Interview imaginaire avec Ambroise Paré
par Charactorium · Ambroise Paré (1510 — 1590) · Sciences · 6 min de lecture
Paris, un soir d'hiver de 1585. Dans son logis près de la cour, encombré de planches anatomiques et d'instruments de fer poli, le vieux chirurgien du roi nous reçoit, un calepin d'observations encore ouvert sur la table. À soixante-quinze ans passés, la main reste ferme et la parole, drue, garde l'accent de l'homme du métier qui a vu plus de plaies que de livres.
—Comment un simple barbier-chirurgien, sans titre de l'Université, en est-il venu à exercer auprès des rois ?
On me l'a assez reproché : je n'ai pas usé mes chausses sur les bancs de la Faculté de Médecine de Paris, je n'ai point de latin de docteur. J'ai appris le métier le rasoir et la sonde à la main, à l'Hôtel-Dieu, parmi les pauvres dont nul ne se souciait. Puis vinrent les armées, et les champs de bataille m'ont fait maître mieux qu'aucune chaire. En 1547, je suis devenu chirurgien du roi Henri II, et après lui de trois autres rois encore. Les savants tenaient leurs textes anciens ; moi je tenais le corps blessé. Quand un homme saigne, il ne demande pas votre diplôme, il demande qu'on l'arrête de mourir. Voilà tout mon titre.
Quand un homme saigne, il ne demande pas votre diplôme, il demande qu'on l'arrête de mourir.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez cessé de verser l'huile bouillante sur les plaies ?
Je m'en souviendrai jusqu'à ma fin. C'était au siège de Turin, en 1537. On m'avait enseigné que les playes d'arquebuse étaient empoisonnées par la poudre, et qu'il fallait y verser de l'huile bouillante pour en chasser le venin. Or une nuit, l'huile vint à manquer. Tremblant, je fis un onguent de jaune d'œuf, d'huile rosat et de térébenthine, et j'en oignis les blessés sans les brûler. Je ne dormis point, croyant les retrouver morts au matin. Au contraire : ceux-là reposaient doux, sans fièvre, la chair en bon train de guérir ; les autres, cautérisés, brûlaient de douleur et d'enflure. Alors je résolus de ne plus jamais cruellement brûler ces pauvres gens. C'est là tout le commencement de mon Traité de la plaie d'arquebuse.
Je résolus de ne plus jamais cruellement brûler ces pauvres gens.
—Qu'avez-vous compris, ce matin-là, de l'origine des blessures par armes à feu ?
J'ai compris que les anciens se trompaient, et que je m'étais trompé avec eux. On me l'avait dit et redit : la poudre porte un poison qui corrompt la chair. Mais mes yeux et mes mains m'enseignèrent autrement. J'ay expérimenté le contraire, et trouvé que l'huile rosat avec la theriaque valait mieux que tout le feu du monde. Ce n'est point l'arme qui empoisonne, c'est la mortification qui gagne la plaie mal soignée. Voyez André Vésale, qui publia sa grande anatomie en 1543 : lui aussi osa regarder le corps plutôt que de croire Galien sur parole. Nous étions de ce temps où l'on cessait de réciter pour enfin observer. Je n'ai jamais écrit que ce que j'avais vu sur cent blessés, non ce qu'un livre prétendait.
—Pourquoi vous êtes-vous opposé au fer rouge pour arrêter le sang lors des amputations ?
Parce que c'est une barbarie qui tue presque autant qu'elle sauve. Pour arrêter l'hémorragie d'un membre coupé, on appliquait un fer ardent ou de l'huile bouillante sur la chair vive : la douleur en faisait trépasser plus d'un, et la gangrène prenait souvent là où le feu avait passé. J'ai préféré saisir chaque vaisseau et le lier d'un fil — la ligature. Comme je l'ai écrit dans mes Dix livres de la Chirurgie : je ne veux point user de cautères, ni de feu pour arrêter le sang, mais je me serviray de ligatures. Une simple pince pour tenir le vaisseau, un fil pour le nouer, et l'homme garde sa vie sans hurler. Le doux fait souvent ce que le cruel ne peut.
Le doux fait souvent ce que le cruel ne peut.
—Que répondiez-vous aux docteurs qui jugeaient vos méthodes contraires à la tradition ?
Je leur répondais avec le respect dû à leur robe, mais sans céder sur le fond. L'anatomie est la base et le fondement de la chirurgie, et sans la cognoissance du corps humain, on ne saurait être bon chirurgien — je l'ai dit et soutenu. Or beaucoup tenaient les humeurs et les vieux textes pour seule vérité, et n'avaient jamais ouvert un corps de leurs mains. Moi, j'ai disséqué, mesuré, dessiné, consigné chaque chose dans mon calepin. Pendant les Guerres de Religion commencées en 1562, j'ai eu mille occasions d'éprouver mes ligatures sur le vif. Quand un savant me disait que cela ne se pouvait, je lui montrais le blessé debout. La dispute des mots cède toujours devant l'homme guéri.
