Interview imaginaire avec Georges Wolinski
par Charactorium · Georges Wolinski · Arts visuels · Société · Spectacle · 6 min de lecture
Un atelier parisien encombré de planches, l'odeur de l'encre de Chine encore fraîche sur la table à dessin. Georges Wolinski, la mèche en bataille et le sourire en coin, repousse une pile de journaux du matin pour faire de la place. Il parle vite, avec cette tendresse un peu désabusée de ceux qui ont ri de tout pour ne pas pleurer.
—Que gardez-vous de vos toutes premières années, avant que la France ne devienne votre pays ?
Je suis né à Tunis en 1934, dans une famille juive tuniso-italienne, sous le grand soleil du protectorat. Mon père a été assassiné quand j'avais deux ans — je n'ai de lui aucun souvenir, seulement un trou, une silhouette qu'on m'a racontée. On grandit bizarrement avec un mort qu'on n'a pas connu : il vous suit sans jamais parler. Après la guerre, la famille a plié bagage et s'est installée à Nice, sur la Méditerranée, l'autre rive du même bleu. J'y ai appris le français, les copains, le dessin dans les marges des cahiers. Je crois que tout mon travail vient de là : d'un gamin déraciné qui a compris très tôt qu'on pouvait survivre à l'angoisse en la couchant sur le papier plutôt qu'en la ruminant.
On grandit bizarrement avec un mort qu'on n'a pas connu : il vous suit sans jamais parler.
—Comment ce garçon de Nice s'est-il retrouvé une plume à la main, à Paris ?
Nice, c'était le lycée, la lumière, l'insouciance méditerranéenne. Mais un dessinateur, ça finit toujours par monter à Paris, là où se fabriquent les journaux et les colères. J'y suis arrivé avec pas grand-chose, sinon l'envie de tracer des traits qui piquent. En 1960, j'ai poussé la porte de Hara-Kiri, ce « journal bête et méchant » fondé par Cavanna et le professeur Choron. J'y ai croisé Reiser, une bande de sauvages joyeux qui voulaient tout dire, surtout ce qui ne se disait pas. C'est là que mon style s'est trouvé : provocateur, un peu voyou, avec des femmes partout et des puissants qu'on déshabille. On était pauvres et libres. Pour un exilé, c'était déjà énorme.
On était pauvres et libres. Pour un exilé, c'était déjà énorme.
—Vous souvenez-vous du moment où, en 1968, le dessin est devenu pour vous une arme ?
Mai 1968. Les pavés volaient, les murs se couvraient de slogans plus beaux que bien des poèmes. Avec Siné, on a fondé L'Enragé, un journal qui affichait la contestation à pleines pages. D'un coup, dessiner n'était plus un divertissement du dimanche : chaque trait pesait, provoquait, cognait. Un dessin bien placé pouvait faire enrager un ministre plus sûrement qu'un discours. J'ai compris cette année-là que la caricature était une vraie force politique, pas une décoration en marge de l'actualité. C'était grisant et un peu effrayant : on découvrait que le crayon avait du poids, qu'il fallait le manier comme on manie une allumette près de l'essence. Libertaire, je l'étais déjà ; là, je l'ai été les mains dans le cambouis.
Un dessin bien placé pouvait faire enrager un ministre plus sûrement qu'un discours.
—Qu'est-ce qui vous attachait tant à cet esprit libertaire, plutôt qu'à un parti bien rangé ?
Un libertaire, c'est quelqu'un qui aime la liberté au point de se méfier de tous ceux qui prétendent la lui organiser. Je n'ai jamais supporté qu'on me dise quoi penser, ni les curés, ni les colonels, ni les petits chefs de bureau. Après 1968, quand l'enthousiasme est retombé, beaucoup ont troqué la révolte contre une carrière. Moi, j'ai continué à croquer, parce que je ne savais pas faire autrement. Le doute me paraissait plus honnête que la certitude : ceux qui n'ont plus de doute finissent toujours par vouloir vous en priver aussi. J'ai gardé cet esprit-là toute ma vie, un pied dans l'engagement, un pied dans la moquerie. Rire des puissants, y compris de ceux de son propre camp, c'est encore la meilleure hygiène démocratique que je connaisse.
Ceux qui n'ont plus de doute finissent toujours par vouloir vous en priver aussi.
—Racontez-nous une journée ordinaire à votre table de travail.
Le matin, je lis les journaux — tous, même les mauvais, surtout les mauvais. L'actualité est une mine : un ministre qui ment, un couple qui se déchire, une guerre lointaine, et voilà le dessin du jour qui se dessine tout seul dans un coin de ma tête. L'après-midi, je m'installe à la planche à dessin, la plume trempée dans l'encre de Chine, ce noir qui donne au trait sa nervosité. Je travaille vite, souvent dans l'urgence du bouclage, quand l'imprimeur réclame et qu'il faut trouver la chute avant le soir. Le trait doit rester spontané ; si on y revient trop, il meurt. Le soir, je retrouve les copains dessinateurs, on refait le monde en riant. C'est là, dans ce désordre joyeux, que se prépare le lendemain.
