Imaginary interview with Nguyễn Du
by Charactorium · Nguyễn Du (1766 — 1820) · Literature · Culture · 5 min read
Fin d'automne 1819, dans le domaine ancestral de Tiên Điền, en Hà Tĩnh. Le vieux poète nous reçoit sous un auvent de bambou, une pierre à encre encore humide posée près de lui. La voix est basse, souvent suspendue, comme celle d'un homme qui a passé sa vie à écouter le vent.
—Comment est né, en vous, le désir d'écrire Truyện Kiều ?
Il n'est pas né en moi, il m'a trouvé. C'était à Hangzhou, au temple Hupao, pendant ces longues années de route à travers l'empire des Qing. Je cherchais l'ombre et un peu de thé, et j'ai posé la main sur un roman en prose, le Kim Vân Kiều Truyện d'un lettré chinois. J'ai lu l'histoire de cette jeune fille vendue pour sauver son père, ballottée quinze ans par un destin sans pitié, et j'ai senti que cette femme parlait ma propre langue avant même que je l'écrive. Le soir même, j'ai décidé de la faire renaître en vers nôm, dans la langue de mon peuple. Un temple bouddhiste, un livre oublié sur une étagère : voilà par quelle porte étroite entrent parfois les œuvres d'une vie.
Cette femme parlait ma propre langue avant même que je l'écrive.
—Pourquoi avoir choisi d'écrire ce chef-d'œuvre en chữ Nôm plutôt qu'en chinois classique ?
Toute ma vie de lettré, j'ai broyé l'encre sur ma nghiên mực pour composer en chữ Hán, la langue des examens et des mandarins. C'est une belle armure, mais froide. Le chữ Nôm, lui, épouse les sons de nos rizières, les plaintes de nos mères, les chansons qu'on fredonne sur les fleuves. Si je voulais que la douleur de Kiều touche autant la femme du marché que le fonctionnaire à sa table, il me fallait cette écriture-là, celle qui note notre langue parlée. On m'a reproché d'abaisser la poésie en la confiant à la langue vulgaire. Je crois au contraire l'avoir élevée jusqu'aux gens. Un poème que seuls trois lettrés savent lire n'est qu'un tombeau bien décoré.
Un poème que seuls trois lettrés savent lire n'est qu'un tombeau bien décoré.
—Vous avez nommé vous-même une décennie de votre vie « dix ans de vent et de poussière ». Que recouvre cette expression ?
Mười năm gió bụi, oui. De 1787 à 1797, je n'ai eu ni foyer fixe, ni charge, ni certitude du lendemain. Ma famille était brisée, les Tây Sơn balayaient tout, et je marchais sur les chemins comme un homme du giang hồ, ces errants des fleuves et des routes qui ne relèvent d'aucune maison. J'ai connu la faim véritable, celle qui vous laisse sans un sou entre les rives du Sud et du Nord. Mais je ne vous mentirai pas en la maudissant tout entière : c'est la poussière de ces routes qui s'est déposée dans mes vers. On n'écrit pas la misère des autres si l'on n'a jamais grelotté soi-même sous un auvent inconnu.
C'est la poussière de ces routes qui s'est déposée dans mes vers.
—Que reste-t-il, dans votre poésie, de ces années sans foyer ?
Tout, peut-être. Pendant l'errance, j'ai rassemblé des poèmes en chinois que j'ai appelés le Thanh Hiên thi tập, le Recueil de Thanh Hiên. Ce sont mes années à vif : les voyages, les nuits froides, les amis perdus, cette impression d'être une feuille détachée de l'arbre. Je crois que c'est là que j'ai compris ce que je répéterais ensuite dans Truyện Kiều : que le talent et le destin se font souvent la guerre, et que l'homme de valeur n'est pas celui que la vie épargne, mais celui qui garde son cœur droit sous les coups. Sans ces dix ans de vent, je n'aurais écrit qu'une belle histoire. J'ai voulu, à la place, écrire une blessure que chacun reconnaîtrait comme la sienne.
Le talent et le destin se font souvent la guerre.
—On dit que vous avez reçu une double formation, celle du lettré et celle du soldat. Comment cela s'est-il fait ?
Dès l'enfance, on m'a assis devant les classiques en chữ Hán, le bút lông à la main, à recopier les maîtres jusqu'à ce que les caractères m'habitent. Voilà pour la plume. Mais pendant l'errance, mon compagnon Nguyễn Đại Lang, que j'appelais Cai Gia, un ancien soldat d'origine sino-vietnamienne, m'a enseigné le maniement des dix-huit sortes d'armes et les vieux traités de stratégie. Voilà pour l'épée. On imagine le poète penché sur sa pierre à encre, jamais le sabre au flanc ; pourtant j'ai commandé des troupes à Thái Nguyên avant que tout ne s'effondre. Les deux disciplines, je vous l'assure, ne sont pas si éloignées : l'une comme l'autre exigent qu'on choisisse le geste juste, au bon instant, sans trembler.
