Interview imaginaire avec Pierre Dac
par Charactorium · Pierre Dac (1893 — 1975) · Spectacle · Lettres · 6 min de lecture
Londres, un soir de 1943, dans les couloirs feutrés de Bush House. Entre deux enregistrements pour la BBC, un petit homme au regard malicieux et à la moustache soignée pose son texte sur une table de bois. Pierre Dac accepte de parler, à condition, prévient-il, qu'on ne le prenne jamais tout à fait au sérieux.
—Comment est née cette idée d'une « Société des Loufoques » dont vous vous proclamiez le président ?
Voyez-vous, j'ai toujours pensé que le sérieux était une maladie contagieuse dont il fallait vacciner la France. En 1936, à la radio, j'ai lancé La Société des Loufoques, et j'en ai naturellement pris la présidence, faute de concurrent assez fou pour me la disputer. Le loufoque, ce n'est pas la bêtise, c'est la logique qu'on pousse jusqu'à ce qu'elle bascule. Deux ans plus tard, en 1938, j'ai fondé L'Os à moelle, un hebdomadaire entièrement dévoué au non-sens : fausses petites annonces, recettes impossibles, un feuilleton dont personne ne connaissait la fin, moi le premier. Les gens riaient, et j'avais l'impression de rendre un service public. On me disait irresponsable. Je répondais que c'était précisément ma responsabilité.
Le loufoque, ce n'est pas la bêtise, c'est la logique qu'on pousse jusqu'à ce qu'elle bascule.
—À quoi ressemblait une journée type quand vous fabriquiez ce genre d'absurdités ?
Je vous avoue sans honte que je me levais fort tard. Un chansonnier qui rentre à deux heures du matin ne peut décemment ouvrir l'œil avant midi ; ce serait manquer de rigueur professionnelle. La matinée, café et journaux — je lisais la presse sérieuse pour y trouver l'inspiration, car rien n'est plus drôle qu'un fait divers pris au mot. L'après-midi, j'écrivais : un article pour L'Os à moelle, une chanson, un dialogue. Le soir enfin, je montais sur les scènes des cabarets de Montmartre, en costume soigné, chemise repassée, parfois le chapeau. Cette élégance-là comptait : plus mon habit était sage, plus mes textes pouvaient être fous. Le contraste, monsieur, voilà le secret du calembour bien porté.
—Vous avez dû tout abandonner en 1940. Que reste-t-il de ce moment ?
En 1940, on m'a fait comprendre qu'un juif nommé André Isaac n'avait plus le droit de faire rire personne. J'ai vu ma Société des Loufoques dissoute d'un trait de plume par des gens qui, eux, ne plaisantaient jamais. Alors j'ai voulu partir, gagner Londres. Ce fut un calvaire dont je ne trouve toujours pas le versant comique : plusieurs tentatives par l'Espagne, l'arrestation, puis les mois de détention au camp de Miranda de Ebro, et Barcelone ensuite. Là-bas, j'ai appris que l'absurde pouvait cesser d'être drôle et devenir simplement le décor. Ce n'est qu'en 1943 que j'ai enfin posé le pied à Londres. J'étais vivant, maigre, et furieusement décidé à me servir de la seule arme qui me restait : le rire.
J'ai appris que l'absurde pouvait cesser d'être drôle et devenir simplement le décor.
—Une fois à Londres, comment en êtes-vous venu à affronter Philippe Henriot au micro ?
On m'a mis devant un microphone de la BBC, ici même à Bush House, pour Les Français parlent aux Français. En face, sur les ondes de Vichy, il y avait Philippe Henriot, la belle voix de la propagande, celle qui savait rendre la trahison mélodieuse. Un jour, il m'a attaqué nommément. J'aurais pu répondre par un discours ; j'ai préféré répondre en chanson, car un homme qu'on fait rire est déjà à moitié désarmé. Je lui ai chanté : « Et v'là pourquoi votre fille est muette, dirait Molière s'il était encore là. Vous êtes tombé bien bas, monsieur Henriot. » Nos joutes sont devenues un duel que les auditeurs suivaient d'un poste à l'autre. Mon non-sens, cette fois, avait un sens très précis.
Un homme qu'on fait rire est déjà à moitié désarmé.
—Que représentait ce microphone pour un homme désarmé, exilé, sans autre pouvoir ?
Ce micro était mon fusil, monsieur, et j'y tenais plus qu'à ma vie. Songez qu'au même instant, dans les foyers occupés, des familles se penchaient sur leur poste de TSF, l'oreille collée, le son au plus bas pour ne pas être entendues des voisins. Ma voix arrivait là, dans cette pénombre, par-dessus les brouillages. Je me disais que la propagande de Vichy voulait éteindre l'espérance, et que ma tâche était d'en rallumer un peu chaque soir. J'ai écrit pour eux : « Français, je vous parle de Londres, la ville où l'espoir n'est jamais mort, où la liberté a trouvé refuge. » Résister par l'humour, ce n'est pas frivole ; c'est refuser à l'ennemi le droit de nous voler jusqu'à notre rire.
Ce micro était mon fusil, monsieur, et j'y tenais plus qu'à ma vie.

—Vous étiez déjà décoré de la Grande Guerre. Ce passé de soldat a-t-il pesé dans votre engagement ?
