Interview imaginaire avec Nehanda Nyakasikana
par Charactorium · Nehanda Nyakasikana · Spiritualité · Politique · 6 min de lecture

La rencontre se tient au soir tombant dans la vallée de Mazowe, non loin du kraal où Nehanda reçoit les habitants du Mashonaland. Le feu est allumé, la mbira attend contre la calebasse, et l'air porte encore l'odeur du sadza partagé plus tôt. C'est dans cet entre-deux — avant que la nuit ne devienne cérémonie — qu'elle accepte de parler.
—Comment devient-on la voix d'un esprit ancestral ?
On ne choisit pas l'esprit, c'est lui qui choisit. Je suis née dans le Mashonaland, mais le jour où le vadzimu Nehanda a reconnu en moi son passage, ma vie ancienne s'est refermée comme une porte de kraal qu'on ne rouvre plus. On m'appelle mhondoro — celle qui porte la parole des ancêtres fondateurs — et depuis, les habitants viennent de très loin me consulter avant de semer, avant de juger, avant de partir au combat. Ce n'est pas ma voix qu'ils écoutent quand je parle dans le bira, c'est celle qui vient d'avant moi, d'avant mon père, depuis les premiers qui ont foulé cette terre. Je ne suis que l'ouverture par laquelle elle passe, et je porte cette charge comme on porte une braise : avec soin, et sans jamais la laisser s'éteindre.
Je ne suis que l'ouverture par laquelle elle passe.
—À quoi ressemble une nuit de bira, quand l'esprit descend ?
La nuit commence lente et s'accélère sans qu'on la pousse. Autour du feu, la mbira dzavadzimu — la voix des ancêtres, disent nos anciens — égrène ses lamelles jusqu'à ce que le temps ordinaire se dissolve dans le rythme. On me présente la calebasse de doro, la bière de mil, offrande que je partage avec ceux qui sont venus, car ce partage scelle l'alliance entre les vivants et ceux qui les regardent depuis l'autre rive. Je tiens le ngozi, le bâton du médium, et je sens le moment où ma propre voix s'efface pour laisser place à celle qui vient. Ceux qui n'ont jamais vu cela pensent qu'il s'agit d'un sommeil. C'est le contraire : c'est l'instant où je suis le plus éveillée, parce que ce n'est plus moi qui parle.
—Que s'est-il passé quand les hommes de la Compagnie sont arrivés dans le Mashonaland ?
Ils sont venus avec leurs colonnes après avoir arraché leur concession au roi des Ndébélés, et ils ont planté leur fort là où nos champs nourrissaient nos familles depuis des générations. Puis est venu l'impôt de cabane, le hut tax, payable en monnaie qu'aucun de nous ne possédait — ce qui obligeait nos hommes à travailler pour eux afin de payer le droit de rester chez eux. J'ai vu les terres se réduire, les bêtes se compter différemment, les native commissioners trancher nos litiges selon des lois qui n'étaient pas les nôtres. Un peuple ne se lève pas pour une seule blessure, il se lève quand toutes les blessures se rejoignent. C'est ce que j'ai vu se former, village après village, avant que le premier fusil ne parle.
—Comment avez-vous réussi à unir des chefs qui, avant vous, ne s'accordaient pas toujours ?
Je marchais. C'est la seule vérité simple derrière ce qu'on raconte de moi : je marchais d'un village à l'autre du Mashonaland, et je parlais avec la voix que les chefs reconnaissaient comme celle qui ne mentait pas. Un chef écoute un autre chef avec méfiance, mais il écoute l'ancêtre avec crainte et respect, et c'est cette autorité-là que je portais devant eux. Dans les bira que j'organisais, la cérémonie religieuse et le conseil de guerre ne faisaient qu'un — on venait honorer les vadzimu, et on repartait avec une décision commune contre la Compagnie. Je ne prétends pas avoir créé cette union à moi seule ; j'ai seulement rappelé à chacun qu'un même sang d'ancêtres coulait sous nos terres séparées.
—Que répondez-vous à ceux qui disent que la résistance de 1896 était perdue d'avance face aux armes des colons ?
Je réponds que la victoire d'un fusil qui crache sans s'arrêter n'est pas la victoire d'une cause juste, seulement celle du métal. Leurs mitrailleuses ont fauché nos combattants dans le Mashonaland comme on fauche un champ, et je ne me suis jamais menti sur ce que cela signifiait pour nos corps. Mais une résistance ne se mesure pas seulement aux batailles gagnées à l'instant : elle se mesure à ce qu'elle plante pour ceux qui viendront après. J'ai vu tomber des combattants que j'avais bénis avant le combat, portant leur amulette de protection contre les balles, et j'ai su que leur sacrifice ne s'effacerait pas avec eux. Une graine enterrée dans une terre brûlée reste une graine.

