Imaginary dialogue between Rodolphe Salis and Alphonse Allais
by Charactorium · Alphonse Allais (1854 — 1905) · Literature · 5 min read
C'est un soir de brume sur la Butte, en cet automne 1898, que Rodolphe Salis referme la salle du Chat noir et fait asseoir Alphonse Allais près du poêle, une bouteille entre eux. Le gaz siffle, une odeur de tabac froid traîne encore. Voilà bien quinze ans qu'ils se mystifient l'un l'autre depuis les premiers Salons incohérents, et Salis, ce soir, n'a pas envie de blaguer : il veut faire avouer à son plus fin pensionnaire le secret de ses canulars les mieux tenus.
—Alphonse, avant de hanter mon cabaret, tu étais promis au mortier et au pilon de Honfleur. Comment un pharmacien finit-il ici, chez moi ?
Mon pauvre Rodolphe, mon père tenait officine à Honfleur et me voyait déjà pesant l'arsenic et roulant les pilules jusqu'à la mort. J'ai fait mes études de pharmacie à Paris, très sérieusement, je te jure — assez pour savoir qu'une bonne mystification demande le même dosage exact qu'un remède. Seulement l'officine m'ennuyait à périr, et le laboratoire ne m'a laissé qu'un goût tenace pour les expériences farfelues. Quand je suis monté sur la Butte et que tu m'as ouvert ta porte, j'ai compris que le journalisme se broie comme une drogue et se sert tous les matins. J'ai troqué le mortier contre la plume. Mon père y a vu une déchéance ; moi, la seule ordonnance qui m'ait jamais guéri.
Une bonne mystification demande le même dosage exact qu'un remède.
—Tu te souviens de nos débuts, quand j'ai fait de toi le rédacteur en chef de ma feuille ? Dis-moi ce qu'était vraiment le fumisme entre ces murs.
Comment l'oublier — tu m'as confié Le Chat noir comme on tend une allumette à un incendiaire. Le fumisme, mon cher Salis, ce n'était pas une doctrine, c'était une hygiène : prendre au sérieux ce qui ne l'est pas et rire de ce que tout le monde révère. Le soir, ici, poètes et chansonniers arrivaient la lavallière au vent, et l'on montait des canulars comme d'autres montent des pièces. On mystifiait le bourgeois qui payait sa bock pour s'encanailler, et il repartait ravi d'avoir été berné. Toi tu accueillais le client à coups de fausses courtoisies seigneuriales ; moi je fournissais la copie. Nous étions deux escrocs honnêtes vendant du vent bien tourné. C'est le seul commerce où le client réclame qu'on le trompe encore.
Le fumisme, ce n'était pas une doctrine, c'était une hygiène.
—Souviens-toi des Arts incohérents, en 1883 : tu accroches un rectangle tout noir avec un titre à faire scandale. Qu'espérais-tu prouver, ce jour-là ?
Ah, mon fameux « Combat de nègres dans une cave pendant la nuit » ! Un beau rectangle noir, encadré comme un maître flamand, et la salle qui cherche le détail. J'ai récidivé avec un carré tout blanc — « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige » — puis un rouge sang. Tu riais, toi, parce que tu avais compris avant les autres. Je ne prouvais rien, Rodolphe : je constatais que le titre fait le tableau plus sûrement que la peinture. Donne un beau nom à une surface unie et le badaud y verra un drame entier. Plus tard j'en ai fait un recueil, l'Album primo-avrilesque, pour que la farce ait ses lettres de noblesse. Un monochrome bien légendé vaut tous les paysages : au moins il ne ment pas sur sa couleur.
Le titre fait le tableau plus sûrement que la peinture.
—L'an dernier, tu m'as apporté une partition sans une seule note. Une marche funèbre entièrement muette — explique-moi cette folie, mon ami.
Ma Marche funèbre pour les obsèques d'un grand homme sourd, oui : des portées, des mesures, des barres de reprise, et pas la moindre note à l'intérieur. Le musicien tourne les pages en silence, très gravement, et l'assistance se recueille. Le raisonnement est de fer, Salis, et tu ne pourras pas le prendre en défaut : les grandes douleurs sont muettes. Or il s'agit d'enterrer un grand homme sourd — que veux-tu qu'il entende ? Lui composer un vacarme serait une insulte. C'est la même logique que mon recueil Deux et deux font cinq : je pousse le bon sens si loin qu'il bascule dans l'absurde et tombe juste de l'autre côté. Le silence, vois-tu, c'est de la musique dont on a retiré tout ce qui fatigue l'oreille.