On imagine le poète penché sur sa pierre à encre, jamais le sabre au flanc.

—Que diriez-vous à qui vous imagine seulement en homme de cabinet, loin des armes et des tumultes ?
Qu'il se trompe d'époque. On ne traversait pas ces années-là avec pour seul bagage un pinceau et un poème. J'ai porté les armes, j'ai hérité par le tập ấm d'un commandement que la charge de mon père me valait, et j'ai vu de près comment un royaume se défait. C'est justement parce que j'ai tenu le sabre que je puis dire la douleur du monde sans la parer d'ornements. Le lettré qui n'a connu que sa nghiên mực écrit des paysages ; celui qui a connu la peur écrit des hommes. Je ne me vante d'aucune bravoure — j'ai surtout appris que le courage véritable est de garder l'âme intacte quand tout autour se corrompt.
Le lettré qui n'a connu que son encre écrit des paysages ; celui qui a connu la peur écrit des hommes.
—Vous souvenez-vous des circonstances de votre emprisonnement, en 1796 ?
Comme si c'était hier. En 1796, j'ai voulu gagner secrètement le Sud pour rejoindre le seigneur Nguyễn Ánh, qui seul me semblait pouvoir relever ce que les Tây Sơn avaient renversé. On m'a intercepté avant que j'aie franchi le pays, et le commandant Nguyễn Thận m'a fait jeter en prison, en Nghệ An, pour trois mois. Une cellule apprend beaucoup à un homme : elle lui ôte tout, sauf sa pensée. J'y ai composé les poèmes de My trung mạn hứng, mes « impressions dans la prison ». Ce ne furent pas des vers de plainte, mais de résolution : on peut m'enfermer le corps, on n'enferme pas la fidélité d'un homme à ce qu'il croit juste.
On peut m'enfermer le corps, on n'enferme pas la fidélité d'un homme à ce qu'il croit juste.

—Comment continue-t-on d'écrire quand on est privé de liberté ?
On écrit parce qu'on est privé de liberté, précisément. Dans cette cellule de Nghệ An, je n'avais ni ma pierre à encre ni mon confort de lettré, mais j'avais la mémoire des mots et le temps, ce temps immense que donne la captivité. Le poème devient alors la seule pièce où l'on peut encore marcher. J'ai appris là ce que j'ai retrouvé plus tard dans le destin de Kiều : que l'adversité, quand on refuse de s'y noyer, peut se retourner en clarté. Les trois mois ont passé, on m'a relâché, mais les vers, eux, sont restés. C'est peut-être la seule vengeance permise au faible : transformer sa geôle en poème que d'autres liront debout.
Le poème devient la seule pièce où l'on peut encore marcher.
—Comment avez-vous pu servir la dynastie Nguyễn, alors que les Tây Sơn avaient ravagé votre famille ?
Vous touchez à ma plaie la plus profonde. En 1791, les Tây Sơn ont exécuté mon frère Nguyễn Quýnh pour sa révolte et incendié notre domaine de Tiên Điền ; le village de mes ancêtres n'était plus que cendres. Quand Gia Long eut enfin unifié le pays, il m'a appelé à son service, et j'ai accepté la charge de tri huyện de Phù Dung, en 1803. Certains y virent une trahison de mes années passées à errer et à me cacher. Moi, j'y ai vu le seul chemin pour qu'un lettré serve encore à quelque chose dans un monde qui avait tout brûlé. Un homme choisit rarement son époque ; il choisit seulement s'il la traverse debout ou couché.
Un homme choisit rarement son époque ; il choisit seulement s'il la traverse debout ou couché.
—Ce costume de mandarin que vous portez désormais, le portez-vous avec fierté ou avec malaise ?
Avec les deux, et c'est peut-être cela qui me fait poète. Cet áo quan, dont la couleur et les broderies disent mon rang à la cour de Phú Xuân, je le revêts chaque matin pour les affaires du district. Mais sous la soie officielle, je reste l'homme des dix ans de poussière, celui qui a vu son sang exécuté et sa maison en flammes. La charge nourrit mon corps ; elle n'a jamais consolé mon cœur. Je crois que tout mon travail, dans Truyện Kiều, fut de dire cette contradiction : qu'on peut servir, obéir, tenir son rang, et pourtant garder au-dedans une fidélité que nul empereur n'achète. Le vêtement change ; l'âme, si on y veille, ne change pas.
La charge nourrit mon corps ; elle n'a jamais consolé mon cœur.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Nguyễn Du's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



