Interview imaginaire avec Mary Kenneth Keller
par Charactorium · Mary Kenneth Keller (1913 — 1985) · Technologie · Sciences · 5 min de lecture

Dubuque, Iowa, un après-midi de la fin des années 1970. Dans un petit bureau du Clarke College attenant au laboratoire informatique, sœur Mary Kenneth Keller nous reçoit entre deux cours. Sur sa table, un manuel de programmation, quelques cartes perforées et, posé près de la fenêtre, un chapelet.
—Comment êtes-vous arrivée aux mathématiques, puis à cette science si jeune qu'on l'appelait à peine « informatique » ?
J'ai suivi un chemin lent, celui d'une femme née à Cleveland en 1913, entrée chez les Sœurs de la Charité de la Bienheureuse Vierge Marie avant de savoir ce qu'était une machine à calculer. Les nombres m'ont d'abord retenue : une licence à DePaul, à Chicago, puis un master de mathématiques et de physique. Quand j'ai découvert qu'on pouvait faire raisonner une machine, j'ai eu le sentiment que l'arithmétique changeait d'échelle. Les mathématiques m'avaient appris la rigueur ; l'ordinateur m'a appris que cette rigueur pouvait s'incarner dans du métal et des impulsions. Je n'ai jamais senti de rupture entre le tableau noir et le calculateur : seulement un prolongement, une même quête d'ordre menée avec des outils neufs.
L'ordinateur m'a appris que la rigueur pouvait s'incarner dans du métal et des impulsions.
—Vous souvenez-vous du jour où l'on vous a laissée entrer au centre informatique de Dartmouth, un lieu alors interdit aux femmes ?
On m'en a fait la faveur, et le mot est exact : une exception. À Dartmouth, dans le New Hampshire, les femmes n'avaient rien à faire dans la salle des machines. On a plié la règle pour moi, en 1964, parce qu'on avait besoin de bras et d'esprits pour ce langage qu'on mettait au point. J'y suis entrée en habit religieux, ce qui n'a pas peu surpris. Je ne me suis pas sentie pionnière ce jour-là — je me suis sentie tolérée, ce qui n'est pas la même chose. Mais on s'assied, on programme, et le travail finit par imposer sa propre autorité. Une carte perforée ne demande pas si celle qui l'a codée est une femme ou une sœur.
Une carte perforée ne demande pas si celle qui l'a codée est une femme ou une sœur.
—Ce langage auquel vous travailliez, le BASIC, que cherchiez-vous exactement à obtenir ?
John Kemeny et Thomas Kurtz voulaient une chose simple, presque scandaleuse à l'époque : qu'un étudiant qui n'avait jamais vu de machine puisse, en quelques heures, lui donner un ordre et la voir obéir. Nous cherchions la clarté, pas la performance des experts. Les autres langages ressemblaient à des grimoires réservés à des ingénieurs ; le BASIC, lui, devait tenir dans un mince manuel qu'un débutant lirait sans effroi. J'y ai contribué avec cette conviction chevillée au corps : un outil qui exclut la plupart des gens n'a pas rempli sa fonction. Rendre la programmation accessible, ce n'était pas l'affaiblir, c'était l'ouvrir. Et une machine qu'on peut apprendre à commander cesse d'être un oracle pour devenir un instrument.
Un outil qui exclut la plupart des gens n'a pas rempli sa fonction.
—En 1965, vous obtenez l'un des tout premiers doctorats en informatique des États-Unis. Que reste-t-il de ce moment ?
Ma thèse, à l'université du Wisconsin-Madison, portait sur l'inférence inductive appliquée à des motifs générés par ordinateur — comment une machine peut deviner une règle à partir d'exemples. On me présente parfois comme « la première » docteure en informatique du pays. Je me méfie de ce superlatif : un certain Irving Tang a soutenu à peu près au même moment, et les historiens se disputeront longtemps l'ordre exact des minutes. Cela m'importe peu. Ce qui comptait, c'était que le sujet lui-même méritât désormais un doctorat, qu'on reconnût cette discipline comme une science à part entière. J'ai toujours pensé qu'être « première » n'a de sens que si l'on ouvre une porte à ceux qui suivent.
Être « première » n'a de sens que si l'on ouvre une porte à ceux qui suivent.
—La même année, vous fondez à Clarke College un département d'informatique. Pourquoi tenir à cet enseignement précis ?
Parce que je voyais venir un temps où nul ne pourrait ignorer ces machines. À Clarke College, à Dubuque, j'ai créé en 1965 l'un des premiers cursus d'informatique de premier cycle, et je l'ai voulu ouvert à toutes les disciplines. On me trouvait excentrique : à quoi bon apprendre à programmer à un étudiant de lettres, à un futur historien ? Je répondais que l'ordinateur n'appartenait pas aux ingénieurs plus qu'à quiconque. C'est un outil pour rendre l'information accessible, et l'information n'a pas de frontière disciplinaire. Un poète qui comprend ce qu'une machine peut trier, comparer, retrouver, ne pense pas moins bien son métier — il le pense avec un instrument de plus.
