on n'en sache pas trop la raison.
J'ai passé ma vie à démonter le sérieux du monde avec un tournevis en caoutchouc.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Francis Blanche. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.