Dialogue imaginaire entre Charles de Gaulle et Jacques Faizant
par Charactorium · Jacques Faizant (1918 — 2006) · Arts visuels · Société · 5 min de lecture
C'est dans un atelier parisien silencieux, quelque part hors du temps, que Charles de Gaulle vient retrouver Jacques Faizant un matin gris. Sur la planche à dessin traîne encore une plume, l'odeur de l'encre de Chine flotte dans l'air. Les deux hommes se connaissent de loin : l'un a incarné la France, l'autre l'a croquée chaque jour en une du Figaro. Le Général, intrigué par le trait qui l'a si souvent poursuivi, est venu comprendre l'homme derrière le crayon.
—Monsieur Faizant, vous m'avez suivi au trait de plume pendant des années. En 1965, vous entrez au Figaro : saviez-vous que vous y resteriez si longtemps ?
Certes pas, mon Général. Quand je suis arrivé en une du Figaro, je pensais tenir quelques mois, le temps qu'on se lasse de moi. Et puis les jours se sont enfilés, les années aussi, et je m'y suis trouvé encore trente ans plus tard. Chaque matin, des centaines de milliers de lecteurs découvraient mon croquis avant même de lire les articles — c'est une responsabilité qui donne le vertige, croyez-moi. Vous, qui savez ce que dure une charge, vous comprenez qu'on ne mesure pas le temps quand on est pris par la tâche. On tient parce qu'il faut tenir, et un beau jour on s'aperçoit qu'on a écrit toute une vie sur du papier journal.
On tient parce qu'il faut tenir, et un beau jour on a écrit toute une vie sur du papier journal.
—J'ai connu l'urgence des décisions. Dites-moi, comment tenait-on ce rythme, un dessin neuf chaque jour, sans jamais faillir au rendez-vous ?
C'était une discipline de tous les instants, mon Général, presque militaire à sa façon. Le matin, je lisais la presse, j'écoutais les nouvelles, je cherchais l'idée qui ferait mouche. L'après-midi passait sur la planche : le croquis, puis la mise au net à la plume et à l'encre de Chine. Et le soir, il fallait livrer à temps pour le bouclage, car l'imprimerie n'attend personne. La contrainte était rude mais salutaire : elle m'obligeait à trouver le trait juste en quelques heures, sans le loisir de me relire indéfiniment. J'imagine que vous connaissiez cela dans vos conseils — il vient un moment où il faut trancher et signer.
Il fallait livrer à temps pour le bouclage, car l'imprimerie n'attend personne.
—On me disait que deux vieilles dames commentaient volontiers la politique dans vos dessins. D'où vous venaient-elles, ces bavardes ?
Ah, mes petites vieilles ! Ce sont mes plus fidèles complices, deux dames âgées qui n'ont pas la langue dans leur poche. Elles me viennent sans doute de mes racines rurales du Cantal, de ces conversations de village où le bon sens populaire dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Grâce à elles, je pouvais glisser des vérités piquantes sur les puissants — sur vous aussi, parfois, mon Général — sans jamais tomber dans la méchanceté. Le lecteur souriait, et les grands de ce monde ne pouvaient m'en vouloir tout à fait. C'est un privilège du dessinateur : faire dire par de vieilles dames ce qu'un éditorialiste n'oserait écrire.
Faire dire par de vieilles dames ce qu'un éditorialiste n'oserait écrire.
—N'avez-vous jamais craint qu'on prît vos moqueries pour de l'irrespect envers la fonction que je servais ?
La satire n'est pas l'insulte, mon Général, et je crois avoir toujours gardé la mesure. Rire d'un homme d'État, c'est encore une manière de reconnaître sa stature — on ne caricature que ce qui compte. Mes petites vieilles vous égratignaient, soit, mais avec une tendresse qui n'échappait à personne. J'ai toujours pensé qu'un régime qui supporte qu'on le croque est un régime solide, et que la caricature est le thermomètre d'une République en bonne santé. Vous incarniez l'autorité ; moi, je rappelais qu'en France on aime bien chatouiller ceux qu'on admire. Ce n'était pas de l'irrespect, c'était de l'affection française, celle qui pique un peu pour mieux montrer qu'elle tient.
Un régime qui supporte qu'on le croque est un régime solide.
—Avant le crayon, m'a-t-on dit, vous fûtes aviateur et homme de plume. Cette vie-là, comment vous a-t-elle conduit au dessin ?
C'est vrai, le dessin ne fut pas ma seule corde, mon Général. J'ai été un aviateur passionné, amoureux du ciel, et j'ai tenu la plume d'écrivain avant celle du dessinateur. En 1957, j'ai publié Ni d'Ève ni d'Adam, un roman humoristique, et d'autres récits qui ont trouvé leur public. J'aimais raconter, faire sourire par les mots autant que par le trait. Mais c'est le dessin qui m'a rendu familier des Français, parce qu'il parle plus vite et plus fort que la phrase. Un croquis se comprend en un clin d'œil, là où un roman demande une soirée. Le ciel m'a appris la légèreté, l'écriture la précision — et j'ai tout versé dans mes dessins.
