Interview imaginaire avec Georgius
par Charactorium · Georgius (1891 — 1970) · Spectacle · Musique · 7 min de lecture
Loge exiguë du Théâtre de l'Européen, un soir de 1938. Entre deux tours de chant, un homme se démaquille devant un miroir cerné d'ampoules, un chapeau melon posé sur une pile de partitions. Georges Guibourg, que tout Paris connaît sous le nom de Georgius, repousse un costume à paillettes pour nous faire une place.
—Comment est née cette dictée aux cancres qui a fait rire toute la France ?
Au Lycée Papillon, c'est 1936, et je vous jure que je n'y ai pas mis grande philosophie. J'ai simplement repensé à mes propres bêtises d'écolier, à ce professeur qui interroge et ces gamins qui répondent n'importe quoi avec un aplomb de général. Le « À la queue leu leu » du refrain, ce n'est même pas un mot, c'est une comptine de cour de récréation qu'on braille sans savoir pourquoi. Voilà mon secret : je prends la salle de classe, cet endroit où l'on vous ordonne d'être sérieux, et je la remplis de bêtise heureuse. Le public a compris tout de suite. On me raconte que des gosses la chantent dans les préaux, que des instituteurs la fredonnent en douce. Rien ne me flatte davantage : j'ai transformé la punition en fou rire.
Je prends la salle de classe, cet endroit où l'on vous ordonne d'être sérieux, et je la remplis de bêtise heureuse.
—Pourquoi l'école se prête-t-elle si bien à la chanson comique ?
Parce que tout le monde y est passé, monsieur ! Le fils de banquier comme le petit gars des faubourgs ont tous connu la dictée, le tableau noir, la plume qui crache. Quand je chante mon lycée imaginaire, chacun retrouve sa terreur ancienne et en rit enfin, à retardement. C'est ça, le comique populaire : il faut viser ce que la salle entière a vécu. Et l'école a ceci de bon qu'elle est pleine de règles absurdes, de grands mots latins, de sévérités ridicules — un vrai garde-manger pour un chansonnier. Je n'invente pas la bêtise, je la ramasse là où elle traîne, sur les bancs. Le professeur qui se prend au sérieux, voilà mon meilleur personnage : il suffit de le laisser parler pour qu'il devienne drôle.
—On vous présente comme un pionnier de la chanson loufoque. Que mettez-vous derrière ce mot ?
Loufoque, c'est un joli mot d'argot pour dire que la logique a pris congé. Prenez Le Bébé fumeur : un nourrisson qui tire sur sa pipe, où est le sens ? Nulle part, et c'est justement là qu'est le rire. Je monte sur les planches déguisé en je-ne-sais-quoi, un costume extravagant, un accessoire idiot, et je débite des choses qui ne tiennent pas debout avec le sérieux d'un académicien. Le non-sens, il faut l'assumer complètement, sans clin d'œil, sinon il tombe à plat. Beaucoup me disent que je défriche un terrain que d'autres cultiveront après moi. Peut-être. Moi, je me contente de suivre mon instinct : quand une idée est parfaitement absurde, je sais qu'elle est bonne, et je la chante.
Quand une idée est parfaitement absurde, je sais qu'elle est bonne, et je la chante.
—Vous accordez une place immense au costume. Quel rôle joue-t-il dans votre comique ?
Le costume, c'est la moitié de la chanson avant même que j'ouvre la bouche ! J'entre en scène affublé d'une tenue outrancière, criarde, impossible, et déjà la salle glousse. Un chapeau melon de travers, une canne dont je ne sais que faire, et me voilà transformé en personnage. Je change parfois de défroque trois fois dans un même tour de chant, à toute vitesse, en coulisses, essoufflé comme un cheval. Cette outrance, ce n'est pas de la coquetterie : c'est mon langage. Le public populaire de l'Européen veut voir autant qu'entendre. Alors je lui donne du spectacle pour les yeux, une silhouette ridicule qui raconte déjà une histoire. Sous mes paillettes, il y a un principe très sérieux : on ne fait pas rire seulement avec des mots, on fait rire avec un corps déguisé.
—Plus de mille cinq cents chansons : comment tient-on un tel rythme d'écriture ?
En travaillant le matin, quand Paris dort encore et que le music-hall d'hier s'est enfin tu. Les spectacles finissent au cœur de la nuit, alors je me lève tard, mais dès que je suis debout, je noircis des carnets. Paroles, musique, tout vient en même temps, comme un robinet qu'on ouvre. Ma machine à écrire ne chôme pas : elle a tapé mes chansons, mes sketches, et même mes romans policiers. Quinze cents titres, cela paraît prodigieux, mais c'est arithmétique : une idée par jour, pendant quarante ans, et vous y êtes. Je ne suis pas un poète qui attend l'inspiration comme on attend la pluie. Je suis un ouvrier de la rigolade. Le comique, ça se fabrique à heures fixes, entre le café du matin et la répétition de l'après-midi.
Je ne suis pas un poète qui attend l'inspiration comme la pluie. Je suis un ouvrier de la rigolade.
—Vous avez aussi écrit des romans policiers et une autobiographie. Qu'alliez-vous chercher hors de la chanson ?
