Interview imaginaire avec Che Guevara
par Charactorium · Che Guevara (1928 — 1967) · Politique · 7 min de lecture
Sierra Maestra, un soir de la fin des années 1950. Sous un abri de branchages, une lampe à pétrole éclaire un homme au souffle court, béret incliné, un maté fumant à portée de main et un carnet ouvert sur les genoux. Il accepte de poser le fusil le temps de quelques questions.
—Vous souvenez-vous du moment où votre regard sur le continent a basculé ?
C'était en 1952. Mon ami Alberto Granado et moi avons enfourché une vieille Norton 500 que nous avions baptisée La Poderosa, la Puissante — nom bien présomptueux pour une machine qui rendait l'âme à chaque col. Huit mois durant, nous avons descendu la cordillère, les mines de cuivre, les ruines incas, les léproseries de l'Amazonie. J'étais étudiant en médecine, je croyais aller voir le continent ; en vérité, c'est lui qui m'a regardé. Devant les mineurs craquant comme du bois sec, devant les Indiens chassés de leurs terres, quelque chose s'est fendu en moi. Je suis parti gamin de Rosario ; j'en suis revenu avec une colère qui ne m'a plus quitté. Le carnet de ce voyage, je l'ai gardé comme on garde la cicatrice d'une première blessure.
—Qu'est-ce qui, après ce périple, a transformé l'indignation en engagement ?
Le voyage m'avait donné des yeux ; le Guatemala m'a donné une cause. En 1953, je repris la route vers le nord et j'atterris dans le pays du président Árbenz, qui osait redistribuer la terre aux paysans. J'ai vu comment on abat une démocratie dès qu'elle dérange les intérêts des grandes compagnies : un coup d'État soutenu de l'extérieur, et l'on rappelle à tout un peuple qu'il ne s'appartient pas. Médecin, je pansais des plaies ; mais quelles plaies, si la maladie était le système lui-même ? C'est là que j'ai compris que la seringue ne suffirait pas, qu'il faudrait un jour prendre autre chose en main. Deux ans plus tard, à Mexico, le visage de Fidel ne ferait que confirmer cette certitude.
—Comment menait-on une guerre dans la montagne avec un corps qui vous trahit ?
Mon corps a été mon premier ennemi, bien avant Batista. L'asthme me tient depuis l'enfance ; il ne m'a jamais lâché, pas même dans la moiteur de la Sierra Maestra. La nuit, souvent, la poitrine se referme comme un poing, et il faut attendre, assis, que l'air veuille bien revenir. Mon inhalateur ne me quittait pas plus que mon fusil — mes compagnons vous diront qu'ils m'ont vu suffoquer entre deux marches, puis repartir devant. J'ai appris une chose : la volonté ne guérit pas la maladie, mais elle décide de ce qu'on en fait. Un homme qui attend d'être en parfaite santé pour se battre ne se battra jamais. Alors j'ai marché, le souffle court, parce que l'Histoire, elle, ne demande pas si l'on respire bien.
Un homme qui attend d'être en parfaite santé pour se battre ne se battra jamais.
—À quoi ressemblaient vos journées dans ce campement ?
On se levait avec le jour, parfois plus tôt si la nuit avait été mauvaise. Mon premier geste était presque toujours le même : un maté, cette infusion amère de mon Argentine natale, que je faisais circuler comme on partage une fidélité. Venaient ensuite les cartes, les déplacements de la colonne, les blessés à soigner — car je restais médecin autant que combattant. L'après-midi, nous marchions dans la jungle, nous instruisions les recrues paysannes. Et le soir, à la lueur d'une lampe, j'écrivais mon journal et je faisais l'école : beaucoup de mes compañeros ne savaient pas lire, et je tenais à ce qu'un fusil et un alphabet pèsent le même poids dans leurs mains. On dormait en hamac, le riz et les haricots noirs au ventre quand il y en avait. La révolution, croyez-moi, a le goût de la disette plus souvent que celui de la gloire.
—Pourquoi avoir voulu écrire un manuel de la guérilla ?
Parce qu'une victoire qui ne s'explique pas finit par se perdre. Après 1959, j'ai voulu fixer dans La Guerre de guérilla ce que la Sierra Maestra nous avait enseigné dans la chair. L'idée tient en peu de mots : on n'a pas toujours besoin d'attendre que toutes les conditions soient mûres pour la révolution — un petit noyau de combattants décidés, ce que nous appelions le foco, peut allumer le feu et créer lui-même ces conditions. Le paysan n'est pas un décor : il est le terrain, l'eau dans laquelle le guérillero nage. Je me méfiais des théoriciens qui font la révolution dans les cafés. J'ai écrit pour ceux qui la feraient dans la boue, avec un mauvais fusil et une carte déchirée. Au fond, c'était un livre de médecin : un diagnostic, et une ordonnance.

—Que cherchiez-vous derrière cette idée d'« homme nouveau » ?
