Interview imaginaire avec Rabindranath Tagore
par Charactorium · Rabindranath Tagore (1861 — 1941) · Lettres · Musique · Philosophie · 6 min de lecture

Fin de journée à Santiniketan, sous les manguiers dont l'ombre s'allonge. Un vieil homme en robe drapée claire, châle sur l'épaule, referme un cahier bengali couvert de ratures. Il accepte de parler, à voix basse, comme on chante.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez décidé de rendre votre titre de chevalier ?
Le printemps 1919. On m'avait fait Sir quatre ans plus tôt, sous le sceau du roi George V, et j'avais accepté sans y penser, comme on accepte la pluie. Puis vint la nouvelle d'Amritsar : à Jallianwala Bagh, des soldats avaient tiré dans une foule prise au piège, des centaines de morts, femmes et enfants. Je n'ai pas dormi. Le titre pesait soudain sur mes épaules comme une chose obscène. J'ai écrit au vice-roi Lord Chelmsford, le 31 mai, et je lui ai dit ce que ma conscience ne pouvait plus taire : « le moment est venu où les insignes honorifiques rendent notre honte criante dans leur contexte incongru de dégradation, et je désire, pour ma part, me tenir, dépouillé de toute distinction spéciale, aux côtés de mes compatriotes ».
Le titre pesait soudain sur mes épaules comme une chose obscène.
—N'aviez-vous pas peur des conséquences d'un tel geste sous le Raj ?
La peur, voyez-vous, est la seule prison que le Raj britannique ne pouvait pas construire pour moi ; il fallait que je me l'inflige moi-même, et je refusais. J'étais poète, non pas homme politique, et je savais que ma voix n'avait pas la force d'un boycott. Mais un mot, parfois, tranche là où l'armée n'ose pas. Renoncer publiquement, écrire au vice-roi, c'était rappeler qu'aucune médaille ne rachète le sang versé sur une place. On m'a reproché mon silence sur d'autres combats, on me reprochera celui-ci comme une insolence. Qu'importe. Un homme qui garde sur sa poitrine une décoration donnée par la main qui a tué son frère cesse d'être un homme. J'ai préféré redevenir simplement un Bengali parmi les Bengalis.
La peur est la seule prison que le Raj ne pouvait pas construire pour moi.
—Pourquoi avoir voulu faire l'école en plein air, sous les arbres ?
Parce qu'un enfant enfermé entre quatre murs apprend d'abord l'obéissance, et seulement ensuite le monde ; je voulais inverser l'ordre. En 1901, à Santiniketan — le nom signifie « la demeure de la paix » —, j'ai posé quelques nattes sous les arbres et j'ai commencé. Le matin s'ouvrait par des chants, la leçon suivait le vol des oiseaux, la grammaire attendait que la lumière fût installée. Je m'inspirais des anciens ashrams, ces lieux de retraite où le maître et l'élève vivaient côte à côte, non l'un au-dessus de l'autre. Un banian vaut mieux qu'un tableau noir : il ne répète pas, il fait pousser. J'ai vu des enfants tristes redevenir vivants simplement parce qu'on leur rendait le ciel.
Un banian vaut mieux qu'un tableau noir : il ne répète pas, il fait pousser.
—Comment cette petite école est-elle devenue une université ouverte au monde ?
L'école grandit comme un enfant : d'abord elle apprend sa propre langue, puis elle veut parler à ses voisins. En 1921, j'ai transformé Santiniketan en Visva-Bharati, une université où l'Orient et l'Occident pouvaient s'asseoir à la même natte sans que l'un serve l'autre. Je craignais le repli autant que la soumission ; une nation qui ne connaît que son propre visage finit borgne. J'ai fait venir des savants d'Europe, de Chine, de Perse, et j'ai envoyé mes élèves écouter le monde. On y étudiait le sanskrit et la physique, la peinture chinoise et le tissage bengali. Mon rêve n'était pas de fabriquer des fonctionnaires du Raj, mais des hommes entiers, capables de sentir qu'une civilisation étrangère n'est pas une menace, mais une autre chambre de la même maison.
Une nation qui ne connaît que son propre visage finit borgne.
—Que cherchiez-vous à transmettre que les écoles coloniales ne donnaient pas ?
La liberté intérieure, celle sans laquelle tout le savoir n'est qu'un fardeau bien rangé. Les collèges du Raj formaient des greffiers dociles ; moi, je voulais des esprits sans crainte. J'ai mis en tête de mon recueil Gitanjali ce vœu qui était aussi mon programme pédagogique : « là où l'esprit est sans crainte et où la tête est portée haute ; là où le savoir est libre [...] vers ce ciel de liberté, mon Père, laisse mon pays s'éveiller ». À Santiniketan, l'après-midi, les enfants écrivaient, chantaient, plantaient des arbres, et le soir on jouait du théâtre. Je ne voulais pas qu'ils récitent l'Inde : je voulais qu'ils l'habitent, et qu'en l'habitant ils comprennent qu'aucune frontière ne peut enfermer une pensée vraiment éveillée.
Je ne voulais pas qu'ils récitent l'Inde : je voulais qu'ils l'habitent.