Une chanson dure trois minutes ; parfois une histoire en réclame trois cents pages. Le roman policier m'a permis de dérouler l'intrigue, de tendre des pièges au lecteur, ce que le tour de chant ne laisse pas faire. J'ai toujours aimé les fausses pistes, les personnages louches, tout ce théâtre du soupçon. Quant à mon autobiographie, Un chançonnier, je l'ai écrite parce que ce monde des cafés-concerts et des music-halls que j'ai connu est en train de s'effacer. Les caf'conc' de ma jeunesse ferment un à un. Je voulais fixer sur le papier l'odeur de ces salles, le bruit des consommations, les camarades de coulisses. Un chansonnier qui ne raconte pas son époque laisse s'évaporer un trésor. Alors j'ai posé ma plume comme un témoin, pas seulement comme un amuseur.
—Diriger le Théâtre de l'Européen, n'est-ce pas un curieux destin pour un amuseur ?
On me le dit souvent, avec un sourire en coin. Le comique qui devient patron, cela semble une farce de plus ! Et pourtant, diriger le Théâtre de l'Européen, c'est apprendre l'envers du rire : les cachets à payer, les affiches à imprimer, les recettes qui rentrent ou pas. J'ai découvert que le music-hall n'est pas seulement un art, c'est un commerce fragile, tributaire du public d'un soir. Choisir les numéros, monter le programme, faire alterner la chanteuse à voix et le fantaisiste, c'est un métier à part entière. Cela n'a pas éteint l'artiste en moi, au contraire : je comprends mieux ma profession depuis que j'en connais les comptes. Un chansonnier qui a tenu une caisse ne regarde plus jamais une salle vide de la même façon.
—Vous avez chanté à Bobino, au Concert Mayol, à l'Européen. Ces salles avaient-elles chacune leur âme ?
Chaque salle a son odeur et son public, croyez-moi. Bobino, sur la rive gauche, c'est le populaire chaleureux, un public qui vient pour se dilater la rate et ne se gêne pas pour vous le faire savoir. Le Concert Mayol sentait la grande époque du café-concert et de la revue, avec ses tableaux à décors, ses girls, tout un déploiement. On ne chante pas de la même façon dans un caf'conc' enfumé où l'on trinque et dans un music-hall où la revue exige un rythme de train express. Un artiste doit sentir la salle comme un marin sent le vent. Moi, j'ai appris ce métier gosse, dès 1906, sur les scènes des cafés-concerts parisiens. Depuis, je flaire une salle dès que j'entre : je sais en trois secondes si le rire viendra tout seul ou s'il faudra aller le chercher.
—Racontez-nous cette Plus Bath des Javas : d'où vient-elle ?
Elle vient du pavé, monsieur, du pavé de Paris ! La Plus Bath des Javas, c'est vers 1926, et je n'ai fait que ramasser ce qui dansait déjà dans les bals des faubourgs. La java, cette danse à trois temps qu'on serre à petits pas, c'était la reine des guinguettes, le samedi soir, quand les ouvriers oubliaient l'atelier. Le mot « bath » veut dire chouette, épatant, c'était l'argot de tout le monde alors. Je n'ai rien inventé de ce langage : je l'ai pris dans la bouche des gens et je l'ai renvoyé en musique. Voilà ce que j'aime dans la chanson populaire : elle n'est pas au-dessus du peuple, elle sort du peuple. Une bonne java, ça sent la sueur, l'accordéon et le vin blanc, et c'est très bien ainsi.
—Cet argot des faubourgs, pourquoi tenez-vous tant à le faire monter sur scène ?
Parce que c'est une langue vivante, drue, pleine de sel, et qu'on la méprisait dans les salons ! Quand je chante « bath » ou que j'évoque la java des faubourgs, je fais entrer dans le music-hall le parler des zones populaires, celui des bals et de la chanson réaliste. Ce Paris-là, celui des petites gens, mérite qu'on lui donne des chansons, pas seulement les airs sirupeux pour beau monde. L'argot a ses trouvailles, ses images, une poésie que le beau français ne connaît pas. En le mettant dans mes refrains, je rends aux faubourgs ce qu'ils m'ont prêté. Et puis, un mot d'argot bien placé fait rire plus sûrement qu'une longue tirade : il claque, il surprend, il sent la rue. C'est ma matière première, et je n'en ai jamais eu honte.
Ce Paris des petites gens mérite qu'on lui donne des chansons, pas seulement les airs sirupeux pour beau monde.
—Vous souvenez-vous du gamin de Mantes-la-Jolie qu'il vous arrive d'évoquer ?
Georges Guibourg, né à Mantes-la-Jolie en 1891 — c'est mon vrai nom, celui de l'état civil, avant que « Georgius » ne le recouvre. Ce gamin-là n'imaginait pas qu'il écrirait un jour des centaines de chansons ni qu'il tiendrait une salle parisienne. Il a débarqué tout jeune sur les scènes des caf'conc', vers 1906, ébloui par les lumières et terrifié par le public. Quand je repense à lui, je mesure le chemin : de la province à l'affiche des grands music-halls, de l'écolier chahuteur au chansonnier prolifique. Il y a du hasard là-dedans, beaucoup, et un entêtement d'âne. Mais s'il reste une chose de ce gosse en moi, c'est le goût de faire rire, ce besoin presque physique d'entendre une salle exploser. Cela ne m'a jamais quitté, et j'espère bien mourir avec.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Georgius. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.
