Interview imaginaire avec Roland Moisan
par Charactorium · Roland Moisan (1907 — 1987) · Arts visuels · Société · 6 min de lecture
Paris, un jeudi de bouclage, dans un petit atelier proche de la rédaction du Canard enchaîné. Sur la planche à dessin inclinée sèche encore un lavis représentant un général en costume de sacre. Roland Moisan repose sa plume trempée d'encre de Chine et accepte de revenir, le temps d'un café, sur quarante ans passés à croquer les puissants de la République.
—Comment vous êtes-vous retrouvé, en 1945, à pousser la porte du Canard enchaîné ?
La France sortait à peine de l'Occupation, et le journal reparaissait après avoir été bâillonné pendant toute la guerre. Moi, j'arrivais avec ma plume et mes silhouettes rondes, sans deviner que j'y resterais près de quarante ans. Ce qui m'a saisi, c'est cette odeur d'encre et de papier, cette liberté retrouvée d'un hebdomadaire sans publicité, où l'on pouvait moquer un ministre le matin et un maréchal l'après-midi. J'ai posé ma planche à dessin dans un coin de la rédaction, et j'ai compris que la satire, après 1944, redevenait un métier honorable. On avait failli oublier qu'un dessin pouvait désobéir. Je crois que je n'ai jamais cessé, ensuite, de savourer ce privilège-là.
On avait failli oublier qu'un dessin pouvait désobéir.
—Vous avez débuté sous la IVe République. Qu'est-ce qu'un dessinateur pouvait bien tirer de ces années-là ?
Un régal, croyez-moi. La IVe République changeait de gouvernement comme d'autres changent de chemise : à peine avais-je fini de croquer un président du Conseil qu'il tombait, et il fallait recommencer avec son successeur. Ce ballet ministériel, cette instabilité perpétuelle de l'après-guerre, c'était pour moi une matière inépuisable. Je dessinais des théâtres de marionnettes, des trapézistes qui ratent le portique, des files d'attente de candidats au pouvoir. Le lecteur riait, mais il apprenait aussi à ne pas prendre trop au sérieux ceux qui prétendaient le gouverner. En 1958, quand tout cela s'est effondré pour laisser place à un homme seul, j'ai senti que ma table de travail allait changer de décor.
À peine avais-je fini de croquer un président du Conseil qu'il tombait.
—Justement, cet homme seul, c'est de Gaulle. Comment est née votre fameuse série « La Cour » ?
De Gaulle avait une manière de régner qui n'était pas celle d'un simple président : quelque chose de solennel, de majestueux, presque royal. Alors, dans La Cour, je l'ai affublé d'une couronne et d'un sceptre, je l'ai posé sur un trône, entouré de ministres courtisans qui s'inclinaient comme à Versailles. C'était ma façon de rappeler qu'un Roi-Soleil moderne, ça reste un roi, et qu'un roi, ça se moque. Le gaullisme avait ce côté sacré que mon crayon ne pouvait pas laisser passer. Le plus drôle, c'est que le Général, dit-on, n'en prenait pas vraiment ombrage — un monarque supporte qu'on rie de sa cour, à condition qu'on reconnaisse qu'il en est le centre.
Un Roi-Soleil moderne, ça reste un roi, et qu'un roi, ça se moque.
—Le képi revient sans cesse dans vos dessins du Général. Pourquoi ce détail-là ?
Parce qu'un bon caricaturiste cherche toujours le raccourci, l'objet qui dit tout sans un mot. Chez de Gaulle, c'était le képi : à lui seul, cette coiffe militaire évoquait le soldat, l'homme du 18 juin, la stature immense. Il me suffisait de poser ce képi sur une couronne, ou sur un trône vide, et le lecteur comprenait aussitôt de qui je parlais. C'est le secret du métier : réduire un puissant à trois traits reconnaissables entre mille. Le nez, la silhouette, un accessoire — et voilà tout un pouvoir résumé. Le képi, pour moi, valait mieux qu'une légende sous le dessin ; il était devenu, à force, un personnage à part entière de mes planches.
—Après le Général, vous avez croqué toute la galerie présidentielle. Y a-t-il eu des visages plus généreux que d'autres pour votre plume ?
Un caricaturiste ne se plaint jamais d'un nouveau visage. De 1958 à ma dernière planche, j'ai vu défiler toute la galerie, du Général à Mitterrand, en passant par Giscard élu en 1974. Chacun m'offrait sa proie : une mâchoire, une manière de sourire, une raideur. En 1981, quand la gauche est arrivée au pouvoir pour la première fois sous la Ve République, j'ai dû réapprendre un nouveau front, une nouvelle allure. C'est cela, être fidèle à un journal pendant si longtemps : on finit par tenir la chronique dessinée de tout un pays, une véritable galerie du pouvoir français où les hommes passent et où seul le fauteuil demeure. J'aurai croqué la République comme d'autres tiennent un journal intime.
Les hommes passent, et seul le fauteuil demeure.

—À quoi ressemblait, concrètement, une de vos journées de travail ?
