Interview imaginaire avec Han Kang
par Charactorium · Han Kang (1970 — ?) · Lettres · 6 min de lecture

Il est six heures du matin à Séoul. Dans un appartement dépouillé où les carnets s'empilent près d'une théière encore fumante, Han Kang reçoit à voix basse, comme on n'ose pas réveiller le silence. Dehors, la ville s'éveille ; ici, on parle des morts, du blanc, et de ce que le corps garde quand la mémoire vacille.
—Vous souvenez-vous du moment où le massacre de Gwangju est entré dans votre vie ?
J'avais quitté Gwangju enfant, nous vivions à Séoul, et je croyais que la ville de ma naissance n'était qu'un nom. Un jour, dans la bibliothèque de mon père, j'ai ouvert un livre que je n'aurais pas dû ouvrir. Des photographies. Des corps alignés, des visages anonymes, des gens ordinaires que l'armée avait broyés en mai 1980. J'avais neuf ans et je ne comprenais pas ce que je voyais — mais mon corps, lui, comprenait. Ces images ne m'ont plus quittée ; elles ont dormi en moi pendant plus de trente ans avant de devenir Actes humains. On ne choisit pas ce qui vous hante. On peut seulement, un jour, décider de le regarder en face au lieu de détourner les yeux comme l'enfant que j'étais.
J'avais neuf ans et je ne comprenais pas ce que je voyais — mais mon corps, lui, comprenait.
—Comment écrit-on un livre sur des victimes réelles sans les trahir ?
Avec une peur constante. Pour Actes humains, j'ai passé des mois avec des témoignages de survivants et des archives photographiques du soulèvement — je les consultais le jour, et la nuit ils venaient me chercher. J'ai compris que je ne pouvais pas raconter cela d'une seule voix : la mienne n'avait aucun droit. Alors j'ai laissé parler le garçon mort, la mère, le prisonnier, chacun sa perspective, un roman polyphonique où personne ne possède la vérité entière. Je voulais que le lecteur tienne une bougie devant ces corps, comme dans la salle de sport transformée en morgue. Écrire fut une manière de ne pas laisser un mort être effacé deux fois — d'abord par les balles, ensuite par l'oubli d'un pays qui a longtemps censuré cette mémoire.
Je ne pouvais pas raconter cela d'une seule voix : la mienne n'avait aucun droit.
—D'où est venue l'idée de cette femme qui refuse la viande et rêve de devenir une plante ?
D'un seul vers. Le poète Yi Sang a écrit quelque part que les êtres humains devraient être des plantes, et cette phrase s'est plantée en moi comme une graine. J'y ai pensé pendant des années : et si un corps humain se niait lui-même, refusait la chair, refusait la violence de manger, jusqu'à vouloir se retourner vers la terre et la lumière ? La Végétarienne est née de cette méditation lente. Yeong-hye ne fait pas un régime, elle fait une désertion — elle quitte l'espèce. Je lis énormément de poésie coréenne, Yi Sang, Kim Hyesoon ; c'est là que je trouve mes images les plus dangereuses. Un roman peut naître d'une seule ligne, à condition de la laisser germer dans l'obscurité assez longtemps pour qu'elle devienne monstrueuse et vraie.
Yeong-hye ne fait pas un régime, elle fait une désertion — elle quitte l'espèce.
—Que représente pour vous le Man Booker reçu en 2016 pour ce roman ?
Une étrangeté douce. Ce livre écrit dans le silence de Séoul, si intérieur, si coréen, s'est retrouvé lu en anglais grâce à la traduction de Deborah Smith, puis dans plus de quarante langues. J'ai éprouvé de la gratitude, mais aussi un léger vertige : un texte vous échappe dès qu'il quitte votre langue. Le coréen porte des couches de sens, des emprunts au chinois classique, une précision que je travaille au dictionnaire mot après mot ; tout cela devient autre chose ailleurs. Le prix a ouvert une porte — soudain le monde regardait la littérature coréenne. Mais je n'écris pas pour les portes. J'écris pour cette femme qui aspire à devenir arbre, et si un seul lecteur, à Londres ou à Buenos Aires, sent frissonner en lui cette même envie de feuillage, alors la traduction a réussi son miracle.
Un texte vous échappe dès qu'il quitte votre langue.
—Pourquoi tenez-vous à écrire vos premiers jets à la main ?
Parce que la main sait des choses que le clavier ignore. Chaque matin, avant le lever du soleil, un thé vert posé près de moi, j'ouvre un carnet et je trace les phrases à l'encre. Le geste est lent, physique ; il me tient en contact avec ce que ressentent mes personnages — la femme qui perd le langage, le garçon mort qui erre. Ensuite seulement je retranscris sur l'ordinateur, l'après-midi, comme une seconde vie du texte. Mais le premier souffle doit passer par le poignet. Toute mon œuvre tourne autour du corps : sujet, instrument, métaphore. Il serait absurde d'écrire sur la chair et sa douleur en tapant froidement sur des touches. J'ai besoin de sentir ma propre fatigue, ma propre main, pour ne pas mentir sur celle des autres.
La main sait des choses que le clavier ignore.