Le ciel m'a appris la légèreté, l'écriture la précision — et j'ai tout versé dans mes dessins.
—Venons-en à ce qui m'amène. À ma mort, en novembre 1970, vous m'avez dessiné une Marianne en larmes. Pourquoi elle, et pas moi ?
Parce que vous dessiner en pleurs eût été indécent, mon Général — un homme comme vous ne se montre pas effondré. Il me fallait autre chose, plus grand que vous et plus grand que moi. J'ai choisi Marianne, la République que vous aviez relevée, appuyée à un pilier, la tête basse, le visage défait. Elle portait le deuil que la France entière ressentait ce matin-là. Je n'ai mis aucune légende : les mots auraient tout gâché. Le silence du dessin disait mieux que n'importe quel discours ce que nous éprouvions. C'est peut-être le seul dessin que je n'ai pas fait pour faire sourire, et c'est celui qui m'a le plus coûté.
Vous dessiner en pleurs eût été indécent — un homme comme vous ne se montre pas effondré.
—Ce dessin sans un mot, sans une légende — n'était-ce pas un risque, pour un homme dont le métier est de commenter ?
Un risque, sans doute, mais il y a des jours où commenter serait une faute de goût. Ce matin-là, il n'y avait rien à expliquer et tout à ressentir. J'ai tracé Marianne à la plume, d'une main que je voulais sobre, en retirant tout ce qui aurait pu distraire l'œil. Le trait devait être net, l'émotion nue. J'ai compris en le livrant au bouclage que ce dessin ne m'appartenait déjà plus : il était devenu celui des lecteurs, l'image de leur propre chagrin. C'est la plus étrange récompense de mon métier — disparaître derrière mon trait pour que la France s'y reconnaisse. Je crois que ce jour-là, mon Général, mon crayon a pleuré pour tout le monde.
Mon crayon a pleuré pour tout le monde.
—Cette une du Figaro, cet emplacement rare en tête du journal — mesuriez-vous le pouvoir qu'il vous donnait sur l'opinion ?
Je m'en méfiais plus que je ne m'en réjouissais, mon Général. La une, c'est l'endroit le plus visible et le plus prestigieux d'un journal — le lecteur y pose l'œil avant tout le reste. Un dessin placé là frappe des centaines de milliers de regards en une seconde, et cela ne se manie pas à la légère. J'ai toujours essayé d'y mettre du bon sens plutôt que de la hargne, de l'humour plutôt que du fiel. Le pouvoir du dessinateur est réel, mais fragile : il tient à la confiance du lecteur, qui vous quitte au premier trait mesquin. Vous saviez cela mieux que moi — l'autorité qu'on abuse se perd, celle qu'on respecte se garde.
L'autorité qu'on abuse se perd, celle qu'on respecte se garde.
—Un dernier point m'intrigue : cette plume, cette encre, cette planche. L'outil comptait-il autant que l'idée ?
L'outil compte, mais il doit se faire oublier, mon Général. Ma plume et mon encre de Chine me donnaient un trait net, expressif, qui résistait à l'impression sans se brouiller. La planche à dessin trônait au centre de mon atelier — c'est là que tout se jouait. Mais l'instrument le plus sûr reste l'économie de moyens : dire beaucoup avec peu de traits, comme on dit beaucoup avec peu de mots. Un dessin surchargé est un dessin raté. J'ai passé ma vie à retirer plutôt qu'à ajouter, à chercher le trait unique qui contient tout. Au fond, mon métier ressemblait au vôtre : trouver la formule juste, et s'y tenir.
J'ai passé ma vie à retirer plutôt qu'à ajouter, à chercher le trait unique qui contient tout.
—Vous parliez du ciel tout à l'heure. Que reste-t-il de l'aviateur dans le dessinateur assis à sa planche ?
Il en reste le goût de la ligne pure, mon Général, et une certaine idée de la liberté. Là-haut, on apprend qu'un geste maladroit se paie comptant, qu'il faut de la précision et du sang-froid. J'ai retrouvé cela devant ma planche : le trait ne pardonne pas, on ne triche pas avec l'encre. L'aviateur m'a laissé le sens de l'espace, l'écrivain le sens du mot juste, et le paysan du Cantal le bon sens qui ne s'apprend pas. Tout cela s'est mêlé dans mes dessins de chaque jour. On croit que je me suis assis toute ma vie ; en vérité, je n'ai jamais cessé de chercher un peu de ciel dans un coin de journal.
Je n'ai jamais cessé de chercher un peu de ciel dans un coin de journal.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jacques Faizant. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.