Le silence, c'est de la musique dont on a retiré tout ce qui fatigue l'oreille.

—Toi qui fais rimer l'impossible, régale-moi encore : d'où te vient cette manie de faire sonner pareil deux vers qui s'écrivent à l'opposé ?
Tu parles de mes holorimes ! Deux vers entiers qui frappent l'oreille de façon identique et se moquent l'un de l'autre par l'orthographe. Écoute plutôt : « Par les bois du djinn, où s'entasse de l'effroi, / Parle et bois du gin, ou cent tasses de lait froid. » Même son, sens contraire — la langue elle-même est un canular permanent, il suffit de l'écouter de travers. C'est ma pharmacie qui parle encore : je pèse les syllabes au centigramme. J'aime la formule à chute, l'aphorisme qui vous cueille au dernier mot. Tiens, sur l'argent, je dis qu'il faut le prendre chez les pauvres : ils en ont peu, mais ils sont tant à en avoir un peu. Rien de plus sérieux qu'une bonne blague : elle démonte l'horloge du monde et te montre les rouages.
La langue elle-même est un canular permanent, il suffit de l'écouter de travers.
—Nos habitués te croient toujours gai. Mais moi qui te vois partir à l'aube dans Montmartre, dis-moi : que reste-t-il de l'homme quand la salle se vide ?
Tu me connais trop pour que je te serve la façade, Rodolphe. Le noctambule que tu pousses dehors au petit jour ne rentre pas triomphant : il rentre vidé, la lavallière défaite, avec l'absinthe qui bourdonne encore. Je me lève tard, je noircis mes feuillets à contrecœur parce que les rédactions réclament leur pâture quotidienne, et je cours porter ma copie. On me croit léger ; en vérité je travaille comme un forçat pour paraître désinvolte. La gaieté, c'est mon métier avant d'être mon humeur — le plus dur est de trouver drôle un monde qui ne l'est pas toujours. Mais je ne me plains pas : j'aime mieux fabriquer du rire sur commande que rouler des pilules à Honfleur. Au moins, ici, la mystification me tient chaud.
On me croit léger ; je travaille comme un forçat pour paraître désinvolte.
—Entre nous : crois-tu vraiment que ces rectangles de couleur unie tiendront, ou n'est-ce qu'une farce de plus vite oubliée ?
Une farce, bien sûr — mais les meilleures farces ont la vie dure, tu es bien placé pour le savoir, toi qui vends du théâtre d'ombres à des banquiers ravis. Je ne me prends pas pour un peintre, Salis ; je me prends pour un logicien qui a poussé la peinture jusqu'à son point ridicule. Si l'on peut vendre une émotion avec un titre et une surface plate, alors j'ai mis le doigt sur une supercherie que d'autres, un jour, prendront peut-être au sérieux. Ce serait la meilleure de mes blagues : que l'on m'imite sans rire. En attendant, mes monochromes ne coûtent qu'un pot de couleur et font autant d'effet qu'un Salon entier. Rentabilité parfaite. Un fumiste doit savoir compter — c'est encore le pharmacien qui parle.
Ce serait la meilleure de mes blagues : que l'on m'imite sans rire.
—Dernière question, mon vieux complice : dans toutes ces mystifications, cherches-tu à faire rire, ou à dire quelque chose que le sérieux ne peut pas dire ?
Belle question de patron qui a trop bu de son propre vin, Rodolphe. Je cherche les deux, et je te soupçonne de le savoir. Le rire est l'appât ; sous l'appât, il y a toujours un hameçon. Quand je fais rimer deux vers contraires, quand je peins le vide et que je le baptise, quand je compose une marche sans notes, je dis au fond la même chose : le monde tient debout sur des conventions qu'un rien renverse. Deux et deux peuvent faire cinq si personne n'ose recompter. Les gens sérieux bâtissent des cathédrales pour affirmer cela ; moi je le glisse dans un conte de trois pages qu'on lit aux cabinets. C'est plus honnête. Nous mourrons tous, mais au moins nous serons morts de rire — et ça, personne ne pourra nous le reprendre.
Le rire est l'appât ; sous l'appât, il y a toujours un hameçon.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Alphonse Allais's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.
