Interview imaginaire avec Che Guevara
par Charactorium · Che Guevara (1928 — 1967) · Politique · 5 min de lecture
C'est dans un bureau dépouillé du ministère de l'Industrie, à La Havane, qu'au début de l'année 1965 Fidel Castro vient retrouver son compagnon d'armes. Sur la table, un maté refroidit à côté d'un cendrier où fume un cigare cubain, et la lampe éclaire des cartes annotées. Les deux hommes se connaissent depuis Mexico, depuis cette nuit de 1955 où ils ont parlé jusqu'à l'aube avant de tout risquer ensemble. Fidel n'est pas venu en chef d'État : il vient en frère, sentir l'homme derrière le commandant que le monde commence à idolâtrer.
—Ernesto, avant que je te connaisse, tu as roulé huit mois sur ta vieille Poderosa. Qu'as-tu vu sur ces routes qui t'a fait basculer ?
Toi qui m'as écouté te raconter ces routes à Mexico, Fidel, tu sais que ce n'est pas la moto qui m'a changé, c'est ce qu'elle m'a montré. En 1952, avec Alberto Granado, j'ai vu les mineurs du Chili crachés comme des bêtes, les Indiens chassés de leurs terres, les lépreux abandonnés que je soignais de mes mains. J'étais parti étudiant en médecine, curieux et un peu insouciant ; je suis revenu avec une colère froide. J'ai compris que la misère du continent n'est pas une fatalité mais une organisation, et qu'un médecin qui soigne sans changer cet ordre se contente de soulager le condamné. La Poderosa m'a appris que l'Amérique latine est une seule patrie blessée.
J'étais parti étudiant curieux ; je suis revenu avec une colère froide.
—Au Guatemala en 1954, tu as vu tomber Árbenz. Cette défaite-là, t'a-t-elle préparé à la nuit où nous nous sommes rencontrés ?
Elle m'a tout appris, Fidel. À Guatemala City, j'ai vu un gouvernement honnête, élu, faire une réforme agraire pacifique — et la CIA le briser en quelques jours parce qu'il touchait aux terres de la United Fruit. J'ai supplié qu'on arme le peuple, on a préféré négocier, et on a perdu. J'ai compris ce soir-là qu'on ne désarme jamais devant l'impérialisme, qu'une révolution sans dents se fait dévorer. Quand je t'ai rencontré à Mexico l'année suivante, et que tu m'as parlé de débarquer à Cuba pour en finir avec Batista, je n'ai pas hésité une seconde. Le Guatemala m'avait convaincu : il fallait combattre les armes à la main ou se taire.
Une révolution sans dents se fait dévorer.
—Tu as écrit ce manuel, La Guerre de guérilla. Dis-moi, toi qui étais à mes côtés dans la Sierra Maestra : qu'est-ce qui fait gagner une poignée d'hommes ?
Trois choses, Fidel, et tu les as vues comme moi. D'abord le terrain : la montagne protège le faible et étouffe l'armée régulière qui s'y perd. Ensuite le paysan : sans lui qui nous nourrit, nous renseigne et nous cache, le guérillero n'est qu'un bandit traqué. Enfin l'idée du foco, le foyer — un petit noyau de combattants déterminés n'attend pas que les conditions de la révolution soient réunies, il les crée par l'exemple et l'audace. Nous étions douze survivants après le Granma, et nous avons fait trembler une armée de dizaines de milliers d'hommes. La guérilla n'est pas qu'une tactique militaire : c'est une pédagogie, elle enseigne au peuple qu'il peut vaincre.
Le foyer n'attend pas que la révolution soit mûre : il la fait mûrir.
—Mon frère, je t'ai vu suffoquer la nuit dans la Sierra, l'inhalateur à la main. Comment as-tu tenu des marches que des hommes sains abandonnaient ?
Tu as été témoin de mes pires nuits, Fidel, alors je ne te raconterai pas d'histoires. L'asthme me tient depuis l'enfance ; en pleine jungle, il me clouait au sol, la poitrine en feu, pendant que la colonne devait avancer. Mais j'ai toujours refusé qu'il décide à ma place. On porte sa maladie comme on porte son fusil : c'est un poids, on apprend à marcher avec. La volonté n'efface pas le corps, elle le dépasse l'espace d'une crête à franchir. Et puis je me disais qu'un commandant qui s'écoute souffrir n'a plus le droit de commander à d'autres de souffrir. Mon inhalateur, je l'ai toujours gardé plus près que mes cartouches.
On porte sa maladie comme on porte son fusil : un poids avec lequel on apprend à marcher.
—Entre deux combats, je te voyais le nez dans un livre et tu apprenais à lire aux paysans. D'où te venait cette obstination, Che ?
Parce qu'un fusil libère un territoire, Fidel, mais seule la lecture libère un homme. Dans la Sierra, j'avais toujours des livres dans mon sac — de l'économie, de la philosophie, des vers parfois — et le soir, à la lampe, j'enseignais l'alphabet aux compañeros illettrés et aux paysans qui nous rejoignaient. Comment veux-tu qu'un peuple qui ne sait pas lire défende sa propre révolution ? Il la confierait à d'autres, et il serait trompé de nouveau. C'est pour cela que la grande campagne d'alphabétisation de 1961 m'a tant tenu à cœur : faire passer Cuba de près d'un quart d'analphabètes à presque rien, en une seule année. Une carabine prend le pouvoir ; un alphabet le garde.
