Interview imaginaire avec François Cavanna
par Charactorium · François Cavanna (1923 — 2014) · Lettres · Société · 6 min de lecture
Un après-midi de la fin des années 2000, quelque part entre un appartement parisien encombré de livres et le souvenir tenace des pavés de Nogent. François Cavanna reçoit sans façon, la moustache broussailleuse, la voix rocailleuse d'un titi qui aurait grandi entre la truelle du père et la machine à écrire. Il parle vite, coupe, rit, se fâche : quatre-vingts ans et pas une once de politesse bourgeoise.
—Quand vous repensez à votre enfance, quelle image vous revient en premier ?
La rue Sainte-Anne, à Nogent-sur-Marne, avec ses odeurs de ragoût et de plâtre frais. Mon père était maçon, un rital de la Brianza, débarqué avec ses mains larges et trois mots de français. À la maison, ça parlait le patois de là-bas ; à l'école, on m'apprenait le beau langage, celui qui met les points sur les i. J'ai passé mon enfance à faire le passeur entre ces deux mondes, à traduire mon père au monde et le monde à mon père. Voilà pourquoi j'ai écrit Les Ritals en 1978 : pour rendre à ce gamin son quartier, sa truelle, sa fierté cabossée. Comme je l'ai mis noir sur blanc : « Le rital, c'est l'Italien immigré, celui qu'on regarde de travers, celui qui bosse dur et qui parle pointu. Mon père était rital, maçon, et fier de l'être à sa manière. »
J'ai passé mon enfance à traduire mon père au monde et le monde à mon père.
—Pourquoi avoir revendiqué ce mot, « rital », qui était pourtant une insulte ?
Parce qu'une insulte, quand tu la portes en médaille, elle perd ses dents. Rital, on nous le crachait à la figure comme si c'était sale d'avoir un père qui gâchait le mortier. Alors j'ai pris le mot, je l'ai lavé, et j'en ai fait un titre de bouquin, en grosses lettres, sur la couverture. Chez nous, à Nogent, on mangeait la polenta et les pâtes de ma mère, on vivait dans un logement modeste où le sou comptait, et jamais je n'ai eu honte de ça. La honte, elle était du côté de ceux qui méprisaient. Écrire Les Ritals, c'était retourner le gant : dire que ces gens-là, ces maçons, ces manœuvres, valaient bien les messieurs propres sur eux qui les regardaient de haut.
Une insulte, quand tu la portes en médaille, elle perd ses dents.
—En 1943, vous avez été emporté par le STO. Vous souvenez-vous du départ ?
On s'en souvient toute sa vie, de ça. J'avais vingt ans, l'âge où on croit que le monde vous appartient, et le Service du travail obligatoire m'a cueilli comme un lapin. On nous a poussés dans des wagons à bestiaux, direction l'Allemagne, sans nous demander notre avis. J'ai écrit exactement ce que j'ai ressenti dans Les Russkoffs : « On nous avait embarqués dans les wagons à bestiaux, direction l'Allemagne, pour le STO. On ne savait pas ce qui nous attendait, seulement qu'on quittait tout. » Là-bas, du côté de Berlin, on trimait sur les chantiers sous les bombes qui pleuvaient. On avait vingt ans et déjà on savait que la jeunesse, c'était un mot pour les affiches.
On avait vingt ans et déjà on savait que la jeunesse, c'était un mot pour les affiches.
—Ce livre, Les Russkoffs, a reçu le prix Interallié. Qu'a représenté cette reconnaissance ?
Le prix Interallié, en 1979, ça m'a fait un drôle d'effet, je ne vais pas mentir. Un rital de Nogent, un ancien du STO, récompensé par ces messieurs des lettres ! Mais surtout, ça voulait dire qu'on avait enfin écouté ces gamins expédiés en Allemagne, ceux dont on ne parlait jamais, coincés entre les héros de la Résistance et les collabos. Nous, on n'était ni l'un ni l'autre : on était la piétaille raflée, sous les bombardements alliés, à réparer ce que la guerre cassait. J'ai raconté la faim, la crasse, la peur, mais aussi les copains et même les amours au milieu du chaos. Un prix ne rend pas ces années moins moches, mais il leur donne une place dans la mémoire. C'était déjà ça de pris.
On était la piétaille raflée, ni héros ni collabos, ceux dont on ne parlait jamais.
—Comment est née, en 1960, l'aventure d'Hara-Kiri ?
Ça a démarré comme une bande de gamins qui font les cons dans une cave, sauf qu'on imprimait. En 1960, avec Georget Bernier, ce fou magnifique qu'on appelait le professeur Choron, on a lancé Hara-Kiri, un mensuel qu'on a baptisé « bête et méchant » avant que les critiques ne le fassent à notre place. On imprimait sur du mauvais papier, on vendait ça au kiosque, et on tapait sur tout : les curés, les militaires, les bien-pensants, les tabous. C'était l'inverse de la presse guindée de l'époque, qui parlait le nez pincé. La satire, la vraie, celle qui gratte là où ça démange, personne n'en voulait dans les salons. Nous, on en a fait un métier. Interdits plusieurs fois, on repartait de plus belle, la censure nous servant presque de publicité.
