Interview imaginaire avec Pierre Desproges
par Charactorium · Pierre Desproges (1939 — 1988) · Spectacle · Lettres · 5 min de lecture
Loge exiguë du Théâtre Fontaine, un soir de 1987. Entre deux volutes de cigarette, l'homme au verbe cinglant ajuste le col d'une chemise sombre, un verre de bordeaux posé sur une pile de feuillets raturés. Il consent à parler, à condition qu'on ne lui demande pas d'être drôle sur commande.
—Comment vous êtes-vous retrouvé, vous, l'écrivain méticuleux, à endosser la robe et la toque d'un procureur de comédie ?
Par pure imposture, et j'y ai pris un goût coupable. Sur France Inter, entre 1980 et 1983, on m'a confié un rôle de procureur au Tribunal des flagrants délires, ce qui revient à donner un lance-flammes à un pyromane en lui recommandant la prudence. J'enfilais cette robe noire, cette toque ridicule, et je requérais chaque jour contre un pauvre invité célèbre venu se croire à la fête. La justice, la vraie, m'ennuie ; sa parodie m'enchante. On m'écoutait à la Maison de la Radio, micro contre les lèvres, débiter des réquisitoires que je ciselais le matin même comme on aiguise un couteau qu'on n'a pas tout à fait l'intention de planter.
On m'a confié un rôle de procureur, ce qui revient à donner un lance-flammes à un pyromane.
—Vous souvenez-vous du réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, en septembre 1982 ?
On me le rappelle plus souvent que mes bons mots, ce qui prouve qu'une provocation dure plus longtemps qu'une plaisanterie. Le 28 septembre 1982, l'homme était assis là, en face de moi, et j'ai ouvert par cette question que je traînais depuis longtemps : « Peut-on rire de tout ? Peut-on rire avec tout le monde ? » J'ai répondu oui à la première sans hésiter, et pour la seconde, j'ai concédé que c'était difficile. C'était toute ma morale en deux phrases, glissée sous le nez d'un homme dont les idées me donnaient de l'urticaire. Le procureur de pacotille disait ce jour-là quelque chose de très sérieux, sous la toque.
—Cette formule, « On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui », est-elle devenue une prison pour vous ?
Une prison dont j'ai forgé les barreaux moi-même, ce qui est la seule façon élégante d'être enfermé. « On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui » : je maintiens chaque syllabe. L'humour noir n'est pas une permission de cruauté, c'est une exigence de compagnie. Je peux plaisanter de la mort, de la maladie, des charniers de l'Histoire, à condition d'avoir en face de moi quelqu'un qui comprend qu'on pleure aussi. Le rire, chez moi, n'excuse rien ; il tient à distance. J'ai passé ma vie à choisir mes complices de fou rire avec plus de soin qu'un homme ne choisit ses témoins de duel.
L'humour noir n'est pas une permission de cruauté, c'est une exigence de compagnie.
—Pourquoi vous acharner sur des sujets aussi désespérants que la mort ou le malheur ?
Parce que ce sont les seuls qui en valent la peine ; le reste appartient aux marchands de bonheur en tube. Regardez mon Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis, publié en 1981 : j'y démonte les bonnes manières précisément pour atteindre ce qu'elles dissimulent, la peur, la bêtise, la lâcheté ordinaire. La satire qui n'attaque que les tout-petits est une lâcheté de plus. Le comique de confort m'écœure comme un dessert trop sucré ; je préfère les mets qui grattent la gorge. On ne devrait avoir le droit de faire rire qu'après avoir regardé le pire en face sans détourner les yeux.
—Vous plaisantez de votre propre cancer sur scène. Comment tient-on ce pari-là ?
En trichant à peine, car l'ironie est le dernier meuble qu'on emporte. J'ai un cancer du poumon, cadeau fidèle de toutes ces cigarettes qui ont accompagné ma silhouette de scène comme une ponctuation. Je pourrais m'en plaindre ; je préfère en faire un numéro, puisque de toute façon la salle est déjà réservée. Dans mes Chroniques de la haine ordinaire, en 1986, je terminais souvent par un « Étonnant, non ? » qui vaut mieux qu'un sanglot. Rire de sa propre mort, ce n'est pas du courage, c'est de la politesse envers ceux qui restent : je leur épargne le spectacle pénible d'un homme qui prendrait la chose au sérieux.
