Interview imaginaire avec Siramori Diabaté
par Charactorium · Siramori Diabaté (1925 — 1989) · Musique · Culture · 7 min de lecture

Kéla, un soir de saison sèche, à la fin des années 1980. Dans la cour en terre battue, sous un manguier, une vieille femme au boubou de bazin lustré fait signe de s'asseoir. Autour d'elle, les kora reposent contre le mur ; sa voix, elle, ne repose jamais tout à fait. Siramori Diabaté accepte de parler d'une vie entière passée à porter la mémoire du Manden.
—Comment êtes-vous devenue griote, dans ce village de Kéla ?
On ne le devient pas, on naît dedans, comme on naît fille ou garçon. Ma mère chantait, ma grand-mère chantait avant elle, et dès l'enfance j'ai su que la parole des Diabaté m'était confiée comme un dépôt. Avant même que le jour se lève sur Kéla, je me réveillais et je récitais à mi-voix des passages de l'épopée, tout bas, pour ne réveiller personne — juste pour tenir ma mémoire éveillée, comme on entretient un feu sous la cendre. C'est une discipline, voyez-vous. On appelle notre art le jeliya : ce n'est pas seulement chanter, c'est savoir les généalogies, les noms, l'ordre exact des choses. Une jelimuso, une griote, n'est pas une amuseuse. Elle est la mémoire vivante d'un peuple, et cette charge-là, on ne la choisit pas plus qu'on ne choisit son sang.
On ne devient pas griote, on naît dedans, comme on naît fille ou garçon.
—Que se passait-il dans votre cour, les soirs de cérémonie ?
Le soir, tout changeait. La cour en terre battue devenait une scène sans planches ni rideau. Les hommes accordaient la kora, ses vingt et une cordes, et le balafon posait ses premières notes comme on pose le pied dans l'eau, prudemment. Puis j'entrais dans le chant. Un mariage, des funérailles, une fête — et l'on ne s'arrêtait plus. J'ai chanté des nuits entières, jusqu'à ce que le premier coq réponde à ma voix. Je passais du chant au récit, du récit au commentaire, sans jamais rompre le fil. Les anciens venaient s'asseoir en silence, et je sentais ma voix porter par-dessus les murs de banco, jusqu'aux dernières cases. Ce n'était pas de la fatigue que je ressentais, mais une sorte de fièvre douce. Tant que les gens écoutaient, quelque chose en moi refusait de se taire.
J'ai chanté des nuits entières, jusqu'à ce que le premier coq réponde à ma voix.
—On dit que vous comptiez parmi les rares griotes autorisées à chanter au Kamabolon. Que représentait ce lieu ?
Le Kamabolon, c'est la case sacrée de Kangaba, tout près de chez nous. Tous les sept ans, on la recouvre à neuf, et les griots de Kéla viennent y réciter l'épopée. Mais tout ne se dit pas à voix haute, comprenez-le bien. Il y a des passages que la foule peut entendre, et d'autres qui appartiennent au dedans de la case, aux oreilles autorisées seulement. J'ai eu ce droit — cette charge, plutôt, car c'en est une lourde. Là-dedans, chanter n'est pas divertir : c'est refaire le monde à l'endroit, remettre chaque chose à sa place, comme aux premiers temps de Soundiata. On ne s'y présente pas la voix légère. On s'y présente comme devant les ancêtres, parce qu'ils écoutent, eux aussi.
Chanter dans la case, ce n'est pas divertir : c'est refaire le monde à l'endroit.
—Vous souvenez-vous de ces cérémonies septennales, réparties sur toute votre vie ?
Comment les oublier ? Elles ont scandé mon existence mieux qu'aucun calendrier. 1952, 1959, 1966, 1973, 1980 — à chaque fois, sept années de plus dans ma voix, sept années de plus dans mes os. Enfant, je regardais les anciens réciter au Kamabolon ; puis un jour ce fut mon tour, et un autre jour je vis les plus jeunes me regarder comme j'avais regardé mes maîtres. C'est ainsi que la chaîne tient : personne n'est irremplaçable, mais personne ne doit manquer à son rang. La cérémonie ne célèbre pas un homme, elle célèbre la continuité. Tant que la case est recouverte et que quelqu'un connaît les mots justes, le Manden ne meurt pas. Voilà pourquoi je n'ai jamais manqué mon septième été.
—Pourquoi teniez-vous tant à ne pas modifier un seul mot de l'épopée ?
Parce qu'un mot déplacé, c'est un ancêtre trahi. Les gens croient qu'une histoire, ça se raconte comme on veut, avec ses propres jolies tournures. Non. Dans le jeliya, chaque nom a son poids, chaque phrase sa place, et si j'ôte une pierre, tout le mur peut céder. J'enseignais cela à mes enfants et à mes neveux l'après-midi, quand la chaleur oblige à rester à l'ombre : je leur faisais répéter les généalogies royales jusqu'à ce qu'ils ne trébuchent plus. Je leur disais que nous ne sommes pas les auteurs de ce que nous chantons — nous en sommes les gardiens. Un gardien n'ajoute rien, ne retranche rien. Il transmet intact ce qu'on lui a confié, pour que celui qui vient après reçoive la même chose, et non une copie usée.
Un mot déplacé, c'est un ancêtre trahi.
—Comment transmet-on un tel savoir à la génération suivante ?