—Comment un même homme a-t-il pu écrire les chants de deux nations ?
Je n'ai jamais composé un hymne ; j'ai composé des chants, et ce sont les peuples qui, plus tard, en ont fait des drapeaux. Amar Shonar Bangla est né en 1905, quand le vice-roi Curzon partagea le Bengale d'un trait de plume : ma douleur pour ma terre déchirée devint une chanson, que le Bangladesh adopterait bien après moi. Jana Gana Mana, de 1911, célébrait la diversité de tout un sous-continent, et l'Inde la choisirait comme sien. Cela fait de moi, dit-on, le seul homme dont deux pays chantent la voix. Mais je vous l'avoue : je préfère penser que ces mélodies appartiennent au Rabindra Sangeet, à ces milliers de chants que j'ai semés, et non à des États. Une chanson qui devient loi perd un peu de son âme.
Je n'ai jamais composé un hymne ; ce sont les peuples qui en ont fait des drapeaux.
—Vos chants ont accompagné le mouvement Swadeshi. Chanter, était-ce pour vous une forme de combat ?
En 1905, quand la partition du Bengale souleva le mouvement Swadeshi — le mot veut dire « de son propre pays » —, on brûlait les tissus anglais sur les places. Moi, je n'avais pas de torche, j'avais une mélodie. J'allais d'un rassemblement à l'autre, et l'on chantait ensemble, des inconnus nouant leurs voix comme on noue des poignets. Un chant ne casse pas de vitre, mais il fait battre mille cœurs au même rythme, et cela, aucune administration ne sait l'interdire. Pourtant je me suis vite méfié : quand le boycott vira à la haine de l'autre, j'ai reculé. Je refusais que l'amour du Bengale devînt le mépris du voisin. Ma patrie, je la voulais chantée, jamais transformée en cette machine que l'Occident nomme nation.
Je n'avais pas de torche, j'avais une mélodie.
—En 1930, à Berlin, vous avez discuté avec Albert Einstein. De quoi avez-vous débattu ?
De la chose la plus vertigineuse qui soit : existe-t-il une vérité sans personne pour la percevoir ? Einstein, ce jour de juillet 1930, défendait un monde solide, indépendant de nous, qui tournerait pareillement si l'humanité s'éteignait. Moi, le poète, je ne pouvais m'y résoudre. Je lui ai dit ma conviction, que je maintiens encore : « la vérité de l'univers est une vérité humaine [...] cet univers est un univers humain ». Une table, une étoile, une beauté n'ont de sens que rencontrées par une conscience ; ôtez le regard, il ne reste qu'un silence sans qualité. Il souriait, patient comme un savant devant un enfant. Nous ne nous sommes pas convaincus. Mais rarement un désaccord m'aura semblé aussi lumineux : deux hommes se penchant, chacun avec ses outils, sur le même abîme.
Ôtez le regard, il ne reste qu'un silence sans qualité.

—Cette idée que rien de vrai n'existe hors de la conscience, d'où vous vient-elle ?
Elle vient de la même source que mes chants et mon école : la conviction que l'homme n'est pas un intrus dans l'univers, mais l'organe par lequel l'univers se sait lui-même. Dans mes conférences de Sadhana, j'ai tenté de le dire autrement : nous atteignons le plus grand de nous-mêmes quand nous nous découvrons partie d'un grand tout, en harmonie avec ce qui nous dépasse. Un scientifique comme Einstein mesure ce tout ; le poète, lui, s'y dissout. Là où l'Occident sépare le sujet qui observe et l'objet observé, ma tradition les tient noués. C'est pourquoi je me méfie de cette froide nation que l'Occident érige : elle traite les hommes en rouages d'une machine, alors que la vérité, la seule, naît toujours d'une rencontre entre deux présences vivantes.
L'homme est l'organe par lequel l'univers se sait lui-même.
—On raconte que vous vous êtes mis à peindre très tard, à partir de vos ratures. Comment cela ?
J'avais passé la soixantaine, un âge où l'on est censé ranger ses outils, non en prendre de nouveaux. Or mes cahiers bengalis étaient couverts de corrections ; un mot raturé laisse une tache, et cette tache, un soir, m'a regardé. Au lieu de la biffer, je l'ai prolongée : une bête est apparue, puis un visage étrange, puis un autre. Mes ratures rêvaient à ma place. De cette écriture blessée sont nés des milliers de dessins, sombres, sans grammaire académique, que je n'avais jamais appris à faire. À près de soixante-dix ans, je découvrais une langue muette. On les a exposés en Europe, ces toiles, dans les années 1930, et l'on s'étonnait qu'un poète eût des mains de peintre. Moi, je m'étonnais surtout d'avoir attendu si longtemps pour laisser mes erreurs parler.
Mes ratures rêvaient à ma place.
—Que diriez-vous à qui pense qu'il est trop tard pour créer autrement ?
Que la vieillesse est le plus beau des ateliers, à condition de ne pas la meubler de regrets. J'ai chanté, écrit Gora, bâti Santiniketan, et je croyais mon œuvre close ; puis une simple rature m'a ouvert un continent. Le geste tardif a ceci de précieux qu'il ne cherche plus à plaire : je peignais pour moi seul, sans maître, sans école, avec l'encre même qui servait à mes poèmes. Un homme n'est jamais fini tant qu'une forme inattendue peut encore surgir sous sa main. Je le dis à mes élèves comme à moi-même : ne fermez jamais complètement le cahier. La vie, jusqu'au dernier souffle, se plaît à corriger ce qu'elle a écrit, et c'est dans ces corrections, souvent, que se cache le visage le plus vrai.
La vieillesse est le plus beau des ateliers, à condition de ne pas la meubler de regrets.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Rabindranath Tagore. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


