Interview imaginaire avec Nana Asma'u
par Charactorium · Nana Asma'u (1793 — 1864) · Lettres · Spiritualité · 6 min de lecture

Sokoto, au cœur de la saison sèche, quand le vent du Harmattan charge l'air de poussière fine. Dans une cour intérieure de la résidence en banco, assise sur une natte tressée, une femme au voile brodé d'indigo pose une tablette de bois encore humide d'encre. Nana Asma'u, poétesse, érudite et fille du réformateur qui bouleversa l'Afrique de l'Ouest, accepte de raconter.
—Vous souvenez-vous du moment où vous avez pris la plume pour la première grande fois ?
Ce fut l'année 1817, l'année du grand vide. Mon père, Usman dan Fodio, celui que la communauté appelait le guide, venait de quitter ce monde. Je n'avais pas les mots des hommes de guerre ni ceux des juristes ; j'avais ma langue, le fulfulde, et le chagrin. Alors j'ai composé une élégie, un long poème pour pleurer sa disparition, en invoquant d'abord la grâce divine avant de nommer notre perte. Je ne l'ai pas écrit pour qu'on l'enferme dans un coffre : je l'ai confié aux voix, aux jaji qui le portèrent de bouche en bouche. On me dit qu'aujourd'hui encore, dans les campagnes du Nord, des femmes le récitent au bord du soir. Un poème, voyez-vous, ne meurt pas comme un homme : il change seulement de gorge.
Un poème ne meurt pas comme un homme : il change seulement de gorge.
—Vous avez dû pleurer bien des deuils. Comment portez-vous celui de votre frère Muhammad Bello ?
Bello n'était pas seulement mon frère et le sultan de Sokoto. Il était l'autre moitié de mon esprit. Quand un point de théologie me résistait, je lui écrivais ; quand un point de droit le troublait, il m'envoyait quérir. En 1837, la mort me l'a repris, deux ans à peine après mon époux Gidado, le vizir. J'ai fait pour Bello ce que j'avais fait pour notre père : une élégie, parce que je n'ai jamais su verser mes larmes autrement qu'en vers mesurés. On m'appelle parfois la mémoire vivante de notre lignée. C'est un fardeau lourd que d'être la dernière à se souvenir de la voix des morts, et de devoir la prêter aux vivants pour qu'ils ne l'oublient pas.
Je n'ai jamais su verser mes larmes autrement qu'en vers mesurés.
—On dit que votre œuvre la plus durable n'est pas un poème, mais un réseau de femmes. Racontez.
Vers 1820, j'ai regardé autour de moi et j'ai vu des milliers de femmes rurales que nul n'instruisait, comme si la foi était une maison sans porte pour elles. J'ai donc formé des éducatrices, les jaji, et je les ai envoyées de village en village. Le mouvement, nous l'avons nommé yan taru — « celles qui se rassemblent ». Chaque jaji portait un chapeau de paille tressée, non par coquetterie, mais parce qu'une femme qui enseigne doit être reconnue de loin comme on reconnaît une autorité. Je leur apprenais d'abord un poème ; puis elles allaient le porter aux femmes des campagnes. Bâtir une armée n'exige que des lances. Bâtir un réseau de savoir dans des villages sans routes, cela exige de la patience — et un chapeau qu'on n'oublie pas.
La foi était une maison sans porte pour elles.
—Pourquoi confier l'instruction à des femmes itinérantes plutôt qu'à des maîtres établis dans les villes ?
Parce que les maîtres établis n'iront jamais s'asseoir dans la cour d'une paysanne qui pile son mil. Une érudite de Sokoto peut discuter avec les ulamâ de Kano par lettres ; mais que sait-elle de la femme qui n'a jamais vu la ville ? Mes jaji, elles, marchaient. Elles emportaient une tablette de bois, l'alluha, où l'on inscrit les versets à l'encre de noix de galle pour les apprendre, puis les effacer et recommencer. C'est un enseignement humble, celui de la planche qu'on lave. Nous ne remplissions pas des bibliothèques : nous remplissions des mémoires. Et une mémoire, contrairement à un manuscrit précieux qu'un incendie peut dévorer, voyage sur ses propres jambes jusqu'au village suivant.
Nous ne remplissions pas des bibliothèques : nous remplissions des mémoires.
—Comment enseigner à des femmes qui ne savent pas lire les noms et les vertus des compagnons du Prophète ?
En les faisant chanter. C'est ainsi qu'est né mon Wakar Gewaye, le chant sur les compagnons du Prophète, composé en haoussa pour que les femmes rurales le retiennent en le fredonnant. Une lettre s'efface de l'esprit d'une illettrée ; une mélodie s'y accroche comme la teinture d'indigo s'accroche au coton. J'ai donc mis mes textes en musique, non par goût du divertissement, mais par stratégie de mémoire. Une femme qui pile son grain au rythme d'un poème apprend sans même savoir qu'elle étudie. J'ai composé ainsi plus d'une soixantaine d'œuvres, et beaucoup furent conçues pour la gorge avant d'être conçues pour la page. Le chant fut mon école sans murs.
Une mélodie s'accroche à l'esprit comme la teinture d'indigo au coton.