Par la répétition et par le sang, jamais par les livres. Un enfant griot écoute avant de parler, et parle avant de chanter. Il commence par les noms — les Keïta, les Konaté — puis les liens entre les familles, puis l'ordre des événements, et seulement après vient la mélodie. On ne saute pas d'étape. Je choisissais mes moments : l'après-midi pour l'apprentissage patient, le soir pour l'écoute des vrais chants. Ce qui se transmet ainsi n'est pas dans une seule tête, c'est dans une lignée entière. Le jeli, dans notre langue, désigne celui qui porte la parole héréditaire ; la jelimuso, c'est la femme qui la porte. Quand je disparaîtrai, si j'ai bien fait mon travail, rien ne se perdra : ils sauront, parce que je leur ai fait dire et redire, jusqu'à ce que les mots deviennent les leurs.
Un enfant griot écoute avant de parler, et parle avant de chanter.
—Des chercheurs venus d'Europe et d'Amérique sont venus vous enregistrer. Quel effet cela vous faisait-il ?
Ils arrivaient avec leurs appareils et leurs bobines, ces gens du CNRS, du Musée de l'Homme, et cet homme, Charles Bird, avec ses collaborateurs de leur université lointaine. Entre 1967 et 1974, ils sont revenus souvent. J'avoue que d'abord cela m'étonnait : notre parole ne s'était jamais couchée sur autre chose que le souffle et la mémoire. Voilà qu'elle entrait dans une machine. J'ai fini par comprendre que ce n'était pas une trahison, mais une autre forme de dépôt. Ma voix d'aujourd'hui, celle que la vieillesse fatiguera, resterait telle quelle dans leurs archives, à Paris comme au loin. Je chantais donc pour eux comme je chantais pour les miens, sans rien changer. Que la boîte garde ce qu'elle veut ; l'essentiel, la chaîne des vivants, continuait à Kéla.
Notre parole ne s'était jamais couchée sur autre chose que le souffle et la mémoire.
—Une tradition strictement orale peut-elle vraiment survivre dans des archives sonores ?
Une archive garde la voix, elle ne garde pas la griote. C'est là toute la différence. Sur leurs enregistrements, on entend les origines de Soundiata, fils de Sogolon Kondé et du roi Naré Maghann Konaté, son enfance difficile, son exil, sa reconquête du Manden — tout y est, mot pour mot. Mais l'enfant qui écoute une bobine n'apprend pas le jeliya ; il n'apprend qu'un son. Il lui manque le regard des anciens, la sueur des nuits de répétition, la responsabilité de porter cela devant sa propre communauté. La machine conserve ; seul l'être humain transmet. Je suis reconnaissante que ma voix soit sauvée, croyez-le. Mais si un jour il ne reste plus que les bobines et personne à Kéla pour reprendre le fil, alors ce ne sera qu'un beau tombeau. Un tombeau qui chante, mais un tombeau.
Une archive garde la voix, elle ne garde pas la griote.
—Que représentait pour vous l'indépendance du Mali, en 1960 ?
Un matin nouveau, et pourtant un très vieux matin. En 1960, quand le pays devint libre et que Modibo Keïta prit sa charge, on me traita soudain comme un trésor national. Cela me faisait sourire : j'étais la même la veille et le lendemain, seuls les regards avaient changé. Mais je compris ce qu'ils cherchaient. Un peuple qui vient de naître à lui-même a besoin de savoir d'où il vient. Et moi, je portais justement cela : le fil qui relie l'Empire du Mali de Soundiata, au treizième siècle, au Mali tout neuf de nos jours. Le président portait le nom même des rois que je chantais — Keïta. Comment ne pas y voir une continuité ? Ils célébraient en moi non pas une femme, mais une preuve : que la grandeur du Manden n'était pas un conte, mais une racine encore vivante.
J'étais la même la veille et le lendemain, seuls les regards avaient changé.
—La radio a porté votre voix jusqu'à des Maliens qui ne vous verraient jamais. Qu'en pensiez-vous ?
Radio Mali a fait une chose étrange : elle a défait les murs de la cour. Pendant des années, on a diffusé mes chants sur les ondes, et voilà que des gens de Bamako, de villages que je ne connaîtrais jamais, entendaient ma voix sans me voir. Autrefois, ma parole n'allait pas plus loin que le dernier mur de banco de Kéla. Désormais elle traversait tout le pays. C'était vertigineux, et un peu inquiétant aussi : à la radio, on n'entend pas si les anciens hochent la tête, on ne sait pas si les mots tombent juste. Mais je me disais qu'après l'indépendance, il fallait bien que la jeunesse des villes, qui oubliait le jeliya, réentende d'où elle venait. Si ma voix pouvait rappeler à un enfant de Bamako qu'il est fils du Manden, alors la machine avait servi à quelque chose de bon.
La radio a fait une chose étrange : elle a défait les murs de la cour.
—Si vous imaginiez qu'on vous écoute encore dans un siècle, que voudriez-vous que l'on retienne ?
Voilà une question qui dépasse ce qu'une vieille femme peut prétendre savoir. Mais puisque vous m'y invitez, je rêve ceci : que celui ou celle qui m'écoutera dans cent ans ne se contente pas d'admirer ma voix comme on admire un bel objet dans une vitrine. Qu'il comprenne plutôt que derrière chaque chant il y avait une chaîne — ma mère, ma grand-mère, et avant elles des jelimusow dont j'ai oublié jusqu'aux noms. Je ne suis qu'un maillon, ni le premier ni, je l'espère, le dernier. Que l'on garde donc, plus que mes mots, la fidélité qui les portait : ne rien trahir, ne rien inventer, transmettre intact. Si dans un siècle un enfant de Kéla connaît encore l'histoire de Soundiata parce qu'un autre la lui a dite de bouche à oreille, alors j'aurai vraiment vécu.
Je ne suis qu'un maillon, ni le premier ni, je l'espère, le dernier.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Siramori Diabaté. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

