Interview imaginaire

Les enfants interrogent Djibril Tamsir Niane

par Charactorium · Djibril Tamsir Niane (1932 — 2021) · Lettres · Culture · Société · 5 min de lecture

Interview imaginaire générée par IA à partir de sources documentées.
Portrait de Djibril Tamsir Niane
Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 — Eunostos

Deux jeunes visiteurs, en classe découverte, poussent la porte d'un bureau plein de livres et de manuscrits. Un vieil historien au grand boubou les accueille avec un sourire. Il pose sa tasse et dit : « Approchez, je vais vous raconter comment un griot m'a offert un roi. »

Vous aviez quel âge quand vous êtes parti chercher l'histoire de Soundiata ?

J'étais un jeune homme, dans les années 1950. Je suis parti dans une région de Guinée qu'on appelle le Hamana. Là vivait un vieux griot, Mamadou Kouyaté. Un griot, mon enfant, c'est un gardien de la mémoire : il connaît par cœur l'histoire des rois, transmise de père en fils depuis très longtemps. Imagine un homme qui porte dans sa tête une bibliothèque entière, sans une seule page écrite ! Il m'a récité l'épopée de Soundiata Keïta, le roi qui a fondé l'Empire du Mali. Et moi, j'écoutais, le cœur battant, en écrivant chaque mot. Je savais que je sauvais un trésor.

Il portait dans sa tête une bibliothèque entière, sans une seule page écrite.

Comment vous faisiez pour tout retenir pendant qu'il parlait ?

Bonne question ! Je n'avais pas de mémoire magique. J'avais deux amis fidèles : un carnet de terrain et un magnétophone, une machine qui enregistrait sa voix. Comme ça, je pouvais réécouter le soir, encore et encore. Le griot chantait parfois, accompagné d'une kora, un instrument à cordes très doux. Imagine une veillée : la nuit tombe, les grillons chantent, et cette voix qui raconte des rois d'il y a huit siècles. Je notais tout : les noms, les silences, les répétitions. Car chaque détail comptait. On ne recueille pas la parole d'un griot n'importe comment : on l'écoute avec respect, comme on écoute son grand-père.

On écoute un griot comme on écoute son grand-père : avec respect.

Les gens vous croyaient quand vous disiez qu'une histoire racontée, c'était vrai ?

Pas tous, non ! Beaucoup pensaient qu'une histoire dite à voix haute, ce n'était qu'une jolie légende. Alors j'ai fait comme un détective. Quand un griot me racontait un fait, j'allais voir un autre griot, dans un autre village. Je comparais les deux versions. Si elles se ressemblaient, c'était bon signe ! Puis je vérifiais avec de vieux manuscrits arabes, écrits par des voyageurs comme Ibn Battuta au XIVe siècle. Eux aussi parlaient de l'Empire du Mali. Tu vois ? La parole et l'écrit se répondaient. J'ai écrit tout cela en 1959, dans mes Recherches sur l'Empire du Mali au Moyen Âge. Et j'ai prouvé une chose importante.

La tradition orale n'est pas une légende : c'est une vraie source de l'histoire.

Pourquoi c'était si important de prouver ça, au fond ?

Parce qu'à mon époque, mon enfant, certains disaient que l'Afrique n'avait pas d'histoire. Tu imagines ? Comme si des millions de gens avaient vécu sans passé, sans rois, sans grandes villes ! C'était faux, et ça me faisait mal. En prouvant que la parole des griots était fiable, je rendais son histoire à tout un continent. Je consultais les chroniques d'Al-Umari, je croisais les récits. Et petit à petit, la vérité apparaissait : de puissants empires avaient existé ici, le Ghana, le Mali, le Songhaï. Prouver ça, ce n'était pas seulement un travail de savant. C'était rendre leur fierté aux gens.

Rendre son histoire à un peuple, c'est lui rendre sa fierté.

Votre livre est sorti en 1960, c'était une année spéciale ?

Oh oui, une année immense ! On l'appelle l'Année de l'Afrique. En 1960, dix-sept pays africains sont devenus libres, indépendants, le même an. Imagine la joie : des peuples qui, du jour au lendemain, dirigent leur propre pays ! Et c'est justement cette année-là que j'ai publié Soundjata ou l'épopée mandingue, chez un éditeur de Paris qui s'appelait Présence Africaine. Ce n'était pas un hasard, tu sais. Je voulais offrir à ces peuples tout neufs un cadeau : la preuve que leurs ancêtres avaient bâti de grandes civilisations. Un peuple libre a besoin de connaître ses racines. Sinon, la liberté flotte dans le vide.

Un peuple libre a besoin de connaître ses racines.

Il y avait d'autres personnes qui défendaient l'Afrique comme vous à ce moment-là ?