—Que s'est-il passé lors de votre capture avec le chef Sekuru Kaguvi ?
Ils nous ont pris ensemble en décembre, lui et moi, après que la répression eut brisé ce que nous avions bâti. On m'a conduite à Salisbury pour y être jugée, accusée d'avoir causé la mort d'un de leurs commissaires nommé Pollard, et j'ai vu dans cette salle des hommes qui ne comprenaient rien à ce qu'ils jugeaient. Sekuru Kaguvi, mon compagnon de captivité, a choisi un autre chemin que le mien devant la corde : il s'est tourné vers leur dieu avant de mourir. Je ne le blâme pas — chacun rencontre la mort avec ce qu'il porte en lui. Mais moi, je savais que je ne pouvais pas quitter cette terre en reniant celle qui m'avait choisie pour parler.
—Pourquoi avez-vous refusé jusqu'au bout le baptême que le prêtre vous proposait ?
Le père Richartz est venu me voir avant la fin, patient, presque doux, me pressant d'accepter son eau et son dieu étranger pour sauver ce qu'il appelait mon âme. Je l'ai écouté sans colère, mais je ne pouvais pas trahir ceux qui m'avaient traversée toute ma vie pour un salut que je ne connaissais pas. Les vadzimu ne m'auraient pas reconnue si j'étais partie en reniant leur nom au dernier instant — et qu'aurait valu ma vie entière de mhondoro si je l'avais effacée d'un seul mot devant la peur ? Il est reparti, je crois, en écrivant que j'étais restée obstinée. Il avait raison sur un point : rien n'aurait pu me faire lâcher la main de mes ancêtres.
Rien n'aurait pu me faire lâcher la main de mes ancêtres.
—Quels ont été vos derniers mots avant la corde ?
J'ai dit que mes os se relèveraient. Mes os se relèveront. Ce n'était pas une menace, ni une plainte — c'était une certitude, la même certitude qui m'avait fait marcher de village en village dans le Mashonaland pour appeler les chefs à s'unir. On peut pendre une mhondoro à Salisbury, un matin d'avril, mais on ne pend pas un vadzimu : il traverse, il attend, il revient par une autre bouche, dans un autre corps, quand le temps sera venu. J'ai regardé ceux qui étaient venus voir mourir la femme qui avait défié la Compagnie, et j'ai voulu qu'ils repartent avec autre chose qu'un cadavre dans les yeux — qu'ils repartent avec une promesse plantée, qui pousserait longtemps après qu'on aurait oublié le nom de mes bourreaux.
Mes os se relèveront.

—Décrivez-nous votre kraal dans la vallée de Mazowe.
C'est un ensemble de huttes rondes en banco, coiffées de chaume, entourées d'une palissade qui tient les bêtes à l'intérieur et les curieux à distance jusqu'à ce qu'ils soient invités. Ma hutte se reconnaît entre toutes : les objets rituels qui l'entourent, les symboles de protection tracés à son seuil, disent à qui approche qu'ici vit une mhondoro, non une femme ordinaire. C'est dans cette vallée de Mazowe que je reçois les fidèles au lever du jour, après les prières et les purifications qu'exige ma charge, et c'est là aussi que se sont joués certains des affrontements les plus durs de notre résistance. Ce lieu n'est pas seulement où j'habite — c'est le point où le monde des vivants et celui des vadzimu se touchent le plus souvent.
—Croyez-vous que l'esprit qui vous habite continuera de parler après vous ?
C'est la nature même du vadzimu de ne jamais s'arrêter à un seul corps. Nehanda m'a choisie, moi, mais Nehanda a parlé avant moi par d'autres mhondoro, et parlera encore par celles et ceux qui viendront quand mon souffle se sera tu. Si mon esprit devait un jour habiter le corps d'une autre médium, je lui dirais ce que les anciens m'ont transmis : que la parole des ancêtres n'appartient à personne, qu'elle ne se garde pas comme un trésor mais se porte comme un fardeau qu'on doit à son peuple. Je lui dirais aussi de ne jamais oublier le chant que nos combattants entonnaient dans le Mashonaland, Nehanda wedu, mhondoro yedu, tiri pano — notre Nehanda, notre esprit ancestral, nous sommes ici — car tant que ce chant existe, je ne suis pas vraiment partie.
—Si vous pouviez imaginer qu'on se souvienne de vous longtemps après votre mort, que souhaiteriez-vous qu'on retienne ?
Je souhaiterais qu'on ne retienne pas seulement la corde à Salisbury, mais tout ce qui l'a précédée : les nuits de bira où j'appelais l'esprit pour guider mon peuple, les chemins parcourus dans le Mashonaland pour unir des chefs divisés, le refus que j'ai opposé au père Richartz quand il me pressait de trahir les vadzimu. Une mort ne raconte jamais toute une vie, elle n'en est que la dernière page. Ce que j'ai porté, la charge de mhondoro, le fardeau de faire parler l'ancêtre dans un temps de fusils et de dépossession, voilà ce qui mérite d'être transmis autant que ma fin. Et si mes os se relèvent un jour comme je l'ai promis, qu'ils se relèvent pour rappeler que ce peuple s'est tenu debout avant qu'on ne le plie.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nehanda Nyakasikana. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


