Imaginary interview with Jami
by Charactorium · Jami (1414 — 1492) · Literature · Spirituality · 5 min read

Nous retrouvons Abd al-Rahman Djami dans sa demeure attenante à la madrasa de Hérat, à l'ombre d'un jardin où une fontaine murmure sans relâche. Le vieux maître soufi, honoré des sultans timourides autant que du sultan ottoman, pose son calame pour répondre — entre deux silences de dhikr.
—Que reste-t-il en vous de votre enfance, avant que le nom de Djami ne devienne celui d'un poète ?
Je suis né à Kharjard, dans le district de Djam, au Khorasan — c'est de ce lieu modeste que je tirai mon nom de plume. Mais ma mémoire véritable s'éveille à Hérat, où ma famille s'installa quand j'étais encore enfant. On raconte que j'apprenais mes leçons plus vite que mes maîtres ne pouvaient les exposer ; à peine adolescent, je discutais déjà de grammaire et de logique avec des savants qui venaient me consulter comme on consulte un ancien. Je n'y vois nul mérite propre : une mémoire prompte n'est qu'un outil que Dieu prête, et l'outil ne vaut que par l'usage qu'on en fait. Le vrai savoir commence quand on cesse de s'en émerveiller pour s'en servir.
Une mémoire prompte n'est qu'un outil que Dieu prête.
—On vous a surnommé le « Sceau des poètes ». Comment recevez-vous ce titre ?
Avec plus de trouble que de fierté, à vrai dire. Être appelé Khatam al-shu'ara signifie qu'on me tient pour le dernier des grands maîtres classiques — comme si, après moi, quelque chose se refermait dans la langue persane. Je n'ai pas cherché ce titre ; il m'a été donné par ceux qui lisaient mon Diwan et y retrouvaient, disaient-ils, tout ce que les poètes avant moi avaient tenté de dire. Peut-être est-ce vrai qu'une époque s'achève avec moi. Mais un sceau ne clôt une lettre que pour que son message survive intact — je préfère penser que mes vers scellent un héritage plutôt qu'ils n'enterrent une langue.
Un sceau ne clôt une lettre que pour que son message survive intact.
—Vous avez été comblé d'honneurs par les sultans timourides, et pourtant vous portez la khirqa d'un simple derviche. Pourquoi ce choix ?
Parce que la soie des cours ne réchauffe pas l'âme comme le fait la laine rugueuse de la khirqa. J'ai reçu, au fil des années, des offres de charges officielles, des présents, des invitations à siéger parmi les puissants de Hérat — j'ai refusé la plupart, non par mépris, mais parce que la confrérie Naqshbandi m'a enseigné qu'on peut vivre au milieu du monde sans y attacher son cœur. Le matin, avant l'aube, je fais le dhikr en silence ; puis j'enseigne à la madrasa, et l'après-midi je reçois qui vient me consulter, prince ou mendiant, sans distinction de rang. Un manteau de derviche pèse moins qu'une robe de cour, et il laisse le dos droit pour la prière.
La soie des cours ne réchauffe pas l'âme comme le fait la laine rugueuse de la khirqa.
—Le sultan ottoman Mehmed II, conquérant de Constantinople, vous admirait de loin. Que représentait pour vous cette reconnaissance venue d'un autre monde ?
Une surprise, d'abord, puis une responsabilité. Que le maître de Constantinople, prise en 1453, m'envoie des présents et m'invite à sa cour, cela dépassait largement les murs de Hérat où j'avais construit ma vie. J'ai répondu par un commentaire savant, avec le soin qu'on doit à un lecteur sincère, quel que soit son trône. Il est mort avant que je ne puisse le rejoindre, et j'y ai vu un signe : les rencontres que Dieu ne veut pas ne se font pas, et il ne sert à rien de forcer un chemin fermé. La poésie voyage plus vite et plus loin que le poète lui-même — c'est peut-être sa seule vraie liberté.
La poésie voyage plus vite et plus loin que le poète lui-même.
—Vous avez accompli le pèlerinage à La Mecque en 1472, en passant par Bagdad, Damas et Tabriz. Que cherchiez-vous dans ce long voyage ?
Je cherchais ce que tout pèlerin cherche : me tenir, une fois dans ma vie, devant la maison de Dieu sans intermédiaire. Le chemin fut long — Bagdad, où j'ai marché dans la poussière des anciens savants, puis Damas, puis Tabriz au retour, cité où la poésie persane respire aussi fort qu'à Hérat. Partout on m'a accueilli avec des honneurs que je n'avais pas demandés, ce qui m'a d'ailleurs davantage embarrassé qu'ému. Mais rien ne vaut l'instant où j'ai rejoint la Ka'ba : là, aucun titre, aucun Diwan, aucun sceau de poète ne comptait plus. J'étais un homme parmi les hommes, tourné vers la même direction que tous.