Bien sûr, je n'étais pas seul ! C'était une époque bouillonnante. Il y avait un grand mouvement qu'on appelait la Négritude. Des poètes comme Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor chantaient la beauté des cultures africaines, avec fierté, contre ceux qui les méprisaient. Nous nous connaissions, nous nous lisions, nous nous encouragions. Imagine une équipe : les uns écrivaient des poèmes, moi j'écrivais l'histoire. Chacun avec ses outils, mais un même but. On voulait dire au monde entier : regardez, l'Afrique a une âme, une mémoire, une grandeur. Ensemble, nos voix portaient plus loin qu'une seule.

Chacun avec ses outils, mais un même but : rendre son âme à l'Afrique.

C'est quoi ce gros travail que l'UNESCO vous a confié ?

Ah, un très grand honneur ! En 1978, une organisation mondiale, l'UNESCO, m'a demandé de diriger un livre géant : le volume IV de l'Histoire générale de l'Afrique. Il racontait le continent du XIIe au XVIe siècle. Diriger, ça veut dire être le chef d'équipe. J'ai réuni des historiens venus d'Afrique, d'Europe, d'Amérique. Imagine des savants de trois continents assis autour d'une même table, écrivant ensemble le passé africain ! On a montré que l'Afrique n'était pas isolée : elle échangeait, commerçait, dialoguait avec le monde entier. Le livre est paru en 1984. Ce jour-là, j'étais très ému.

Des savants de trois continents, écrivant ensemble le passé de l'Afrique.

Ça faisait quoi, d'être le chef de tous ces savants ?

C'était passionnant, mais pas facile ! Tu sais, quand beaucoup de gens intelligents travaillent ensemble, ils ne sont pas toujours d'accord. Mon rôle était d'écouter chacun et de trouver l'accord. Un peu comme un maître qui recoupe deux griots pour retrouver la vérité, tu te souviens ? J'avais appris ça sur le terrain. Je voulais surtout une chose : que l'Afrique soit racontée depuis l'intérieur, par des voix africaines, et pas seulement vue de loin. On a écrit que ces civilisations faisaient partie d'un grand réseau d'échanges reliant le Sahara et le Soudan. Ce fut le travail de toute une vie, couronné devant le monde entier.

Je voulais que l'Afrique soit racontée depuis l'intérieur, par ses propres voix.

Est-ce que des enfants comme nous ont lu votre livre à l'école ?

Oui, et c'est ce qui m'a rendu le plus heureux ! Après 1961, j'ai écrit avec un ami, Jean Suret-Canale, une Histoire de l'Afrique occidentale. Un vrai manuel pour les lycées, raconté du point de vue africain. Avant, les livres de classe parlaient surtout des Européens. Là, enfin, les jeunes apprenaient l'histoire de leurs propres ancêtres. Et Soundiata aussi est entré dans les écoles de nombreux pays. Imagine des milliers d'élèves découvrant qu'un roi de chez eux avait bâti un empire ! Pour moi, faire lire cette épopée à des jeunes, c'était leur rendre une fierté que la colonisation avait voulu effacer.

Faire lire son histoire à un enfant, c'est lui rendre sa fierté.

Vous enseigniez aussi ? Ça se passait comment vos journées ?

Oui, j'enseignais à l'université de Dakar, au Sénégal, à partir des années 1960. Mes journées étaient bien remplies ! Le matin, très tôt, à l'heure fraîche, je lisais et j'annotais mes vieilles chroniques. L'après-midi, je faisais cours à mes étudiants, ou j'écrivais mes livres, transformant les récits des griots en textes rigoureux. Et le soir, parfois, j'allais à des veillées où conteurs et musiciens perpétuaient les traditions. C'était à la fois mon travail et mon bonheur. Mon bureau débordait de livres et de manuscrits. Une vie entière, mon enfant, passée à ramasser la mémoire de l'Afrique, morceau par morceau, pour la transmettre.

J'ai passé ma vie à ramasser la mémoire de l'Afrique, morceau par morceau.

Si vous aviez un conseil à nous laisser, ce serait lequel ?

Écoutez les vieux, mes enfants. Écoutez vos grands-parents avant qu'ils ne s'en aillent. Chaque personne âgée qui meurt, c'est comme une bibliothèque qui brûle. J'ai passé ma vie à courir après cette parole précieuse, chez les griots de Guinée, pour la sauver de l'oubli. Vous n'avez pas besoin d'aller loin : la mémoire vit dans votre propre famille, dans les histoires qu'on raconte le soir. Notez-les, retenez-les. Car un peuple qui connaît son passé marche plus droit vers l'avenir. Moi je m'en vais bientôt, mais Soundiata, lui, continuera de vivre. Une histoire bien racontée ne meurt jamais.

Une personne âgée qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle.
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