Interview imaginaire avec Siné
par Charactorium · Siné (1928 — 2016) · Arts visuels · Société · 6 min de lecture
Un mardi de bouclage, dans le désordre magnifique d'une rédaction parisienne : mégots écrasés, épreuves froissées, une odeur d'encre de Chine et de café refroidi. Siné, cheveux en bataille et rire de gorge, repousse une pile de dessins pour dégager un coin de sa table. « Asseyez-vous là, mais ne touchez pas au chat », prévient-il en désignant un félin noir griffonné qui traîne sur toutes ses pages. La conversation commence, déjà cabrée.
—Comment le dessin est-il devenu votre métier, et d'où vous vient ce pseudonyme ?
Maurice Sinet, c'était trop long pour signer vite. Alors j'ai coupé : Sinet, les premières lettres, ça donne Siné, et roulez. Ce qui m'a vraiment lancé, c'est cette lubie que j'ai eue vers 1956 de dessiner des chats à n'en plus finir — le chat-loupe, le chat-grin, tout un bestiaire de calembours graphiques. J'ai réuni ça dans Complot, et allez comprendre, les gens ont adoré. Le chat noir, à force, est devenu ma signature ; je le glisse partout, comme d'autres mettent un paraphe. C'est un animal qui ne se soumet à personne, qui vous regarde de haut et vous méprise gentiment — je ne pouvais pas rêver meilleur porte-drapeau. Un dessinateur, au fond, c'est ça : quelqu'un qui refuse de faire le beau quand on siffle.
Le chat noir ne se soumet à personne — je ne pouvais pas rêver meilleur porte-drapeau.
—Décrivez-nous le geste, la matière, l'outil d'un dessin de presse : comment naît une caricature à votre table ?
Tout tient dans la plume et l'encre de Chine. Une plume qui accroche le papier, un trait noir, nerveux, qui doit tuer du premier coup — pas de brouillon mou, pas de repentir. Quand il faut de l'ombre, du poids, je passe au pinceau et au lavis, mais l'essentiel se joue à la pointe sèche. L'après-midi, je m'installe à ma table à dessin, l'actualité du matin encore en travers de la gorge, et je cherche le trait le plus mordant avant le bouclage. Car voilà le vrai patron du dessinateur de presse : l'horloge. On ne dessine pas peinard, on dessine dans l'urgence, avec l'imprimeur qui piaffe. C'est cette pression qui fait jaillir l'idée cruelle — celle qu'on n'aurait jamais osée avec tout son temps.
Un trait noir, nerveux, qui doit tuer du premier coup — pas de repentir.
—Vous souvenez-vous du moment où votre crayon est entré en guerre contre la guerre d'Algérie ?
La fin des années cinquante. Le pays s'enfonçait dans une sale besogne coloniale et moi, à L'Express, je cognais dessus à coups de dessins. L'anticolonialisme, pour moi, ce n'était pas une posture de salon : c'était refuser qu'on torture et qu'on tue au nom du drapeau. Résultat, saisies de journaux, poursuites, et un jour des menaces de l'OAS — ces types qui voulaient garder l'Algérie française à la mitraillette. On a beau être anar, quand une Organisation armée secrète vous promet une balle, ça vous fait relire votre courrier autrement. Mais reculer ? Jamais. Un dessin qui ne dérange personne, c'est un dessin raté. Je préférais le crayon qui fait peur aux puissants plutôt que celui qui les caresse.
Un dessin qui ne dérange personne, c'est un dessin raté.
—Après les chats, votre album Siné Massacre a fait scandale. Qu'y cherchiez-vous ?
Le jeu de mots gentil sur les chats, très bien, ça m'a rendu célèbre. Mais l'époque était trop tendue pour rester dans le calembour joli. En 1962, j'ai sorti Siné Massacre : des dessins féroces, anticléricaux, qui tapaient sur les curés, les militaires, tous les bien-pensants. Le titre disait tout — c'était un massacre, joyeux et méthodique. Là où Complot faisait sourire, Siné Massacre devait faire grincer des dents. J'ai compris à ce moment-là que mon vrai matériau, ce n'était pas le chat, c'était la colère : une colère qu'on affûte, qu'on met en scène, qu'on rend drôle pour qu'elle porte plus loin. Le rire est l'arme la plus déloyale contre les gens sérieux — et les puissants sont toujours très sérieux.
Le rire est l'arme la plus déloyale contre les gens sérieux.
—Vous revendiquiez ouvertement l'anarchisme. Qu'est-ce que cela voulait dire, concrètement, dans votre travail ?
L'anarchisme, ce n'est pas la pagaille, c'est le refus obstiné de courber l'échine. Le drapeau noir que je brandis, ce n'est pas un décor : c'est un non craché à toute autorité — l'État, l'armée, l'Église, la flicaille. J'étais libertaire et athée, et je le criais fort, parce que se taire, c'est déjà obéir. Forcément, à s'attaquer à toutes les casquettes en même temps, on collectionne les procès : j'en ai eu des tombereaux, des tribunaux, des amendes, des saisies. Je portais ça comme des médailles. Un dessinateur qu'on ne traîne jamais en justice, c'est qu'il dessine des fleurs. Moi, mon métier consistait à mettre le doigt là où ça fait mal et à appuyer, en rigolant, jusqu'au bout.