—Le corps semble être au centre de tout ce que vous écrivez. Pourquoi cette obsession ?
Parce que c'est le seul lieu où l'Histoire s'inscrit vraiment. Les idéologies passent, mais un corps torturé garde ses marques ; une femme qui refuse de manger le dit avec sa maigreur ; deux êtres qui perdent l'un la vue, l'autre la parole, dans Leçons de grec, se retrouvent dans cette vulnérabilité partagée quand les mots les abandonnent. J'ai grandi dans une maison de mots — mon père, Han Seung-won, était romancier — mais j'ai vite senti que le langage seul ment. Le corps, lui, ne ment pas. Il tremble, il saigne, il se ferme. Quand j'écris, je pars toujours d'une sensation physique avant l'idée : le froid, la faim, le poids d'un cadavre qu'on soulève. La pensée vient après. Le corps, d'abord.
Les idéologies passent, mais un corps torturé garde ses marques.
—Qu'est-ce qui vous a menée jusqu'à l'île de Jeju et à son massacre oublié ?
Une neige qui tombe sans fin. L'impossible adieu a commencé par une image : de la neige recouvrant des corps, et l'impossibilité de leur dire au revoir. En 1948, des dizaines de milliers de civils ont été tués à Jeju, et ce nom fut interdit de mémoire pendant des générations. Je suis allée sur l'île, j'ai marché où le silence avait été imposé, cherchant les traces que le pouvoir avait voulu effacer. C'est cette douleur transmise, ce haan qui passe d'une aïeule à une fille sans jamais s'éteindre, qui m'intéresse. Comment porte-t-on un deuil qui n'est pas le sien ? Comment une amie garde-t-elle vivante la mémoire d'une amie ? Écrire ce livre fut refuser de dire adieu — refuser que l'oubli soit la dernière violence.
Écrire ce livre fut refuser que l'oubli soit la dernière violence.

—Qu'est-ce qui relie Actes humains, L'impossible adieu et Le Livre blanc ?
Le deuil, sous trois lumières. Actes humains pleure Gwangju, L'impossible adieu pleure Jeju, et Le Livre blanc pleure une sœur aînée morte deux heures après sa naissance, que je n'ai jamais connue. Dans ce dernier livre, j'ai dressé la liste de tout ce qui est blanc — le lange, le sel, la neige, la page vierge — parce que le blanc est chez nous la couleur du deuil et celle du commencement. J'ai compris que je n'écris finalement qu'une seule chose : comment les vivants portent les morts. Que ce soit une nation entière ou un nourrisson sans nom, la question reste la même. La violence collective et le chagrin intime se touchent ; toute mon œuvre habite ce point de contact fragile.
Je n'écris finalement qu'une seule chose : comment les vivants portent les morts.
—Où étiez-vous, et que s'est-il passé, quand l'annonce du prix Nobel est arrivée ?
Chez moi, en octobre 2024, un jour ordinaire. Je venais de dîner avec mon fils quand le téléphone a sonné, et cette voix m'a dit ce qu'on ne s'attend jamais à entendre. Première autrice asiatique, première Coréenne — les mots me paraissaient irréels. L'Académie a parlé d'une prose poétique qui affronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine, et j'ai pensé à tous ceux dont j'avais tenté de porter la voix : les victimes de Gwangju, de Jeju, la petite sœur du Livre blanc. Je n'ai pas éprouvé de triomphe, plutôt une gravité. Un prix ne répare rien ; il éclaire seulement, un instant, ce qu'on avait voulu maintenir dans l'ombre. J'ai passé la soirée avec mon fils, et le lendemain je suis retournée à mes carnets.
Un prix ne répare rien ; il éclaire seulement, un instant, ce qu'on avait voulu maintenir dans l'ombre.
—Que diriez-vous à ceux qui voient dans votre Nobel un triomphe de la culture coréenne ?
Qu'il ne m'appartient pas. On parle de hallyu, la vague coréenne, du cinéma à la musique, et voilà que la littérature en ferait partie ; c'est une joie de voir le monde tendre l'oreille vers nos écrivains, nos poètes, notre langue si longtemps confinée. Mais je me méfie des triomphes. Mes livres ne célèbrent pas une nation, ils interrogent sa part sombre — les massacres qu'elle a censurés, les corps qu'elle a voulu oublier. Si mon travail dit quelque chose, c'est justement la question qui a fait naître tous mes livres : comment des êtres humains peuvent infliger de telles souffrances à d'autres, et si cette compréhension est seulement possible. Voilà ce que j'aimerais qu'on entende dans cette vague — pas une fierté, mais une inquiétude tenace, universelle.
Mes livres ne célèbrent pas une nation, ils interrogent sa part sombre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Han Kang. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