—Dans Yusuf et Zulaykha, vous racontez l'amour de Zulaykha pour Joseph. Pourquoi choisir une histoire d'amour humain pour parler de Dieu ?
Parce que l'homme ne comprend l'amour infini qu'à travers l'amour fini qu'il connaît déjà — le visage aimé, la beauté qui trouble, le manque qui brûle. J'ai écrit dans ce poème que « l'amour est le secret qui anime le monde ; toute beauté que tu vois n'est qu'un reflet de la Beauté éternelle, et tout amant ne cherche, sans le savoir, que l'Aimé unique ». Zulaykha aime Joseph sans encore savoir qu'à travers ce visage magnifique, c'est la Beauté sans visage qu'elle poursuit. C'est le chemin de toute âme, je crois : partir d'un amour terrestre et découvrir, à force de marcher, qu'il n'était qu'une porte entrouverte vers un amour plus vaste.
L'amour est le secret qui anime le monde.
—Vous avez consacré les Nafahat al-Uns à la vie de plus de six cents saints soufis. Pourquoi ce travail de mémoire ?
Parce qu'un maître qui meurt sans qu'on retienne son exemple meurt deux fois. J'ai réuni en ce livre les mémoires des maîtres de la Voie, afin, comme je l'ai écrit, « que le parfum de leur sainteté parvienne aux chercheurs et que leur exemple guide ceux qui aspirent à la Vérité ». J'ai pensé, en composant les Nafahat al-Uns en 1478, à mon propre maître Sa'd al-Din Kashgari, qui m'initia à la confrérie Naqshbandi quand j'étais jeune homme — sans ce genre de recueil, combien de tels hommes disparaissent sans laisser de trace visible ? Ce livre n'est pas un tombeau de papier, c'est un jardin où le parfum reste après que la fleur s'est fanée.
Un maître qui meurt sans qu'on retienne son exemple meurt deux fois.
—On dit que vous défendiez l'idée de la wahdat al-wujud, l'unité de l'être. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie pour un homme comme vous ?
Cela signifie que rien de ce qui existe n'existe par soi-même — chaque chose n'est qu'un reflet, une facette de l'Être unique dont elle emprunte l'éclat. Quand je regarde le jardin devant ma maison, la fontaine, le visage d'un disciple, je ne vois pas des choses séparées de Dieu, mais des miroirs qui Le renvoient chacun à sa manière. C'est une doctrine délicate à porter, car on peut la comprendre de travers et croire qu'elle efface la Loi ou la prière — au contraire, elle les rend plus nécessaires, puisque chaque geste devient une façon de reconnaître ce reflet. Le ney, cette flûte de roseau dont le chant plaintif dit la séparation de l'âme, exprime mieux que mes traités ce que je tente de dire ici.
—Vous recevez chaque jour des disciples et parfois des envoyés de cour. Que leur enseignez-vous en priorité ?
Je leur répète volontiers ce que j'ai écrit dans le Baharistan, à l'intention de mon propre fils : « un peu de savoir mis en pratique vaut mieux qu'un grand savoir demeuré stérile ; l'arbre de la science ne se juge qu'à ses fruits ». Beaucoup viennent à moi chargés de logique et de grammaire, fiers de leurs raisonnements, et je les renvoie souvent vers le silence du dhikr plutôt que vers un nouveau commentaire à apprendre. Le savoir qui ne descend pas jusqu'au cœur reste une charge sur le dos, non une lumière dans la main. Dans nos majlis du soir, où l'on récite des vers jusque tard, je vois bien ceux qui écoutent avec l'oreille et ceux qui écoutent avec l'âme.
Le savoir qui ne descend pas jusqu'au cœur reste une charge sur le dos, non une lumière dans la main.
—Si vous deviez résumer ce que votre Diwan et votre œuvre entière ont cherché à transmettre, que diriez-vous ?
Je dirais que j'ai voulu que la langue persane, avant de se taire dans ma génération, dise une dernière fois tout ce qu'elle pouvait dire de l'amour, du savoir et de Dieu réunis. Mon Diwan, mes ghazals, le grand édifice du Haft Awrang — sept trônes pour sept façons de raconter la même quête — ne sont que des tentatives répétées d'approcher ce qui dépasse les mots. Je sais qu'on m'appelle le Sceau des poètes ; si cela est vrai, je souhaite seulement que ce sceau ferme une lettre bien écrite, et non un livre inachevé. Quand je ne serai plus là pour tenir le calame, que ce soit le Diwan qui continue de parler à ma place.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Jami's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