L'anarchisme, ce n'est pas la pagaille, c'est le refus obstiné de courber l'échine.
—À quoi ressemblait une journée type, entre l'atelier et la ville ?
Le matin, je dévorais les journaux, à l'affût du scandale ou de la bêtise du jour — c'est le carburant du dessinateur, l'indignation fraîche. L'après-midi, à la table à dessin, plume en main, je traquais le trait qui condense tout ça en une image. Et le soir, cap sur les bistrots parisiens : là se retrouvaient les copains dessinateurs, les journalistes, les militants, dans un vacarme de discussions politiques arrosées de rouge et de jazz, que j'adorais. Je n'ai jamais séparé le travail de la vie ; ma table, mon verre et mes engueulades faisaient partie du même atelier. Bon vivant, oui, mais un bon vivant en colère — les deux vont très bien ensemble, quoi qu'en disent les tristes.
Je n'ai jamais séparé le travail de la vie — ma table, mon verre et mes engueulades, le même atelier.
—Cette époque de contestation, de Mai 68, comment l'avez-vous accompagnée avec vos revues ?
Dès 1965, j'avais lancé L'Enragé — le titre disait mon humeur. Quand Mai 68 a éclaté, tout ce que je réclamais depuis des années semblait soudain déborder dans la rue : la parole libre, le refus des chefs, l'insolence contre les vieilles barbes du pouvoir. La presse contestataire a explosé, et j'en étais, crayon au poing. Un dessin, dans ces moments-là, ça vaut un pavé, sauf qu'il traverse les murs et se retrouve sur toutes les tables. J'ai toujours cru que la caricature était un service public : elle dégonfle les baudruches, elle rend leur taille réelle aux importants. En 68, on a eu, quelques semaines, l'impression que les baudruches n'allaient plus jamais se regonfler. On s'est trompés, bien sûr — mais quelle bouffée d'air.
Un dessin, dans ces moments-là, ça vaut un pavé — sauf qu'il traverse les murs.
—En 2008, à 80 ans, vous êtes renvoyé de Charlie Hebdo. Que s'est-il passé ce jour-là ?
On m'a montré la porte de Charlie Hebdo après une chronique où j'égratignais le fils de Sarkozy — on l'a jugée de trop, on m'a demandé de m'excuser. M'excuser ! À quatre-vingts ans, après une vie entière à ne m'excuser de rien ? Autant me demander de rendre mon drapeau noir. J'ai refusé tout net. Ce qui m'a le plus blessé, ce n'est pas la controverse, c'est qu'un journal que j'avais servi si longtemps me demande, à moi, de plier. Un anar ne plie pas ; il fait ses malles et il recommence ailleurs. J'avais l'âge où d'autres regardent la télé en pantoufles, et je me suis retrouvé, du jour au lendemain, sans tribune. Pas de quoi pleurer : de quoi retrousser mes manches.
Autant me demander de rendre mon drapeau noir.
—Plutôt que de vous retirer, vous avez aussitôt fondé votre propre journal. D'où venait cette énergie ?
Le 10 septembre 2008, quelques semaines après le renvoi, sortait le premier numéro de Siné Hebdo. À mon âge, fonder un hebdo satirique, il paraît que c'était de la folie ; moi j'appelais ça respirer. Je n'allais tout de même pas laisser mon dernier mot à ceux qui m'avaient viré. Puis, en 2011, l'aventure a pris la suite sous le titre Siné Mensuel, que j'ai tenu jusqu'au bout. La vérité, c'est qu'un dessinateur ne prend pas sa retraite : il dessine ou il meurt, et souvent les deux se suivent de près. Tant qu'une main tenait la plume, il y avait un puissant à dégonfler quelque part. On ne m'a jamais offert de tribune ; je m'en suis toujours fabriqué une, avec de l'encre et de la rogne.
Un dessinateur ne prend pas sa retraite : il dessine ou il meurt.
—Au terme de tant de combats et de procès, que retenez-vous de cette liberté que vous n'avez jamais lâchée ?
J'ai raconté tout ça sans fard dans mes mémoires, Ma vie, mon œuvre, mon cul ! — un titre qui vous prévient qu'on n'y trouvera pas de leçon de morale. Ce que je retiens ? Qu'on ne m'a jamais fait taire, malgré la censure, les saisies, les tribunaux. La liberté, ce n'est pas un droit qu'on vous tend poliment ; c'est un os qu'on arrache et qu'on garde entre les dents en grognant. Je n'ai pas de foi, pas de patron, pas de dieu — juste une plume, une table à dessin et cette conviction têtue qu'il faut rire des puissants tant qu'ils prétendent nous commander. Si une chose me survit, j'espère que ce sera ça : l'idée qu'un dessin bien méchant vaut mieux qu'un long discours obéissant.
La liberté, c'est un os qu'on arrache et qu'on garde entre les dents en grognant.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Siné. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.