—Vous composiez, dit-on, en quatre langues. Que change la langue quand on transmet une même foi ?
La foi est une, mais les oreilles sont diverses. J'écrivais en arabe, la langue des savants et du Livre ; en fulfulde, la langue de mon peuple peul ; en haoussa, celle des marchés et des villages ; et j'usais aussi du tamasheq des gens du désert. À chaque langue, son public, son rythme, sa manière de faire entrer une vérité dans un cœur. Mon Bedi'ul Fityan, je l'ai écrit en arabe pour les jeunes garçons et filles, afin de les initier ensemble à leurs obligations. Car le savoir, voyez-vous, n'a pas de frontière de genre, pas plus qu'il n'a de frontière de langue. Celui qui n'instruit que dans une seule langue n'instruit que la moitié du monde.
Le savoir n'a pas de frontière de genre, pas plus que de frontière de langue.
—Une femme reconnue comme savante, consultée par le sultan : votre statut n'était-il pas exceptionnel ?
On me nommait alima, savante — au féminin, ce qui faisait lever bien des sourcils. Pourtant, dans la maison d'Usman dan Fodio, l'ignorance d'une fille eût été une honte, non sa science. Mon frère Bello, quand il rédigeait sa chronique du califat, l'Infaku'l Maisuri, y cite mon rôle dans la transmission du savoir. Il me consultait sur la théologie et sur le droit, non par faveur fraternelle, mais parce qu'une question mal résolue le tourmentait jusqu'à ce que j'y répondisse. Je ne vois là rien d'extraordinaire : notre foi ordonne de chercher le savoir, et n'a jamais précisé que la bouche qui l'enseigne devait porter barbe. Ce sont les hommes qui ont ajouté cette clause ; le Livre, lui, ne l'a pas écrite.
Notre foi n'a jamais précisé que la bouche qui enseigne devait porter barbe.

—Que répondiez-vous à ceux qui doutaient qu'une femme pût guider les fidèles dans leur pratique ?
Je ne leur répondais pas par des disputes : je leur répondais par des textes utiles. Pour les fidèles de l'ordre Qadiriyya, auquel appartient ma famille depuis toujours, j'ai composé des poèmes exposant la doctrine soufie, afin que les nouveaux convertis mémorisent les enseignements fondamentaux. Un homme qui reçoit de moi un poème qui l'aide à prier cesse vite de se demander si ma main était licite pour l'écrire. L'utilité est le meilleur des arguments théologiques. À Sokoto, on gardait mes manuscrits sur papier local, le karatas, dans la bibliothèque familiale, aux côtés de ceux des hommes. Le papier ne distingue pas la plume qui l'a noirci ; seul le lecteur ignorant s'en soucie.
L'utilité est le meilleur des arguments théologiques.
—À quoi ressemble une journée réglée par la discipline soufie que vous enseignez ?
Elle commence avant le jour. Je me lève pour la prière du fajr, récitée en commun dans la cour, quand l'air est encore frais et l'esprit net. La matinée, je la donne à l'écriture, car un poème se compose mieux dans le silence de l'aube. Entre les cinq prières qui jalonnent le jour comme des bornes sur une route, je tiens mon chapelet, le subha aux quatre-vingt-dix-neuf grains, égrenant les noms de Dieu. Le soir, après le maghrib, la cour s'anime de discussions. Ce que j'enseigne aux femmes des campagnes, ce n'est pas d'abord une doctrine savante : c'est de bâtir leur journée autour de ces cinq stations, comme on plante des piquets pour tendre une tente. Sans eux, la vie se défait au vent du Sahel.
Les cinq prières jalonnent le jour comme des bornes sur une route.
—Si vous osiez imaginer qu'on vous lise dans un siècle, que voudriez-vous qu'il reste de vous ?
Voilà une question qui me ferait sourire si l'idée n'était si vaine. Que resterait-il ? Non pas mon nom, j'espère — les noms sont des vêtements qu'on ôte à la mort. Je voudrais qu'il reste le yan taru, ces femmes qui se rassemblent pour apprendre, et qu'une jaji marche encore, quelque part, vers un village oublié, sa tablette d'alluha sous le bras. Mon père a bâti un califat avec des armées ; moi, j'ai bâti un chemin de savoir avec des poèmes et des chapeaux de paille. Les empires, je l'ai vu de mes yeux à Sokoto, montent et redescendent comme le vent. Mais une femme qui en instruit une autre allume une lampe qu'aucun Harmattan n'éteint. Si cela demeure, alors j'aurai vécu utile.
Une femme qui en instruit une autre allume une lampe qu'aucun Harmattan n'éteint.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nana Asma'u. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