Le trait doit rester spontané ; si on y revient trop, il meurt.
—On dit vos dessins de femmes inséparables de vos dessins de politiciens. Pourquoi ce couple étrange ?
Parce que ce sont les deux grands théâtres de la vie : le désir et le pouvoir. Mes femmes sont libres, bavardes, insolentes ; elles disent tout haut ce que les hommes n'osent pas penser. Mes politiciens, je les déshabille au sens propre — un puissant tout nu, ça remet les choses à leur place. Entre les deux, il y a le même sujet : qui commande à qui, et qui joue la comédie. J'ai promené ce petit peuple pendant plus de cinquante ans, de Hara-Kiri à Charlie Hebdo, dans des dizaines d'albums. On m'a reproché mes femmes ; on avait parfois raison, souvent tort. Je les dessinais comme je dessinais la mort et la politique : avec tendresse et sans illusions. Le trait moque, mais il aime aussi.
Un puissant tout nu, ça remet les choses à leur place.
—Comment un anarchiste dans l'âme accepte-t-il de dessiner pour L'Humanité, le quotidien du Parti communiste ?
Ah, on m'a assez taquiné avec ça ! Dans les années 1980, j'ai illustré L'Humanité, le journal du Parti communiste. Un libertaire chez les communistes, c'est un chat dans un chenil : ça grogne, mais on s'observe avec curiosité. Je n'ai jamais pris ma carte, je n'ai jamais obéi à une ligne. Mais mes sympathies allaient à gauche, du côté des ouvriers, des petits, de ceux qu'on écrase. J'aimais l'idée de porter mon crayon là où l'on parlait d'égalité, quitte à agacer les gardiens du dogme. Un dessinateur n'est loyal qu'à son propre œil. Je gardais toujours une réserve d'ironie pour mes hôtes eux-mêmes : la révolution, oui, mais sans avoir à me taire.
Un libertaire chez les communistes, c'est un chat dans un chenil.
—Que diriez-vous de cette Légion d'honneur reçue en 2005, vous le pourfendeur des puissants ?
En 2005, la République m'a fait chevalier de la Légion d'honneur. Imaginez : moi, le gamin de Tunis, l'anarchiste de L'Enragé, épinglé par l'État que j'avais passé ma vie à chatouiller ! J'ai trouvé ça d'un comique irrésistible. On me demandait si j'allais refuser, par cohérence. Refuser, c'était encore prendre la chose au sérieux ; l'accepter en souriant, c'était plus drôle et plus libre. Une médaille ne m'a jamais empêché de continuer à croquer les ministres sans indulgence, le lendemain comme la veille. Je crois qu'on ne m'a pas acheté ce jour-là : on m'a simplement reconnu, ce qui n'est pas la même chose. Un décoré peut rester un insolent — c'est même la seule façon élégante de porter un ruban.
Un décoré peut rester un insolent — c'est la seule façon élégante de porter un ruban.
—Pourquoi avoir fait de l'humour, précisément, la matière de toute une vie ?
Parce que c'est ma manière de survivre à l'angoisse. Je viens d'un père assassiné, d'un exil, d'un monde où la mort passe sans prévenir : très tôt, j'ai su qu'il fallait choisir entre en rire ou en crever. J'ai choisi d'en rire, mais pas d'un rire bête. Je le dis souvent : « L'humour, c'est une façon élégante de dire des choses désespérées. » On croit que le comique est léger ; il est au contraire ce qui reste quand on a tout regardé en face, la politique, le couple, la vieillesse, la mort, et qu'on refuse de baisser les yeux. Un bon dessin, c'est une larme qu'on aurait maquillée en sourire. Voilà mon métier : maquiller les larmes pour qu'elles deviennent supportables, et même partageables.
Un bon dessin, c'est une larme qu'on aurait maquillée en sourire.
—Au fond, qu'est-ce qui vous pousse encore, après tant d'années, à vous asseoir chaque jour devant une feuille blanche ?
La vérité toute simple : « Je dessine parce que je ne sais rien faire d'autre, et parce que ça me permet de dire ce que je pense. » Ce n'est pas de la fausse modestie, c'est un aveu. Je n'ai ni le talent des orateurs ni la patience des militants ; j'ai un crayon, et un carnet de croquis que je noircis au fil des jours, comme d'autres tiennent un journal intime. J'y jette des idées, des visages, des colères, sans savoir lesquels serviront. Tant que la main obéit et que l'actualité fournit ses monstres, il n'y a aucune raison d'arrêter. Un dessinateur ne prend pas sa retraite : il tombe la plume à la main, au beau milieu d'une phrase, en laissant sur la page une dernière idée à peine commencée.
Un dessinateur ne prend pas sa retraite : il tombe la plume à la main.
Sources
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Georges Wolinski. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.