L'ordinateur n'appartenait pas aux ingénieurs plus qu'à quiconque.

—Vingt ans à la tête de ce département : qu'espériez-vous transmettre à vos étudiants ?
Moins une technique qu'une manière de voir. Les langages changeront, les machines rétréciront — j'ai vu arriver le microprocesseur, puis ces petits ordinateurs dont on commençait à parler pour les écoles. Ce qui demeure, c'est l'aptitude à décomposer un problème en étapes claires qu'une machine puisse suivre. J'ai passé mes après-midi au laboratoire, penchée près des terminaux, à corriger des programmes ligne à ligne avec des jeunes gens qui croyaient d'abord la chose impossible. Voir naître chez eux cette assurance-là valait tous les théorèmes. Je participais aussi au mouvement qui encourageait les petits ordinateurs dans l'éducation, persuadée que ce n'était pas une lubie d'universitaires mais l'avenir même de la transmission du savoir.
—Concrètement, à quoi ressemblait le travail sur ces machines des années 1960 ?
À une patience presque monastique, ce qui ne me déplaisait pas. On écrivait son programme, puis on le traduisait en cartes perforées — des cartons troués qu'on empilait avec soin, car une carte glissée à l'envers, et tout s'effondrait. L'ordinateur central occupait une pièce entière, une machine qu'on partageait à plusieurs grâce au temps partagé : chacun à son terminal, on grappillait quelques secondes du calculateur commun. Le téléscripteur répondait en martelant ses lignes sur du papier, et ce cliquetis avait quelque chose d'un dialogue. On ne voyait pas la machine penser ; on lisait sa réponse imprimée, comme une lettre. Cette lenteur forçait à réfléchir avant d'agir — vertu que la vitesse, un jour, fera peut-être oublier.
Le cliquetis du téléscripteur avait quelque chose d'un dialogue.
—Vous parliez de la machine comme d'un interlocuteur. Alliez-vous jusqu'à lui prêter une forme de pensée ?
J'y ai réfléchi, oui, et je l'ai même écrit à ma manière : « Pour la première fois, nous pouvons désormais simuler mécaniquement le processus cognitif. Nous pouvons mener des études d'intelligence artificielle. » Je ne disais pas que la machine pensait comme nous — je disais qu'elle nous offrait un miroir pour étudier la pensée elle-même. Ma thèse, déjà, cherchait comment une machine devine une règle à partir de motifs. Cela ne me troublait nullement dans ma foi : comprendre comment fonctionne le raisonnement, c'est encore admirer l'ouvrage de la création. La machine ne remplace pas l'esprit ; elle nous en tend une esquisse, imparfaite et féconde, sur laquelle méditer.
Elle nous offrait un miroir pour étudier la pensée elle-même.
—Comment cohabitaient en vous la religieuse aux vœux prononcés en 1940 et la scientifique de pointe ?
Sans conflit, malgré ce qu'on imagine. Mes journées commençaient par la prière et la messe, comme l'exige la vie consacrée ; elles se poursuivaient au laboratoire, parmi les terminaux, et s'achevaient auprès de ma communauté, pour les prières et le repas pris en commun. Le matin j'égrenais mon chapelet, l'après-midi je corrigeais des programmes : la même attention, tournée vers deux objets différents. J'ai prononcé mes vœux en 1940 en sachant que je consacrais ma vie ; je n'imaginais pas qu'elle passerait par des machines à calculer, mais je n'y ai vu nulle trahison. Servir le savoir et le rendre accessible à tous m'a toujours semblé une forme très concrète de charité.
Le matin j'égrenais mon chapelet, l'après-midi je corrigeais des programmes : la même attention.
—Votre habit religieux dans un laboratoire d'ordinateurs : n'était-ce pas une image déconcertante, même pour vous ?
Elle amusait les visiteurs, je l'avoue. Une sœur de la Charité en habit, penchée sur un mainframe, cela ne cadrait avec aucune attente. Cet habit s'est d'ailleurs simplifié au fil des réformes de l'Église, dans ces années 1960, si bien qu'il détonnait un peu moins. Mais je n'ai jamais cherché à le dissimuler pour me fondre parmi les ingénieurs. Il disait qui j'étais, et rappelait que ces machines n'appartiennent à aucune caste. Si une religieuse de l'Iowa pouvait programmer, alors n'importe qui le pouvait — un étudiant en histoire, une jeune fille qu'on croyait faite pour autre chose. Ma présence incongrue était, à sa façon, un argument.
Ma présence incongrue était, à sa façon, un argument.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Mary Kenneth Keller. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