On l'oublie souvent, mais j'ai porté l'uniforme bien avant le microphone. Mobilisé en 1914, blessé, j'ai gagné la Croix de guerre — une petite chose de métal qu'on épingle sur la poitrine et qui vous rappelle que vous auriez pu ne plus en avoir. J'avais donc déjà payé mon écot à la patrie quand celle-ci, en 1940, a prétendu que je n'en étais plus digne. Vous comprenez alors ma colère. Rejoindre la France libre du général de Gaulle, ce n'était pas pour moi une conversion tardive, mais une fidélité. J'avais défendu la France les armes à la main ; j'allais la défendre de nouveau, avec des chansons. Le calibre change, l'intention demeure.
—Après la guerre, comment est né ce feuilleton démesuré, Signé Furax ?
À la Libération, j'ai retrouvé Paris et un complice de génie, Francis Blanche. Ensemble, dès 1951, nous avons commis Signé Furax, un feuilleton radiophonique qui devait durer quelques semaines et qui a duré des années — plus de mille épisodes, si l'on ose compter. Nous écrivions l'après-midi, à deux voix, à deux plumes, dans une surenchère de jeux de mots dont nous étions les premières victimes ravies. Il y avait le Boudu, des complots grotesques, des rebondissements que nous inventions parfois la veille pour le lendemain. Des millions d'auditeurs suivaient cela comme on suit une religion. Avec Francis, nous avions trouvé le bonheur rare de faire rire quelqu'un qui vous fait rire en retour : la collaboration parfaite est un duel où l'on gagne à deux.
La collaboration parfaite est un duel où l'on gagne à deux.
—Qu'est-ce qui, selon vous, rendait ce travail à quatre mains si fécond ?
Le secret, voyez-vous, c'est que Francis Blanche et moi ne cherchions jamais à avoir raison, seulement à avoir tort de la manière la plus drôle. Nous partions d'une situation d'espionnage parfaitement sérieuse et nous la faisions dérailler, calembour après calembour, jusqu'à l'absurde intégral. Le feuilleton radiophonique est un art cruel : chaque épisode doit finir sur une menace, sinon l'auditeur va se coucher tranquille, ce qui est un crime. Nous avons continué plus tard avec Bons baisers de partout, une autre saga d'espions burlesques. La radio permettait tout, car l'auditeur fabriquait lui-même les décors dans sa tête. Nous ne lui fournissions que les voix et le vertige. Le reste, il l'imaginait mieux que nous ne l'aurions filmé.

—En 1965, vous vous êtes présenté à l'élection présidentielle. Sérieusement ?
Le plus sérieusement du monde, ce qui était toute la plaisanterie. En 1965, j'ai annoncé à la radio ma candidature à l'Élysée sous la bannière du Mouvement Ordre et Nouveauté, dont les initiales, si l'on y prête l'oreille, forment un mot d'une haute portée philosophique. Mon programme promettait l'impossible avec un aplomb que bien des vrais candidats pourraient m'envier : c'était une farce, oui, mais une farce qui tendait un miroir. Car qu'est-ce qu'une campagne, sinon un non-sens que personne n'ose nommer ainsi ? J'ai détourné les formes du sérieux — le meeting, le slogan, la promesse — pour montrer combien elles sont, au fond, déjà comiques. On a beaucoup ri. J'espère que quelques-uns ont aussi réfléchi.
Qu'est-ce qu'une campagne, sinon un non-sens que personne n'ose nommer ainsi ?
—Vos aphorismes, ces « pensées », ont la forme de la sagesse mais en font l'inverse. Pourquoi ce détournement ?
Parce que la sagesse, monsieur, a trop souvent la voix grave et le doigt levé. L'aphorisme prétend enfermer une vérité dans une phrase ; moi, j'y enferme un piège. En 1972, j'ai réuni mes Pensées, où je m'amuse à imiter la forme du proverbe pour la faire exploser de l'intérieur. Tenez : « Ceux qui ne savent rien en savent toujours autant que ceux qui n'en savent pas plus qu'eux. » Cela ne veut rien dire, et pourtant cela vous laisse songeur trois secondes — ces trois secondes sont mon œuvre. Le calembour et le non-sens ne sont pas l'ennemi de la pensée ; ils en sont le nettoyage. On rit d'abord, on doute ensuite. C'est, je crois, le bon ordre des choses.
On rit d'abord, on doute ensuite. C'est le bon ordre des choses.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise encore dans un siècle, que voudriez-vous qu'il reste de vous ?
Voilà une question à laquelle je ne peux répondre qu'au conditionnel, car prédire l'avenir est le seul métier où l'on n'est jamais licencié pour incompétence. Si l'on me lisait encore, j'aimerais qu'on retienne ceci : de l'Os à moelle au microphone de Londres, j'ai toujours cru que le rire était une chose sérieuse, peut-être la plus sérieuse de toutes. On m'aura pris pour un fantaisiste ; j'aurai passé ma vie à défendre, sous le loufoque, la liberté de l'esprit. Quand je reposerai au cimetière du Montparnasse, j'espère qu'un promeneur sourira devant ma pierre au lieu de soupirer. Ce serait ma plus belle décoration — après la Croix de guerre, tout de même, à laquelle je reste sentimentalement attaché.
J'ai toujours cru que le rire était une chose sérieuse, peut-être la plus sérieuse de toutes.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Pierre Dac. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.
