Interview imaginaire avec Khalil Gibran
par Charactorium · Khalil Gibran (1883 — 1931) · Lettres · Arts visuels · Spiritualité · 6 min de lecture

L'entretien se déroule un soir d'automne 1928, dans l'atelier du 51 West Tenth Street que Gibran surnomme « l'Ermitage », au cœur de Greenwich Village. Des toiles inachevées et des carnets de croquis s'entassent contre les murs, tandis qu'une odeur de café libanais flotte encore dans la pièce. Le poète, la voix posée, accepte de revenir sur le chemin qui l'a mené de Bsharri à New York.
—Vous souvenez-vous du jour où votre nom a changé, à votre arrivée à Boston ?
Boston, 1895. J'avais douze ans, et ma mère venait de nous arracher à Bsharri, à ses cèdres et à la vallée de la Qadisha, pour nous jeter dans le quartier du South End, plein d'usines et de langues étrangères. Le jour de l'inscription à l'école, un employé a buté sur mon nom entier — Gibran Khalil Gibran — et n'en a gardé qu'un fragment mal orthographié : Kahlil Gibran. Je n'ai rien dit, j'étais un enfant timide qui ne parlait pas encore anglais. Mais ce nom fautif m'a suivi comme une ombre plus fidèle que la mienne, jusqu'à devenir celui sous lequel le monde entier me connaît aujourd'hui. Je pense parfois que c'est ainsi que naissent les destins — non pas dans la volonté, mais dans l'erreur d'un greffier pressé.
Ce nom fautif m'a suivi comme une ombre plus fidèle que la mienne.
—Que retenez-vous de votre enfance à Bsharri, avant l'exil ?
Avant l'exil, il n'y avait pas d'école pour moi — seulement ma mère, assise près du feu, qui m'enseignait l'arabe, le syriaque des vieilles prières, et le chant. Elle me racontait les histoires de la Bible comme on raconte celles qu'on a vécues soi-même, et le village de Bsharri, accroché au-dessus de la vallée sainte, m'apprenait le reste : le silence des cèdres, la lumière dure des montagnes, la pauvreté aussi, qui ne m'a jamais quitté tout à fait. Je crois que tout ce que j'ai écrit depuis porte encore la trace de cette vallée et de cette voix maternelle. Quand nous avons embarqué pour l'Amérique, je n'ai pas seulement quitté un pays : j'ai emporté une montagne entière dans ma mémoire, et elle ne m'a plus jamais quitté.
—Comment est né Le Prophète, et pourquoi choisir la voix d'un sage nommé Al-Mustafa ?
J'ai porté Le Prophète en moi pendant des années avant qu'il ne trouve sa forme, en 1923. Je ne voulais pas d'un traité, ni d'un sermon : j'ai inventé un sage, Al-Mustafa, qui attend depuis douze ans dans la ville d'Orphalese le bateau qui le ramènera chez lui, et le peuple vient le questionner avant son départ. Vingt-six méditations, pas une de plus, sur l'amour, le travail, la liberté, les enfants. J'y ai écrit que vos enfants ne sont pas vos enfants, qu'ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même — qu'ils viennent à travers vous, mais non de vous. Ce n'est pas moi qui parle dans ce livre, c'est une voix plus ancienne que moi, que j'ai seulement eu la patience d'écouter jusqu'au bout.
Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même.
—Une des méditations du Prophète parle du travail. Que vouliez-vous dire par là ?
Une femme d'Orphalese demande à Al-Mustafa de lui parler du travail, et je crois que c'est la question que je me suis posée toute ma vie, moi qui ai dû dessiner et écrire pour survivre depuis l'adolescence. J'ai répondu par sa bouche que le travail est l'amour rendu visible, et que si l'on ne peut travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter son ouvrage et s'asseoir à la porte du temple pour recevoir l'aumône de ceux qui travaillent avec joie. Je pensais à ma sœur Marianna, qui a cousu jour et nuit pour nous faire vivre après la mort de notre mère, sans jamais que ce travail ne devienne pour elle une simple corvée. C'est elle, autant qu'Al-Mustafa, qui parle dans cette page.
—Vous avez fondé la Ligue de la plume à New York. Quel en était le dessein ?
En 1920, à New York, quelques-uns d'entre nous — poètes et prosateurs venus du Levant, tous portés par le même exil — avons fondé l'Arrabitah al-Qalamiyya, la Ligue de la plume. Nous appartenions à ce que l'on appelle le Mahjar, la littérature de l'émigration arabe, et nous voulions continuer au loin ce que la Nahda avait commencé chez nous : réveiller une langue arabe endormie sous des siècles de rhétorique figée. Nous nous réunissions le soir dans mon atelier de Greenwich Village, entre le tabac et les longues discussions, et chacun lisait ses pages aux autres avant de les livrer au monde. Je présidais ces soirées, mais je crois que nous nous sentions moins un cercle qu'une famille de langue, recomposée loin de la terre qui nous avait vus naître.