Une révolution qui ne change que les propriétaires n'est qu'un déménagement. Je voulais autre chose : changer l'homme lui-même. Dans Le Socialisme et l'Homme à Cuba, j'ai tenté de décrire ce citoyen mû non par l'appât du gain, mais par la conscience, par le devoir envers les autres. C'est pourquoi, ministre, j'allais le dimanche couper la canne avec les ouvriers : le travail volontaire n'était pas une mise en scène, c'était l'exercice quotidien de cette morale-là. On m'a trouvé naïf, sentimental. Tant pis. Laissez-moi dire, au risque de paraître ridicule, que le vrai révolutionnaire est guidé par de grands sentiments d'amour. Sans cela, on ne fabrique que des techniciens de la violence. Je n'ai jamais voulu former des techniciens.
—On raconte que vous signiez les billets de banque d'un simple « Che ». Que vouliez-vous dire par là ?
C'est vrai, et cela en a scandalisé plus d'un. En 1959, Fidel cherchait un économiste ; il paraît que j'ai cru qu'il demandait un communiste convaincu, et j'ai levé la main. Me voilà président de la Banque nationale de Cuba ! Moi qui méprisais l'argent, je me retrouvais à signer la monnaie. Alors je l'ai signée Che — pas Ernesto Guevara, docteur, gouverneur, rien de tout cela : Che, le surnom que m'avaient donné mes camarades. Les financiers de l'ancien monde y ont vu une provocation, et ils n'avaient pas tort. C'était dire que la monnaie changeait de maître, qu'elle cessait d'être un objet sacré pour redevenir un simple outil entre les mains du peuple. Un billet signé d'un sobriquet : toute une révolution tient parfois dans ce genre d'insolence.
Toute une révolution tient parfois dans ce genre d'insolence.
—Quelle œuvre de ces années cubaines vous tenait le plus à cœur ?
Les chiffres, parfois, disent mieux que les discours. La réforme agraire de 1959 a brisé le latifundio, ces immenses domaines où quelques familles possédaient ce que des milliers de gens cultivaient. Rendre la terre à ceux qui la travaillent : il n'y a pas de révolution sans cela. Mais s'il fallait n'en choisir qu'une, ce serait la grande campagne d'alphabétisation. En une seule année, des brigades de jeunes sont parties dans les campagnes, cahier à la main, et l'analphabétisme a fondu de près d'un quart de la population à presque rien. Un paysan qui apprend à lire son nom apprend du même coup à lire le monde, et un homme qui sait lire le monde ne se laisse plus mener comme un troupeau. La canne et la zafra nourrissent le corps ; l'alphabet, lui, libère la tête.

—Pourquoi avoir quitté Cuba au sommet de votre pouvoir ?
Parce que la révolution n'a pas de frontières, et qu'un homme installé est un homme à demi mort. En 1965, j'ai écrit à Fidel cette lettre où je lui rendais mes titres et la nationalité qu'il m'avait offerte. D'autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je ne pouvais rester ministre à La Havane pendant que d'autres peuples saignaient. Je suis donc parti, en secret, pour le Congo, prêter mon fusil à une insurrection africaine. Ce fut un échec, je le dis sans détour : on n'allume pas un foco sur un terrain qu'on ne connaît pas, parmi des hommes dont on ne parle pas la langue. J'en suis revenu meurtri, mais non guéri de l'idée. Il me fallait simplement un autre sol — et ce sol, ce serait l'Amérique, ma vieille blessure de jeunesse.
—Comment décririez-vous ces derniers mois passés en Bolivie ?
Une lente asphyxie, et cette fois ce n'était pas mon asthme. J'étais arrivé clandestinement en 1966, persuadé qu'un foyer en Bolivie embraserait tout le continent. Mais la montagne andine n'est pas la Sierra Maestra. Mon Journal de Bolivie en garde la trace, jour après jour : les vivres qui manquent, les pieds qui pourrissent, la radio qui ne capte plus. Et surtout cette phrase qui revient comme un glas — les paysans ne nous rejoignent pas. Sans le paysan, le guérillero n'est qu'un étranger armé qui se cache. J'avais écrit qu'il fallait être l'eau et le poisson ; ici, l'eau s'était retirée. Je le notais le soir, lucide, sachant peut-être déjà que cette campagne serait la dernière, et que je l'écrivais autant pour l'Histoire que pour moi-même.
—Si vous saviez qu'on vous lirait encore dans un siècle, que voudriez-vous qu'il reste de vous ?
Si je devais imaginer qu'on me lise dans un siècle — supposition d'asthmatique qui se sait mortel —, je ne voudrais pas qu'on retienne le béret, ni cette photographie que Korda a prise de moi à La Havane en 1960 et qu'on placarde déjà un peu partout. L'image se vend, et à force de se vendre, elle se vide. Ce que je voudrais qu'il reste, c'est l'exigence : qu'un homme peut donner sa vie pour des gens qu'il ne connaît pas, sur une terre qui n'est pas la sienne, simplement parce que l'injustice n'a pas de patrie. Je suis parti de Rosario asthmatique et bourgeois ; si mon chemin signifie quelque chose, c'est qu'on n'est pas condamné à rester ce qu'on est né. Le reste — les statues, les chansons — appartient à ceux qui viendront. Qu'ils en fassent une arme, pas une relique.
On n'est pas condamné à rester ce qu'on est né.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Che Guevara. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