Elle commençait tôt, dans les journaux étalés sur la table et la radio en fond sonore. Je cherchais l'angle, l'idée qui ferait mouche dans le prochain numéro : un remaniement, un discours, une petite phrase de trop. L'après-midi, je passais à la planche, esquisse au crayon à mine grasse d'abord, puis encrage à la plume, avec parfois un lavis pour poser les ombres. Tout cela sous la menace du bouclage : l'heure où le journal part à l'impression et n'attend plus personne. Il m'est arrivé, le soir, qu'un rebondissement politique tardif m'oblige à reprendre une caricature déjà commencée. Le dessin de presse, c'est cela : une course permanente contre l'actualité et contre la pendule.
Le dessin de presse, c'est une course permanente contre l'actualité et contre la pendule.
—Vous parlez de cette menace de l'horloge. N'est-ce pas épuisant de recommencer chaque semaine ?
Épuisant, oui, mais c'est aussi ce qui garde vivant. La politique ne s'arrête jamais, alors ma plume ne s'arrêtait pas non plus. Chaque semaine, il fallait transformer une crise, un remaniement, un discours en une image drôle et parlante — et recommencer sept jours plus tard, comme si de rien n'était. Cela demande autant l'œil que la main : savoir observer, saisir le ridicule d'une posture, puis le fixer d'un trait avant le bouclage. Un dessin de presse ne vit qu'un instant, le temps d'un numéro, et pourtant, mis bout à bout, ces instants finissent par raconter une époque. Je crois que c'est cette impermanence même qui donnait du prix à chaque planche. Rien n'est plus périssable, ni plus fidèle, qu'un dessin d'actualité.
—On reconnaît immédiatement un dessin de Moisan. Comment décririez-vous votre trait ?
Des personnages joufflus, des silhouettes rondes, un dessin dense où chaque coin de la planche est habité. On m'a dit que cela rappelait la caricature du XIXe siècle, et j'en suis plutôt fier. Je n'ai jamais cherché la ligne épurée, la modernité anguleuse ; j'aimais le foisonnement, la rondeur bonhomme, cette manière un peu ancienne de charger le décor de petits détails qui font sourire. Mon trait était féroce, sans doute, mais jamais méchant — bon enfant, si l'on veut. Je crois qu'on peut égratigner un puissant sans le haïr, le tourner en dérision tout en gardant une certaine tendresse pour l'humain qu'il reste sous la fonction.
On peut égratigner un puissant sans le haïr.
—Vous évoquez le XIXe siècle. Vous sentez-vous l'héritier de quelqu'un ?
De toute une lignée, oui. La France a une longue tradition de presse satirique, celle de Daumier et des journaux illustrés d'autrefois, ces feuilles où l'on croquait les rois-bourgeois et les députés ventrus. Quand je trempe ma plume dans l'encre de Chine, j'ai le sentiment de prolonger ce geste-là, vieux de plus d'un siècle. La caricature, ce n'est pas une invention de mon époque : c'est un art français qui traverse les régimes, qui survit aux censures et renaît toujours. Je me vois comme un maillon modeste d'une chaîne. D'autres viendront après moi, avec d'autres têtes à croquer et d'autres régimes à moquer. Le trait change, mais l'insolence demeure.
Le trait change, mais l'insolence demeure.
—Détourner l'imagerie royale pour moquer un républicain, n'était-ce pas jouer avec le feu ?
Le feu, c'est le combustible du satiriste. Poser une couronne et un sceptre sur les épaules d'un président de la République, c'était souligner un paradoxe savoureux : voilà un régime né contre les rois, et dont le chef se comportait parfois en monarque. Dans La Cour, je détournais l'imagerie de l'Ancien Régime précisément parce qu'elle jurait avec les valeurs affichées. Le rire naît de ce décalage, de cette solennité qu'on prend en flagrant délit de grandiloquence. Le Canard me laissait toute liberté pour cela, et le lecteur, lui, comprenait à demi-mot. Moquer le sacre d'un pouvoir qui se dit du peuple, c'est encore une manière de servir la République — en lui rappelant de ne pas trop se prendre au sérieux.
—Après plus de quarante ans, que représente pour vous cet amas de planches accumulées ?
Quand je regarde en arrière, de la Libération jusqu'aux années Mitterrand, je vois des milliers de dessins hebdomadaires, une planche après l'autre, jamais interrompue ou presque. Prises une à une, ce sont des plaisanteries de circonstance, oubliées le lundi suivant. Mais rassemblées, elles forment autre chose : une chronique dessinée de la France d'après-guerre, une mémoire en images de la IVe et de la Ve République. Je n'ai pas écrit l'Histoire, je l'ai croquée en marge, dans les petites cases d'un hebdomadaire sans publicité. Et si l'on veut savoir non pas ce que ces gouvernants ont fait, mais l'air qu'ils avaient en le faisant, mes planches en disent peut-être plus long qu'un manuel. C'est là ma modeste fierté.
Je n'ai pas écrit l'Histoire, je l'ai croquée en marge.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Roland Moisan. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.