—Vous avez d'abord écrit en arabe, puis en anglais avec Le Fou. Comment vivez-vous ce passage entre deux langues ?
J'ai écrit mes premiers livres en arabe — Al-Musiqah en 1905, puis les Esprits rebelles en 1908, qui ont scandalisé le Levant au point qu'on ait menacé de me faire condamner pour mes attaques contre les puissants. J'étais alors une voix de révolte contre l'injustice et le pouvoir religieux de mon pays. Puis, en 1918, j'ai publié Le Fou, mon premier livre écrit directement en anglais — une langue que je maniais encore avec l'aide patiente de mes amis américains. Passer d'une langue à l'autre, ce n'est pas trahir la première : c'est comme perdre un masque pour en essayer un autre, et c'est en perdant mes masques successifs que j'ai trouvé, à chaque fois, un peu plus de liberté et de sécurité pour dire ce que je portais depuis l'enfance.
—Comment avez-vous rencontré Mary Haskell, et quel rôle a-t-elle joué dans votre vie ?
C'est en 1904, à Boston, lors d'une petite exposition de mes dessins, que j'ai rencontré Mary Haskell, directrice d'une école pour jeunes filles. Elle a regardé mon travail avec une attention que peu de gens m'accordaient alors, et de cette rencontre est née une amitié qui a duré près de vingt ans. C'est elle qui a financé mes études d'art à Paris, elle encore qui a corrigé patiemment mon anglais, phrase après phrase, dans des centaines de lettres que je lui écrivais dès le matin, un café fort à la main. Sans elle, je crois que Le Fou et Le Prophète seraient restés des pensées en arabe, jamais devenues ces livres que le monde a pu lire. Elle n'a jamais signé une ligne de mes livres, et pourtant elle est dans chacune d'elles.
Sans elle, je crois que mes livres seraient restés des pensées, jamais devenues ces pages que le monde a pu lire.
—Que vous a apporté votre séjour à l'Académie Julian, à Paris ?
Grâce à Mary, je suis parti étudier à l'Académie Julian, à Paris, entre 1908 et 1910. J'y ai découvert Rodin, dont j'ai eu la chance d'approcher l'atelier, et la peinture symboliste, qui parlait à mon âme bien plus que le réalisme minutieux qu'on m'enseignait ailleurs. Paris m'a aussi appris la distance : loin du Levant, loin de Boston, j'ai pu regarder mon propre pays et ma propre langue avec des yeux neufs. Je suis revenu d'Europe avec un sens différent de la lumière, celui que Blake et les peintres visionnaires anglais m'avaient donné à voir dans les livres qu'on me montrait, et qui ne m'a plus quitté, ni dans mes toiles ni dans mes proses.

—Vous peignez autant que vous écrivez. Qu'est-ce que le pinceau vous permet que la plume ne peut pas ?
La plume dit ce que je pense ; le pinceau dit ce que je vois avant même de le penser. Dans mon atelier de Greenwich Village, que j'appelle l'Ermitage, je passe mes après-midi au lavis et à l'aquarelle, cette technique brumeuse qui me permet d'approcher un visage sans jamais le figer tout à fait. J'ai ainsi peint Rodin, qui m'a montré ce que la matière pouvait porter de spirituel, et Yeats, dont les yeux semblaient déjà tournés vers un autre monde. Je crois que le dessin m'a été donné avant l'écriture — enfant, je noircissais déjà des carnets de fusain à Bsharri — et qu'il reste la part de moi qui n'a besoin d'aucune langue, ni l'arabe ni l'anglais, pour se faire comprendre.
—Comment se passent vos soirées, entre portraits et écriture ?
Le soir, après avoir reçu mes modèles et avancé mes portraits, je me remets à écrire à la lampe, et c'est souvent la meilleure part de ma journée. J'ai eu la chance de faire poser Carl Jung, dont les propos sur l'âme rejoignaient d'étranges façons ce que je cherchais moi-même dans mes proses. Mon atelier d'une seule pièce, encombré de livres, de toiles et de manuscrits, est à la fois mon logement, mon musée et mon refuge — je n'ai jamais souhaité de demeure plus vaste. Ces portraits ne sont pas de simples ressemblances : je cherche toujours, sous le visage d'un homme, la lumière qu'il porte sans le savoir, celle-là même que Blake voyait derrière les choses ordinaires.
—Dans Sable et écume, vous écrivez que la moitié de ce que vous dites n'a pas de sens. Que vouliez-vous dire ?
Vers 1926, j'ai rassemblé dans Sable et écume de courtes maximes, plus brèves encore que les méditations du Prophète — des grains de pensée plutôt que des phrases construites. J'y ai écrit que la moitié de ce que je dis n'a pas de sens, mais que je le dis pour que l'autre moitié puisse t'atteindre. Je crois sincèrement à cela : on n'écrit jamais pour être compris tout entier, seulement pour qu'un fragment, un seul, trouve son chemin jusqu'à quelqu'un qui en avait besoin ce jour-là. C'est peut-être la seule ambition raisonnable d'un poète — non pas convaincre, mais laisser tomber quelques graines dans le vent, et espérer qu'une main les ramasse, un jour, quelque part.
On n'écrit jamais pour être compris tout entier, seulement pour qu'un fragment trouve son chemin jusqu'à quelqu'un.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Khalil Gibran. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


