Biographie

Réalisateur japonais (1898-1956), figure majeure du cinéma mondial. Célèbre pour ses plans-séquences longs et son regard humaniste sur la condition féminine au Japon, il a remporté le Lion d'argent à Venise avec Ugetsu (1953) et Les Contes de la lune vague.

Kenji Mizoguchi(1898 — 1956)

Kenji Mizoguchi

Japon

9 min de lecture

SpectacleArts visuelsXXe siècleJapon du XXe siècle, de l'ère Meiji à la reconstruction d'après-guerre

Questions fréquentes

Kenji Mizoguchi (1898-1956) est un réalisateur japonais dont l'œuvre, centrée sur la condition féminine, a marqué l'histoire du cinéma. Ce qui le distingue de ses contemporains comme Akira Kurosawa, c'est son style visuel unique : des plans-séquences longs et fluides qui respectent le temps réel des personnages, comme il l'expliquait à Venise en 1953. Moins spectaculaire que le cinéma d'action, son art est une méditation humaniste sur la souffrance des femmes dans une société patriarcale. Ce qu'il faut retenir, c'est que ses films, primés trois fois à la Mostra de Venise (1952-1954), ont révélé au monde la puissance du cinéma japonais classique.

Citations célèbres

« Je ne peux pas réaliser un film sans comprendre la souffrance des femmes.»

Faits marquants

  • 1898 : naissance à Tokyo ; enfance marquée par la pauvreté et la vente de sa sœur comme geisha
  • 1923 : premiers films muets — une carrière de plus de 90 films en trente ans
  • 1936 : réalise Les Sœurs de Gion, portrait critique de la condition des geishas
  • 1953 : Les Contes de la lune vague après la pluie — Lion d'argent à Venise, consécration internationale
  • 1956 : mort à Kyoto d'une leucémie, laissant une œuvre canonique du cinéma mondial

Œuvres & réalisations

Osaka Elegy (Naniwa ereji) (1936)

Portrait réaliste d'une jeune téléphoniste contrainte à la prostitution pour sauver sa famille. Premier grand film de Mizoguchi, il fonde son style humaniste et sa critique sans concession de l'exploitation des femmes dans le Japon moderne.

Les Sœurs de Gion (Gion no shimai) (1936)

Deux sœurs geishas à Kyoto incarnent deux attitudes opposées face à la tradition et à la modernité. Chef-d'œuvre du réalisme japonais, le film révèle la captivité sociale des femmes et la violence ordinaire des rapports entre sexes.

Le Roman de Gion (Zangiku monogatari) (1939)

L'histoire d'un acteur de kabuki et de la femme qui se sacrifie pour lui. Aboutissement technique de la période muette-parlante, le film est remarquable pour ses plans-séquences d'une longueur et d'une fluidité sans précédent dans le cinéma japonais.

La Vie d'O'Haru (Saikaku ichidai onna) (1952)

Adapté d'un roman classique du XVIIe siècle, le film retrace la descente d'une aristocrate qui devient geisha, concubine puis prostituée. Prix International à Venise 1952, il révèle Mizoguchi au public occidental.

Ugetsu monogatari (Les Contes de la lune vague après la pluie) (1953)

Deux paysans fuient la guerre civile et cèdent à la tentation des honneurs et des esprits. Mêlant réalisme et fantasmagorie dans des plans d'une beauté hypnotique, ce Lion d'argent à Venise est considéré comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma.

Sansho le Bailli (Sanshō dayū) (1954)

Adapté d'un conte médiéval, le film suit deux enfants nobles réduits en esclavage, séparés de leur mère. Méditation poignante sur la servitude, la liberté et la compassion humaine, il remporta le Lion d'argent à Venise 1954.

La Rue de la honte (Akasen chitai) (1956)

Dernier film de Mizoguchi, tourné l'année de sa mort. Portrait collectif de prostituées dans un quartier de Tokyo au moment du débat parlementaire sur l'abolition de la prostitution, il constitue son testament cinématographique et son plaidoyer final pour la dignité des femmes.

Anecdotes

Lorsque Mizoguchi avait environ huit ans, son père, ruiné, vendit sa sœur aînée Suzu à une maison de geisha. Cette expérience traumatisante marqua le réalisateur à vie et explique sa fascination obsessionnelle pour le destin des femmes dans la société patriarcale japonaise : il affirma plus tard que Suzu avait été son 'professeur le plus important'.

