Dialogue imaginaire entre Louis Leakey et Jane Goodall
par Charactorium · Jane Goodall (1934 — 2025) · Sciences · 5 min de lecture

C'est dans une salle du Musée national du Kenya, à Nairobi, que Louis Leakey retrouve Jane Goodall en cette fin d'année 1971, alors que son livre In the Shadow of Man vient tout juste de paraître. Sur la table encombrée traînent des cartons d'ossements fossiles et une tasse de thé refroidie ; par la fenêtre entre la lumière rousse de la savane. Quatorze ans plus tôt, c'est ici même qu'il l'avait embauchée comme secrétaire, devinant chez cette jeune Anglaise sans diplôme l'observatrice qu'aucune université n'aurait su former. Il vient, ce jour-là, la faire parler de Gombe comme on interroge une élève dont on est secrètement fier.
—Jane, quand je t'ai engagée ici en 1957, tu n'avais jamais mis les pieds dans une forêt. Qu'as-tu ressenti en débarquant à Gombe ?
J'avais peur, Louis, et je ne l'ai jamais dit à personne. Les autorités refusaient qu'une jeune femme s'installe seule dans la brousse, alors ma mère Vanne est venue avec moi — nous vivions sous une simple tente de toile, sans eau courante ni électricité, au bord du lac Tanganyika. Les premières semaines, je ne voyais presque rien : les chimpanzés fuyaient dès qu'ils m'apercevaient. Je grimpais avant l'aube sur les pentes, mes jumelles autour du cou, et j'attendais des heures immobile, trempée par la rosée. Beaucoup auraient abandonné. Mais tu m'avais dit de regarder, seulement regarder, sans idée préconçue — et c'est exactement ce que mon absence de diplôme me permettait de faire.
J'avais peur, Louis, et je ne l'ai jamais dit à personne.
—Te souviens-tu du télégramme que je t'ai envoyé après ta lettre sur ce brin d'herbe et ces termites ? Raconte-moi ce matin d'octobre 1960.
Je m'en souviendrai toute ma vie. J'ai vu David Greybeard, le mâle à la barbe grise, cueillir une tige d'herbe, en retirer les feuilles, puis la glisser dans une termitière pour en ressortir les insectes qu'il mangeait. Il ne se contentait pas d'utiliser un outil : il le façonnait. J'ai dû relire mes notes trois fois avant d'oser te l'écrire. Et toi, mon vieux mentor, tu m'as répondu par ce télégramme que je garde encore : il fallait désormais redéfinir l'outil, redéfinir l'homme, ou accepter les chimpanzés parmi les humains. Jusque-là, fabriquer un outil passait pour le propre de notre espèce. En une matinée, cette frontière s'était fissurée.
Il ne se contentait pas d'utiliser un outil : il le façonnait.
—Ton livre In the Shadow of Man vient de sortir et le monde entier veut soudain te lire. Cela te met-il mal à l'aise, toi qui préfères la forêt ?
Un peu, oui. J'ai écrit ce livre pour que les gens rencontrent David, Flo, Fifi — pas des numéros de laboratoire, mais des êtres avec un visage et une histoire. Quand on décrit un chimpanzé qui pêche les termites ou console son petit, le lecteur ne peut plus le voir comme une simple bête. Je crains parfois que la célébrité ne me vole des heures d'observation, celles qui comptent vraiment. Mais si un seul enfant referme ce livre en se disant que ces forêts méritent d'exister, alors le temps passé à écrire n'aura pas été volé à Gombe. Tu m'as appris que la science ne sert à rien si elle reste enfermée dans les tiroirs des musées.
—Tes collègues t'ont reproché de donner des prénoms à tes chimpanzés au lieu de les numéroter. Comment as-tu tenu bon face à cette critique ?
Cela m'a blessée, je l'avoue. On m'accusait d'anthropomorphisme, de projeter des sentiments humains là où il n'y aurait, disaient-ils, que des réflexes. Mais comment numéroter un individu dont je reconnaissais la démarche, la peur, la tendresse envers son petit ? Chaque chimpanzé de Gombe a une personnalité aussi distincte que la tienne ou la mienne. Refuser de le voir au nom de l'objectivité, c'était pour moi refuser la vérité que j'avais sous les yeux. Alors j'ai continué à les nommer, à noter leurs colères et leurs jeux. Je crois que la rigueur ne consiste pas à s'aveugler, mais à décrire fidèlement ce qui est — même quand cela dérange les habitudes de la profession.
Chaque chimpanzé de Gombe a une personnalité aussi distincte que la tienne ou la mienne.
—Lorsque je t'ai poussée vers Cambridge en 1965, tu n'avais même pas de licence. As-tu jamais douté d'y être à ta place ?
Constamment ! J'arrivais avec mes carnets de terrain et mes chimpanzés portant des prénoms, et l'on me faisait comprendre que je m'y prenais mal. Certains professeurs voulaient que je réécrive tout dans un langage froid, dépouillé de toute émotion. Sans toi, Louis, jamais je n'aurais osé m'y présenter — tu as convaincu l'université de m'admettre directement au doctorat sur la seule foi de mes observations. J'ai obtenu mon titre en éthologie, mais j'ai surtout appris à défendre ma méthode avec des arguments, pas seulement avec mon instinct. Cambridge m'a donné la légitimité qui me manquait pour être entendue ; toi, tu m'avais donné bien avant cela la confiance d'aller voir par moi-même.