Rire de sa propre mort, c'est de la politesse envers ceux qui restent.

—Que répondez-vous à ceux qui trouvent indécent de rire quand on est condamné ?
Que l'indécence serait de leur infliger ma tristesse en supplément de la leur. La mort ne mérite pas qu'on se mette au garde-à-vous ; elle a déjà bien assez de prétention comme cela. Mon « Étonnant, non ? » n'est pas une bravade, c'est un haussement d'épaules devant l'absurde, ce non-sens qui me tient lieu de religion. Je continue à écrire le matin, à jouer le soir, parce qu'un condamné qui s'arrêterait de travailler ferait un cadeau inutile à la maladie. Tant que je fabrique une phrase juste, je vole une heure à ce qui me ronge — et cette petite comptabilité-là me réjouit assez pour tenir debout jusqu'à ce printemps 1988 qui, je le sens, sera le dernier.
—On vous croit tout entier sur scène ; pourtant vos matinées appartiennent à la machine à écrire. Racontez.
La scène n'est que le pourboire ; le vrai salaire se gagne au petit matin, seul, devant la machine à écrire. Je suis un artisan lent, un tailleur de pierre du langage : je reprends une chronique dix fois, je pèse chaque mot comme un orfèvre soupçonneux. À portée de main, un dictionnaire que je fréquente plus assidûment que mes semblables, car j'aime déterrer les mots rares, les tournures classiques que la paresse générale a laissées moisir. Ce contraste m'amuse : servir de la crudité dans de la porcelaine. On me croit spontané ; je suis l'homme le plus prémédité de France. L'improvisation, chez moi, se répète pendant des semaines avant de paraître naturelle.
On me croit spontané ; je suis l'homme le plus prémédité de France.

—D'où vous vient cette gourmandise pour les mots rares et la langue classique ?
D'un entêtement de propriétaire : la langue française est le seul héritage qu'on ne m'a pas volé, alors je l'entretiens. Dans mon Manuel de savoir-vivre, dès 1981, je m'amuse à marier la syntaxe la plus châtiée aux vérités les plus grasses, parce que rien n'est plus comique qu'une insulte impeccablement conjuguée. Un mot juste vaut trois éclats de rire faciles. Je hais la vulgarité paresseuse qui croit être drôle en étant sale. Mon comique est un comique d'érudit : je veux qu'on rie et qu'on apprenne un mot dans le même souffle. C'est ma façon à moi de respecter le public, en le supposant intelligent — pari risqué, mais je n'en ai pas trouvé de meilleur.
—Que représente pour vous Châlus, ce village du Limousin, face au Paris de votre carrière ?
Châlus, en Haute-Vienne, c'est l'envers de mon décor, la coulisse de toute une vie. Paris me donne les théâtres, les micros, les projecteurs et cette agitation qui me sert de gagne-pain ; le Limousin me rend le silence, les racines, l'enfance. J'y suis attaché comme un homme l'est à la terre où il finira — et c'est là, précisément, loin des néons, que je souhaite qu'on me couche un jour. La ville use, le village répare. Entre deux tournées, retrouver ce coin de campagne, c'est fermer la parenthèse du bruit. On me croit parisien jusqu'à la moelle ; je ne suis qu'un provincial en visite prolongée dans la capitale.
On me croit parisien jusqu'à la moelle ; je ne suis qu'un provincial en visite prolongée.
—Après le spectacle, quels plaisirs vous consolent des servitudes de la scène ?
La table, monsieur, la table et ses complices. Une fois le rideau tombé sur Vivons heureux en attendant la mort, mon one-man-show de 1983, je ne rêve que d'une nappe blanche, d'un plat mijoté et d'un grand vin qui aurait l'obligeance de me survivre. Je suis un fin gourmet sans repentir : je célèbre la gastronomie et l'œnologie comme d'autres célèbrent des saints, avec plus de constance dans la dévotion. La misanthropie m'y aide, d'ailleurs : « Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien », disais-je sur scène, et j'ajouterais volontiers, en levant mon verre, et mon bordeaux. Un bon dîner entre proches vaut toutes les ovations du monde.
Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien — et mon bordeaux.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Pierre Desproges. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.