En 1925, sa compagne Yuriko Ichijo l'attaqua avec un rasoir lors d'une dispute violente, lui laissant une profonde cicatrice dans le dos. Paradoxalement, cet épisode brutal approfondit sa compréhension intime de la souffrance féminine ; loin de rompre, il continua à la fréquenter et mit cette empathie douloureuse au service de ses films.

Mizoguchi était réputé pour son perfectionnisme implacable sur les plateaux : il pouvait exiger des dizaines de prises d'une même scène, repoussant sans cesse les limites techniques de l'époque pour inventer ses plans-séquences fluides. Ses équipes l'appelaient parfois 'le démon' tant ses exigences épuisaient les acteurs et techniciens.

Lors de la Mostra de Venise 1953, le jury fut stupéfait par Ugetsu : le film mêlait réalisme social et atmosphère fantomatique avec une fluidité de caméra inédite, et remporta le Lion d'argent. L'année suivante, Sansho the Bailiff (1954) décrocha de nouveau le Lion d'argent — deux récompenses majeures consécutives pour le même réalisateur, fait rarissime dans l'histoire du festival.

Atteint de leucémie en 1956, Mizoguchi continua de travailler jusqu'aux dernières semaines de sa vie, achevant La Rue de la honte, son plaidoyer final pour la dignité des femmes prostituées. Il mourut à Kyoto le 24 août 1956 à 58 ans, laissant une œuvre de plus de quatre-vingts films, dont la majorité des muets ont disparu dans les incendies de pellicules nitrate.

Sources primaires

Entretien accordé à la revue Kinema Junpo (Japon) (1952)
Je filme les femmes parce que leur condition révèle la vérité de la société mieux que tout autre sujet. Ma sœur, les femmes que j'ai connues, m'ont appris que leur souffrance est le reflet fidèle d'un monde injuste.
Déclaration à la presse lors de la présentation d'Ugetsu à la Mostra de Venise (1953)
Le plan-séquence n'est pas un effet de style. Il s'agit de respecter le temps réel des êtres humains, de ne pas couper leur vie en fragments arbitraires comme le fait le montage ordinaire.
Notes de production pour La Vie d'O'Haru (Saikaku ichidai onna) (1952)
Saikaku a écrit au XVIIe siècle, mais O'Haru existe encore aujourd'hui dans chaque rue du Japon. Je veux montrer ce qui n'a pas changé : la façon dont la société consume les femmes.
Propos recueillis par le critique Donald Richie, rapportés dans The Japanese Film (1959) (vers 1954-1956)
Mizoguchi déclarait volontiers que le cinéma devait 'montrer la vérité sans la décorer' et que la beauté formelle n'avait de sens que si elle servait la vérité humaine d'une situation.

Lieux clés

Hongo, Tokyo

Quartier populaire de Tokyo où Mizoguchi naquit en 1898 dans une famille ouvrière. C'est là qu'il connut la pauvreté et vit sa sœur aînée vendue comme geisha — expérience fondatrice de son regard sur la condition féminine.

Kyoto

Ancienne capitale impériale où Mizoguchi tourna la quasi-totalité de ses chefs-d'œuvre tardifs dans les studios Daiei. C'est aussi à Kyoto qu'il mourut en 1956 ; la ville, avec ses quartiers de geishas et ses temples, imprègne profondément l'esthétique de ses films.

Osaka

Grande ville commerçante du Kansai où se déroule Osaka Elegy (1936), portrait sans concession d'une jeune téléphoniste contrainte à la prostitution par les dettes familiales. La ville incarnait pour Mizoguchi la brutalité des rapports sociaux dans le Japon industriel.

Mostra de Venise, Italie

Festival international du cinéma où Mizoguchi triompha trois années consécutives (Prix International 1952, Lion d'argent 1953 et 1954), révélant son œuvre au monde occidental et imposant le cinéma japonais sur la scène internationale.

Studios Daiei, Kyoto

Maison de production qui finança et produisit les films les plus célèbres de la dernière période de Mizoguchi : La Vie d'O'Haru, Ugetsu, Sansho the Bailiff. La Daiei lui offrit les ressources nécessaires à son ambition artistique.

Voir aussi