On a baptisé notre journal « bête et méchant » avant que les critiques ne le fassent à notre place.
—À quoi ressemblaient vos journées à la tête de la rédaction ?
À un joyeux bazar. Je me levais tôt, discipline du bonhomme de plume : le matin, j'écrivais, seul, dans le calme, mes chroniques et mes bouquins. L'après-midi, je débarquais à la rédaction et là, c'était l'effervescence : relire les textes, engueuler un dessinateur, discuter la une, tailler dans les articles avec mon crayon de correcteur, parce que j'étais un maniaque de la langue, moi. Le soir, ça se prolongeait autour d'un verre, les blagues fusaient, les débats aussi, et c'est dans ce brouhaha que se forgeait notre esprit « bête et méchant ». Un journal, ça ne se fait pas dans les bureaux climatisés, ça se fait au bouclage, la nuit, avec du café froid et des fous rires. J'ai aimé cette vie-là, désordonnée et libre.
Un journal, ça ne se fait pas dans les bureaux, ça se fait au bouclage, la nuit.
—Novembre 1970 : la fameuse une sur la mort du général de Gaulle. Racontez-nous ce moment.
Ah, celle-là ! Le 9 novembre 1970, de Gaulle meurt à Colombey. Quelques jours plus tôt, il y avait eu l'incendie d'un dancing où des dizaines de gens avaient brûlé, et toute la presse en avait fait ses gros titres. Alors on a rapproché les deux, à notre manière, et on a titré : « Bal tragique à Colombey : un mort. » Cinq mots. Le lendemain, c'était la fin d'Hara-Kiri Hebdo : interdiction pure et simple, sous couvert de protéger la jeunesse. On avait touché au sacré, au grand homme, et ça ne pardonne pas. Mais nous, on ne s'excusait jamais. Une une, c'est une gifle en papier ; celle-là a claqué si fort qu'elle nous a coûté le journal.
Une une, c'est une gifle en papier ; celle-là a claqué si fort qu'elle nous a coûté le journal.
—Interdits du jour au lendemain, comment avez-vous rebondi ?
On ne s'est pas couchés, ça non. Interdire Hara-Kiri, c'était comme interdire un mot : il en repousse aussitôt un autre. Dans la semaine, on a monté un nouvel hebdomadaire pour contourner la censure, et on l'a appelé Charlie Hebdo, en 1970. Même équipe, même encre, même culot. Les autorités croyaient nous avoir muselés ; elles nous avaient juste obligés à changer d'enseigne. C'est ça, la satire : une hydre à laquelle on coupe une tête et qui en fait pousser deux. On a continué à dessiner, à provoquer, à rire des puissants, parce que le rire, c'est la seule chose qu'un pouvoir ne peut jamais vraiment mettre en prison. Enfin, il essaie toujours, le bougre. Et parfois il y arrive, un temps.
Interdire un journal, c'est comme interdire un mot : il en repousse aussitôt un autre.
—Dans vos dernières années, vous avez affronté la maladie de Parkinson. Comment l'avez-vous apprivoisée ?
En lui donnant un nom, pardi. On maîtrise mieux ce qu'on peut nommer et engueuler. J'ai fini par l'appeler la Parkinsonne, comme une bonne femme collante dont on ne se débarrasse pas. Dans Lune de miel, en 2011, j'ai écrit : « La Parkinson, je l'appelle la Parkinsonne. Elle s'est installée chez moi sans frapper, et elle ne compte pas repartir. » C'est une compagne de fin de vie que je n'avais pas invitée, qui vous vole vos mains, votre écriture, votre voix. Mais un bête et méchant ne pleurniche pas : il rigole même quand ça tremble. J'ai préféré en faire un livre, moqueur et lucide, plutôt qu'un mouroir. Tant qu'on peut se foutre de sa propre carcasse, c'est qu'on n'est pas tout à fait fichu.
Tant qu'on peut se foutre de sa propre carcasse, c'est qu'on n'est pas tout à fait fichu.
—Que diriez-vous à ceux qui liront vos livres bien après vous ?
Si je pouvais imaginer qu'on me lise dans un siècle, je leur dirais : ne me prenez pas pour un monument, j'aurais horreur de ça. J'ai été un gamin de Nogent, fils de maçon, un type qui a tapé toute sa vie sur une machine à écrire comme son père tapait sur la pierre. Tout ce que j'ai voulu, c'est dire les choses vraies, avec les mots de tout le monde, et rire de ce qui se prend au sérieux. Lisez Les Ritals pour l'amour d'un père, Les Russkoffs pour la jeunesse volée, et retenez surtout qu'un homme libre, c'est un homme qui refuse de fermer sa gueule. Le reste, les honneurs, les statues, on peut le garder. Moi, je préfère qu'on me lise en rigolant.
Ne me prenez pas pour un monument, j'aurais horreur de ça.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de François Cavanna. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.