Interview imaginaire avec Jean Effel
par Charactorium · Jean Effel (1908 — 1982) · Arts visuels · Société · 5 min de lecture
Paris, un après-midi gris de la fin des années 1970. Dans un appartement-atelier encombré de planches, de flacons d'encre de Chine et de recueils empilés, un homme au sourire malicieux repose sa plume. Jean Effel, né François Lejeune, accepte de raconter comment un simple trait rond a pu, sa vie durant, façonner des mondes et bousculer les puissants.
—Comment vous est venue l'idée de mettre en scène un Dieu qui bricole le monde comme un artisan ?
Je crois que je n'ai jamais vu la Genèse comme un texte grave, mais comme un atelier. Dans La Création du monde, en 1951, mon Bon Dieu est un barbu débonnaire penché sur son établi, qui façonne l'homme avec la bonhomie d'un menuisier taillant une chaise. Les anges commentent l'ouvrage par-dessus son épaule, un petit diablotin traîne dans les jambes, et tout se règle à la tendresse plutôt qu'au tonnerre. Je voulais qu'on rie de l'origine du monde sans jamais s'en moquer méchamment, comme on sourit devant un enfant qui construit un château. Le sacré, quand on le rapproche de l'établi, devient étrangement fraternel.
Le sacré, quand on le rapproche de l'établi, devient étrangement fraternel.
—Pourquoi avoir prolongé cette fresque jusqu'à Adam et Ève ?
Parce qu'une fois la lumière et les bêtes fabriquées, restait le plus délicat : nous. Dans La Création de l'homme, en 1955, puis dans Le Roman d'Adam et Ève, en 1958, mon Dieu jardinier pétrit la première argile avec autant de malice que de tendresse, hésitant, recommençant, s'attendrissant devant sa propre maladresse. J'aimais l'idée qu'Ève ne soit pas une punition mais une réussite dont le Créateur lui-même s'étonne. Ce sont des dessins où la Genèse cesse d'être une leçon pour devenir une histoire d'amour un peu bancale, très humaine, où même le diablotin a droit à sa part d'indulgence.
—D'où vient ce nom, Jean Effel, qui ne ressemble à aucun autre ?
De deux lettres, tout simplement. Je m'appelle François Lejeune, F point, L point. Un jour j'ai prononcé mes initiales à voix haute — « eff-el » — et j'ai entendu un nom. Je l'ai francisé, j'y ai accolé « Jean », et voilà une signature courte, ronde, facile à retenir, taillée pour la manchette d'un journal. Il y a quelque chose d'amusant à s'inventer une identité à partir de rien, de deux consonnes qu'on traîne depuis le baptême. Le dessinateur, après tout, passe sa vie à faire naître des êtres d'un simple trait ; il était logique que je commence par me dessiner moi-même un nom.
Le dessinateur passe sa vie à faire naître des êtres d'un simple trait ; il était logique que je commence par me dessiner un nom.
—On raconte qu'une petite fleur se cache dans vos dessins. Que représente-t-elle ?
Ma marguerite, oui. Je la glisse quelque part dans le décor, dans un coin d'herbe, au bord d'un nuage, comme une seconde signature, plus secrète que mon nom. C'est une manière de laisser une trace discrète, un clin d'œil pour celui qui prend le temps de chercher. Signer en toutes lettres, c'est proclamer ; poser une fleur, c'est chuchoter. J'aime que le lecteur devienne un peu complice, qu'il fouille l'image et se dise : il est passé par là. Une œuvre gagne toujours à garder un petit mystère qu'on n'explique pas dans la légende.
—Comment un trait aussi doux peut-il servir une satire aussi mordante ?
C'est précisément le contraste qui fait mouche. Quand je livrais mes dessins au Canard enchaîné, sous ce trait rond et souriant, la satire visait les puissants et défendait la paix entre les peuples. Un pamphlet furieux, on s'en méfie ; mais un petit personnage joufflu, désarmant, on le laisse entrer, et c'est là qu'il pique. La plume et l'encre de Chine donnent des contours si aimables que la flèche est déjà plantée avant qu'on l'ait vue venir. Je n'ai jamais cru qu'il fallait crier pour dénoncer. Le sourire est une arme lente, mais il laisse des traces plus profondes que le pavé.
Le sourire est une arme lente, mais il laisse des traces plus profondes que le pavé.