Un fusil libère un territoire, mais seule la lecture libère un homme.

—Quand je t'ai confié la Banque nationale, tu as signé les billets d'un simple « Che ». Provocation, ou autre chose ?
Un peu de provocation, je l'avoue, Fidel — et tu as bien ri quand les banquiers se sont étranglés. Mais surtout un principe. Signer « Che » plutôt que mon nom complet sur la monnaie, c'était dire que l'argent n'est plus l'idole sacrée d'autrefois, qu'il sert le peuple et non l'inverse. Moi, le médecin argentin, à la tête de la Banque d'un pays que je découvrais — c'était déjà une rupture avec l'ordre ancien des notables. Je refusais les privilèges, le bureau cossu, les conventions. Toute ma fonction devait crier que la Révolution ne respecte aucune des solennités héritées de l'exploitation. Un billet signé « Che », c'était une révolution glissée dans la poche de chaque Cubain.
Un billet signé « Che », c'était une révolution glissée dans la poche de chaque Cubain.
—Dans ton essai Le Socialisme et l'Homme à Cuba, tu parles d'un « homme nouveau ». Explique-moi, à moi : peut-on vraiment refaire l'homme ?
Non pas le refaire, Fidel, mais réveiller en lui ce que l'argent avait endormi. L'« homme nouveau » n'est pas une abstraction : c'est le ministre qui va couper la canne le dimanche au travail volontaire, c'est l'ouvrier qui produit non pour la prime mais par conscience du devoir envers les siens. Le capitalisme dresse l'homme contre l'homme ; nous devons le motiver par le sens du collectif plutôt que par l'appât du gain. Je sais ce qu'on me reproche — que je demande trop, que l'homme reste l'homme. Mais laisse-moi te dire, au risque de paraître ridicule : le vrai révolutionnaire est guidé par de grands sentiments d'amour. Sans cela, nous ne ferons que changer de maîtres.
Le vrai révolutionnaire est guidé par de grands sentiments d'amour.

—On t'a vu en treillis au ministère, dormant parfois dans ton bureau. Pourquoi garder l'uniforme de la Sierra au cœur du pouvoir ?
Parce que le jour où un dirigeant révolutionnaire troque le treillis contre le costume, Fidel, méfie-toi : il a commencé à se croire d'une autre espèce que ceux qu'il commande. Je garde le vert olive, les bottes usées, je dors sur place quand le travail l'exige, parce que je refuse que la Révolution fabrique une nouvelle caste de privilégiés à la place de l'ancienne. C'est le danger mortel du pouvoir : l'embourgeoisement, le bureau confortable, la voiture, les égards. La montagne nous avait rendus égaux dans la boue et la faim ; je ne veux pas que le ministère nous rende inégaux dans le confort. Mon uniforme est un rappel quotidien — pour moi d'abord — que je ne suis qu'un soldat de plus.
Le jour où un dirigeant troque le treillis pour le costume, méfie-toi.
—Tu m'as remis cette lettre où tu écris que « l'heure de la séparation est venue ». Pourquoi quitter ce que nous avons bâti, frère ?
Parce que d'autres terres réclament le concours de mes modestes efforts, Fidel, et que je peux faire ce qui t'est refusé. Toi, ta responsabilité te lie à la tête de Cuba ; moi, je suis libre de porter le feu ailleurs. Une seule île libre dans un continent enchaîné n'est pas une victoire, c'est un sursis. Si la révolution ne s'étend pas, elle s'encercle et meurt. Crois-moi, rien ne m'arrache le cœur comme de te quitter, toi et cette terre qui m'a fait citoyen. Mais l'internationalisme prolétarien n'est pas un mot de discours : c'est un devoir qui se paie de sa personne. Je ne serais pas digne de ce que nous avons juré si je restais au chaud pendant que d'autres peuples saignent.
Une seule île libre dans un continent enchaîné n'est pas une victoire, c'est un sursis.
—Le Congo a échoué l'an dernier. Tu repars pourtant vers de nouvelles montagnes. Qu'est-ce qui te fait croire encore à la victoire ?
L'échec n'efface pas la nécessité, Fidel ; il l'instruit. Au Congo, le foyer n'a pas pris — les conditions n'étaient pas mûres, les hommes pas prêts, et j'ai appris dans la défaite ce qu'aucune victoire ne m'aurait enseigné. Mais l'Amérique latine, elle, est ma terre, je la connais comme la Poderosa me l'a fait connaître. Quelque part dans ces cordillères, il y a une montagne d'où peut renaître l'incendie continental. Je sais le prix possible — la solitude, la traque, peut-être la mort dans un village sans nom. Un révolutionnaire qui calcule trop sa survie a déjà cessé d'en être un. Tant qu'un peuple sera opprimé quelque part, ma place est à ses côtés, le fusil à la main.
L'échec n'efface pas la nécessité ; il l'instruit.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Che Guevara. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