La dispute des mots cède toujours devant l'homme guéri.

—On dit que, fort âgé, vous fabriquiez encore des membres de fer pour les estropiés. Qu'est-ce qui vous animait ?
La pitié, et le défi de l'artisan. Couper un membre, c'est sauver une vie ; mais quelle vie laisse-t-on à l'homme qui n'a plus de main pour gagner son pain ni saluer son prince ? J'ai donc cherché, jusque dans ma vieillesse, à rendre un peu de ce que l'amputation avait pris. J'ai dessiné des jambes de bois articulées, des mains de fer mues par des ressorts et de petits engrenages, dont les doigts pouvaient se plier et tenir. Je travaillais cela avec des serruriers et des horlogers, car le corps blessé demande l'aide du forgeron autant que du chirurgien. Ce ne sont pas seulement des plaies que l'on doit panser : c'est l'homme entier qu'il faut remettre debout dans le monde.
Ce ne sont pas seulement des plaies que l'on doit panser : c'est l'homme entier qu'il faut remettre debout.
—Comment imaginiez-vous ces mains mécaniques, vous qui étiez homme de scalpel et non d'horlogerie ?
Le chirurgien doit savoir tout regarder. Quand je voyais le mécanisme d'une serrure ou les rouages d'une horloge, j'y songeais à l'articulation d'un doigt, au jeu des tendons que j'avais tant de fois exposés sous la sonde chirurgicale. Le corps humain est lui-même une mécanique admirable, faite de leviers et de cordes ; il suffit d'en copier l'art avec du fer et du cuir. J'ai consigné ces inventions parmi mes œuvres, avec leurs figures, afin qu'un autre après moi pût les refaire et les perfectionner. Car je n'ai jamais cru qu'un savoir dût mourir avec son homme. Ce que j'ai trouvé, je l'ai écrit en bon français, non en latin, pour que le moindre barbier de province en profitât.

—Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire un livre entier sur les monstres et les prodiges ?
La même chose qui me pousse à ouvrir un corps : le désir de comprendre ce que la Nature fait, même quand elle semble s'égarer. J'ay veu et considéré les monstres et choses prodigieuses qui naissent contre l'ordre de Nature, et j'ai jugé qu'il était bon de les cognoistre pour l'avancement de la science. Les uns y voient présages et colère du Ciel ; je n'écarte pas le doigt de Dieu, mais je cherche aussi les causes naturelles — une semence en défaut, une matrice trop étroite, un coup reçu. Mon Traité des monstres et des prodiges, paru en 1573, mêle ainsi l'observation du chirurgien et l'émerveillement de l'homme. Car il y a autant à apprendre de ce qui dévie que de ce qui suit la règle.
Il y a autant à apprendre de ce qui dévie que de ce qui suit la règle.
—Avez-vous gardé en mémoire une blessure royale qui vous ait particulièrement marqué ?
La mort du roi Henri II, en 1559, me hante encore. Lors d'un tournoi, une lance se brisa et un éclat de bois lui entra par l'œil dans la tête. On me fit appeler, et avec d'autres on essaya sur des têtes de criminels suppliciés de comprendre le chemin qu'avait pris l'éclat. Nous avons tout tenté ; rien n'y fit, et le roi mourut après plusieurs jours. Ce fut une leçon d'humilité : il est des plaies devant lesquelles l'art demeure muet. Un chirurgien qui se croit tout-puissant est un sot ou un menteur. J'ai pansé le blessé, mais c'est Dieu qui l'a guéri — ou rappelé à lui. Cette mesure-là, on ne l'apprend pas dans les livres, mais au chevet des mourants.
Je l'ai pansé, mais c'est Dieu qui l'a guéri.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise dans un siècle, que voudriez-vous qu'on retienne de votre travail ?
Je ne sais si l'on me lira, et c'est vanité d'y trop penser. Mais si quelque jeune chirurgien ouvrait un jour mes Œuvres, je voudrais qu'il y prenne moins mes recettes que ma manière : regarder avant de croire, lier plutôt que brûler, plaindre le patient comme un frère. La cautérisation au fer, l'huile bouillante, ces cruautés que j'ai combattues — qu'elles soient oubliées, et tant mieux. Que l'on garde plutôt cette idée simple, que j'ai défendue toute ma vie contre les disputeurs : la chirurgie n'est pas un commerce de mots, mais un secours d'homme à homme. Le reste — mes ligatures, mes mains de fer, mes pansements doux — d'autres le feront mieux que moi. Je n'aurai été qu'un commencement.
Regarder avant de croire, lier plutôt que brûler, plaindre le patient comme un frère.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ambroise Paré. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