—Décris-moi une journée ordinaire là-bas. Que fais-tu, du lever du jour à la nuit tombée, dans cette forêt que tu connais mieux que personne ?
Je me lève avant l'aube, car les chimpanzés quittent leurs nids à la première lumière. Je les suis en silence à travers les pentes escarpées, évitant tout geste brusque, mes jumelles en main. L'après-midi, je me réfugie sous la tente pour transcrire chaque observation dans mes carnets : qui a mangé avec qui, quelles vocalisations, quelles expressions. Le soir, je rédige mes rapports pour le National Geographic et mes lettres pour toi, à la lueur d'une lampe. Je mange simplement — du riz, des haricots, des fruits partagés avec les assistants tanzaniens. Ces carnets accumulés année après année sont mon véritable trésor : une mémoire que ma seule tête ne pourrait jamais contenir.
—Il t'a fallu plus d'un an pour qu'ils t'acceptent. Cette patience de l'habituation, où l'as-tu puisée quand tout semblait vain ?
Dans l'amour, tout simplement. Enfant déjà, je pouvais passer des heures à guetter une poule pour comprendre comment elle pondait son œuf. À Gombe, il fallait que les chimpanzés cessent de me percevoir comme une menace — c'est ce que nous appelons l'habituation. Au début, j'avais installé un camp où je déposais des bananes pour les attirer ; cela m'a donné mes premières observations rapprochées, même si j'ai compris ensuite que cela perturbait leurs comportements naturels. La leçon la plus dure fut d'accepter le rythme de la forêt et non le mien. On ne force pas la confiance d'un être sauvage ; on la mérite, jour après jour, en devenant aussi patient et discret qu'un arbre.
On ne force pas la confiance d'un être sauvage ; on la mérite, jour après jour.

—Je te sens changée, Jane. Derrière la scientifique perce une inquiétude nouvelle. Qu'est-ce qui te tourmente aujourd'hui, au-delà de tes chimpanzés ?
Les collines, Louis. Autour de Gombe, je vois les forêts reculer d'année en année, grignotées par la hache et la faim des hommes. Mes chimpanzés n'existent pas hors de ces arbres ; protéger l'un sans l'autre n'a aucun sens. Je commence à craindre qu'observer ne suffise plus, qu'il faille un jour lever les yeux de mes carnets pour défendre ces forêts elles-mêmes. Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra. Mais je sens confusément que ma tâche ne s'arrête pas à décrire ce monde : il faudra aussi le sauver, sans quoi je n'aurai décrit qu'un paradis en train de disparaître.
Il faudra aussi le sauver, sans quoi je n'aurai décrit qu'un paradis en train de disparaître.
—Toi qui n'as pas d'école derrière toi, à qui songes-tu pour porter ce combat quand nous, les anciens, ne serons plus là ?
Aux jeunes, Louis, toujours aux jeunes. Quand je parle à des lycéens, à Dar es Salaam ou ailleurs, je vois s'allumer dans leurs yeux la même flamme qui m'habitait à leur âge. Ils croient encore qu'ils peuvent changer les choses — et ils ont raison. Mon rêve serait de les réunir, de leur confier des gestes concrets pour leur communauté, pour les animaux, pour la terre. Un enfant qui plante un arbre ou qui refuse de fermer les yeux sur une injustice vaut plus que dix conférences savantes. C'est à eux qu'appartient l'avenir de ces forêts ; mon rôle est peut-être surtout de leur donner l'espoir et les moyens d'agir.
—Une dernière question, Jane. Après tout ce que tu as vu de la fragilité de ce monde, gardes-tu vraiment de l'espoir ?
Oui, envers et contre tout. L'espoir n'est pas une naïveté, c'est un choix — celui de croire que chaque individu compte et que chacun de nos gestes laisse une empreinte sur le monde. J'ai vu un chimpanzé fabriquer un outil et bouleverser ce que nous croyions savoir de l'homme ; j'ai vu une jeune femme sans diplôme se faire entendre des plus grandes universités. Alors comment renoncer ? Tant qu'il restera un arbre debout, un enfant curieux et un observateur assez patient pour regarder, je refuserai de désespérer. C'est peut-être là, Louis, le plus bel héritage que tu m'aies transmis : la certitude qu'un seul regard attentif peut tout changer.
L'espoir n'est pas une naïveté, c'est un choix.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jane Goodall. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