—Vous avez aussi beaucoup dessiné pour la presse de gauche. Qu'y cherchiez-vous ?
Un public populaire, celui qu'on touche dans un journal satirique imprimé, froissé au fond d'une poche, lu au comptoir d'un café. En travaillant pour L'Humanité comme pour Le Canard enchaîné, je pouvais mettre mon trait au service de convictions pacifistes et progressistes sans jamais renier ma douceur. Il y avait à mon époque une presse illustrée foisonnante, où le dessin comptait autant que l'article. Je crois qu'une caricature bien placée fait parfois davantage réfléchir qu'un long éditorial : elle se grave d'un coup d'œil, elle voyage de main en main, et elle continue de travailler l'esprit longtemps après qu'on a tourné la page.
—Comment expliquez-vous votre immense popularité dans les pays de l'Est ?
Mon univers y a trouvé un écho que je n'attendais pas. Dès 1958, à Prague, on a adapté La Création de l'homme en film d'animation, avec mon Dieu jardinier et ses anges facétieux portés à l'écran par des marionnettes. Là-bas, mon pacifisme et mon trait tendre parlaient à tout le monde, par-delà les frontières. En 1968, j'ai reçu le prix Lénine pour la paix, une distinction qui m'a touché parce qu'elle saluait un engagement, pas une prouesse. Que mon petit Bon Dieu débonnaire ait traversé le rideau de fer pour faire sourire d'autres enfants que les nôtres, voilà qui me réjouit plus qu'aucune médaille.
—Que diriez-vous à ceux qui jugent votre engagement pacifiste trop naïf ?
Qu'on confond souvent la douceur avec la naïveté. J'ai grandi avec la Première Guerre mondiale, dessiné pendant et après la Seconde, et vu la Libération de Paris en 1944 ; je sais parfaitement ce que la guerre broie. Choisir la paix quand on a traversé tout cela n'a rien d'ingénu, c'est un parti pris lucide. Mon bon Dieu qui fabrique le monde avec amour, mes anges qui s'émerveillent, ce ne sont pas des rêveries : c'est une manière de rappeler que l'humanité vaut mieux que ses massacres. Il faut parfois un trait enfantin pour dire aux adultes des vérités qu'ils refusent d'entendre autrement.

—À quoi ressemblait une journée de travail dans votre atelier parisien ?
Elle commençait par les journaux. Comme tout dessinateur de presse, je lisais l'actualité au réveil, cherchant dans les nouvelles l'étincelle d'une idée, l'absurdité du jour qu'un croquis pourrait retourner. L'après-midi appartenait au dessin proprement dit : la plume d'abord, pour poser les contours, puis l'aquarelle et la gouache pour donner à mon monde ses teintes tendres. Toujours avec, dans la nuque, la pression des délais que les rédactions vous imposent — le journal, lui, ne connaît pas la panne d'inspiration. Ma planche à dessin inclinée était mon vrai domicile, plus encore que l'appartement autour.
—Vous souvenez-vous de vos soirées, une fois la plume reposée ?
Elles se passaient dehors, dans les cafés et les brasseries de Paris, ces lieux de sociabilité où l'on croisait tout le monde. J'y retrouvais écrivains, journalistes et militants pacifistes, et l'on refaisait le monde entre deux verres, comme mon Bon Dieu refaisait le sien sur son établi. C'était l'époque du Front populaire encore proche dans les mémoires, d'une effervescence intellectuelle où les idées circulaient aussi vite que la fumée des cigarettes. Ces conversations nourrissaient mes dessins autant que la lecture des journaux : une caricature naît rarement seule à la table, elle mûrit dans le bruit des voix amies.
—Si vous deviez confier ce que vous espérez laisser derrière vous, que répondriez-vous ?
Un peu de tendresse, glissée dans un siècle qui en manquait cruellement. J'ai passé ma vie penché sur ma planche à dessin, à faire naître un Dieu qui bricole, des anges qui plaisantent, un Adam de guingois — et à cacher partout ma marguerite. Si l'on se souvient de moi comme de celui qui a su désarmer les grands sujets, la Création, la guerre, le pouvoir, par un simple sourire de trait, je serai comblé. Le rire ne guérit pas de tout, mais il empêche parfois de désespérer. Et cela, pour un homme qui n'a jamais tenu qu'une plume, me semble déjà une jolie création.
Le rire ne guérit pas de tout, mais il empêche parfois de désespérer.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean Effel. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.
