Sofia Goubaïdoulina(1931 — 2025)

Sofia Goubaïdoulina

Russie, Union soviétique

8 min de lecture

MusiqueXXe siècleGuerre froide, dissidence artistique soviétique, renouveau spirituel en musique contemporaine

Compositrice russo-tatare née en 1931, Sofia Goubaïdoulina est l'une des figures majeures de la musique contemporaine. Son œuvre, profondément spirituelle, mêle influences orientales et occidentales, et fut longtemps marginalisée en URSS.

Questions fréquentes

Sofia Goubaïdoulina (1931-2025) est une compositrice russo-tatare majeure de la musique contemporaine. Ce qui la rend singulière, c'est qu'elle a su mêler spiritualité orthodoxe, influences orientales et techniques d'avant-garde dans un contexte soviétique qui condamnait toute forme de dissidence artistique. Longtemps marginalisée en URSS, elle est devenue après la chute du mur une figure incontournable, avec des œuvres comme Offertorium ou la Passion selon saint Jean qui dialoguent avec Bach tout en explorant des sonorités inouïes. Ce qu'il faut retenir, c'est que sa musique est une quête spirituelle autant qu'une révolution sonore.

Faits marquants

  • Née le 24 octobre 1931 à Tchistopol, en République tatare (URSS)
  • Diplômée du Conservatoire de Moscou en 1963, elle étudie la composition avec Vissarion Chebaline
  • Son œuvre 'Offertorium' pour violon et orchestre (1980) lui vaut une reconnaissance internationale, créée par Gidon Kremer
  • Marginalisée en URSS pour ses recherches sonores non conformes au réalisme socialiste
  • S'installe en Allemagne en 1992 et continue de composer jusqu'à nos jours

Œuvres & réalisations

Offertorium (1980)

Concerto pour violon et orchestre dédié à Gidon Kremer, considéré comme son chef-d'œuvre. L'œuvre transforme progressivement un thème tiré de l'Offrande musicale de Bach en un parcours spirituel symbolisant l'offrande, la dissolution et la transfiguration.

In croce (1979)

Pour violoncelle et orgue (ou bayan), cette pièce illustre le symbole de la croix : les deux instruments échangent progressivement leurs registres, se « croisant » au milieu de l'œuvre dans un geste formel d'une rare cohérence symbolique.

Sept Paroles (Sem' slov) (1982)

Pour violoncelle, bayan et cordes, inspirée des sept dernières paroles du Christ en croix selon les Évangiles. L'œuvre témoigne de sa maîtrise du bayan comme instrument expressif capable de porter une charge spirituelle intense.

Stimmen… Verstummen… (Voix… Silence…) (1986)

Symphonie en douze mouvements dont l'un, central, est entièrement silencieux — un geste radical qui stupéfia les auditeurs. L'œuvre reflète la tension entre expression créatrice et censure que Goubaïdoulina vécut sous le régime soviétique.

Passion selon saint Jean (2000)

Grand oratorio commandé pour commémorer les 250 ans de la mort de Bach, dans lequel Goubaïdoulina déploie sa vision spirituelle à grande échelle en mêlant textes liturgiques et langage musical contemporain. Œuvre phare de sa maturité.

Canticle of the Sun (2015)

Pour violoncelle solo, chœur de chambre et percussions, inspiré du Cantique des Créatures de saint François d'Assise. Créée par Yo-Yo Ma, cette œuvre tardive illustre la vitalité créatrice et l'universalisme spirituel de la compositrice à plus de 80 ans.

Anecdotes

Lors de la soutenance de son diplôme au Conservatoire de Moscou en 1963, Sofia Goubaïdoulina était terrifiée que sa musique soit jugée trop audacieuse. C'est Dmitri Chostakovitch lui-même, membre du jury, qui la rassura avec une formule restée célèbre : « Je vous souhaite de continuer sur votre chemin erroné. » Cette phrase, loin d'être une critique, était un encouragement à maintenir sa singularité artistique face à l'orthodoxie soviétique.

Dans les années 1970, refusée par l'Union des compositeurs soviétiques et privée de commandes officielles, Goubaïdoulina survécut en composant de la musique de film pour les studios Mosfilm. Ces travaux alimentaires lui permirent de gagner sa vie tout en poursuivant en secret sa musique personnelle et spirituelle — une double vie typique de nombreux créateurs sous le régime soviétique.

En 1975, Goubaïdoulina cofonda avec Viktor Suslin et Vyatcheslav Artiomov un groupe d'improvisation baptisé « Astreïa ». Le trio explorait des instruments populaires rares du monde entier — guimbarde mongole, duduk arménien, balalaïka — pour inventer une musique à la frontière entre l'Orient et l'Occident, loin des canons imposés par le réalisme socialiste.

Lorsque le violoniste Gidon Kremer créa Offertorium à Vienne en 1980, l'œuvre fut accueillie en Occident comme une révélation mais resta longtemps quasiment inaudible en URSS. C'est en partie grâce à Kremer que la musique de Goubaïdoulina commença à circuler clandestinement sur des cassettes copiées à la main, avant de triompher sur les grandes scènes mondiales après la Perestroïka.

Profondément croyante dans un pays officiellement athée, Goubaïdoulina puisait dans la spiritualité orthodoxe, le soufisme et d'autres traditions, voyant la composition comme un acte de prière. En 1992, elle s'installa définitivement à Appen, en Allemagne, où elle continua à composer jusqu'à sa mort le 12 mars 2025, à l'âge de 93 ans.

Sources primaires

Entretien de Sofia Goubaïdoulina avec Enzo Restagno, publié dans le volume « Gubaidulina » (EDT Musica, Turin) (1994)
« La musique est pour moi une forme de prière. Je ne compose pas pour un public ni pour les critiques — je compose parce que c'est ma façon d'entrer en communication avec ce qui dépasse la raison humaine. »
Interview publiée dans la revue Tempo (Cambridge University Press), n° 168 (1989)
« En Union soviétique, la spiritualité était considérée comme une déviation dangereuse. Nous devions dissimuler nos convictions, mais elles transparaissaient malgré tout dans la musique, pour qui savait l'entendre. »
Notes de programme de Goubaïdoulina pour la création de la Passion selon saint Jean, festival Schleswig-Holstein Musik (2000)
« La Passion est le récit d'une transformation par la souffrance. Je voulais que la musique porte simultanément cette douleur et cette lumière, comme la croix elle-même réunit le vertical et l'horizontal. »
Correspondance avec Gidon Kremer citée dans le programme du festival de Salzbourg (1981)
« Offertorium est une offrande au sens liturgique. Le thème principal est présenté, transformé, démembré, puis transfiguré — c'est le chemin de toute vie spirituelle véritable. »

Lieux clés

Tchistopol, République tatare (URSS)

Ville natale de Sofia Goubaïdoulina, en Russie centrale, à la confluence des cultures russe et tatare. Cette double appartenance culturelle marqua profondément son rapport aux traditions musicales orientales et occidentales.

Conservatoire de Kazan

Première grande institution musicale fréquentée par Goubaïdoulina, où elle reçut sa formation initiale en composition et en piano avant de rejoindre Moscou pour parfaire ses études.

Conservatoire Tchaïkovski de Moscou

Goubaïdoulina y obtint ses diplômes de composition en 1963 sous la direction de Nikolaï Peïko, puis de Vissarion Chebaline. C'est là que Chostakovitch l'encouragea à suivre sa voie singulière.

Moscou — studios Mosfilm et cercles musicaux informels

Pendant plus de trente ans, Goubaïdoulina vécut et travailla à Moscou, composant de la musique de film pour survivre économiquement tout en réunissant autour d'elle un cercle de compositeurs dissidents partageant ses convictions artistiques et spirituelles.

Appen, Schleswig-Holstein (Allemagne)

Village près de Hambourg où Goubaïdoulina s'installa en 1992 après la chute de l'URSS. Elle y vécut et composa jusqu'à sa mort le 12 mars 2025, dans la tranquillité de la campagne allemande qu'elle jugeait propice à la création.

Voir aussi