Interview imaginaire avec Alexandre Dumas
par Charactorium · Alexandre Dumas (1802 — 1870) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le parc du Château de Monte-Cristo, à Port-Marly, qu'Alexandre Dumas fils retrouve son père par une fin d'après-midi de l'automne 1847. Les ouvriers achèvent encore les tourelles de pierre blanche, et l'odeur du plâtre frais se mêle à celle des feuilles mortes que le vent pousse sur les allées. Le fils connaît cette maison comme on connaît une folie paternelle — il y a vu défiler créanciers et flatteurs —, et il vient ce jour-là moins en chroniqueur qu'en témoin du désordre magnifique qui fut son enfance. Le père, plume encore tachée d'encre, l'accueille sans cesser de songer au feuilleton qu'il doit livrer au matin.
—Père, tu te souviens de 1844, quand les lecteurs s'arrachaient chaque matin la suite des Trois Mousquetaires ? Comment écrit-on pour cette faim-là ?
Tu étais petit encore, mais tu as vu les valets de pied du journal piétiner devant la porte pour mes feuillets. On n'écrit pas un Feuilleton comme on bâtit un livre tranquille, mon garçon : on écrit pour le lendemain, pour cet abonné qui rouvrira la page à neuf heures et qui doit y trouver une porte qui claque, une épée qui sort. Je terminais chaque épisode sur un fil tendu, d'Artagnan suspendu au-dessus du vide, pour que l'ennui n'eût jamais le temps de naître. La foule, vois-tu, est le meilleur des maîtres : elle te punit de la moindre longueur en te lâchant. C'est elle qui m'a fait conteur, plus que tous les théoriciens.
On écrit pour le lendemain, pour cet abonné qui doit trouver une porte qui claque, une épée qui sort.
—Tu dictais parfois, tu raturais peu. Cette vitesse, n'as-tu jamais craint qu'elle t'emportât trop loin du soin de la phrase ?
On me le reproche assez pour que tu n'aies pas à le faire, toi qui pèses chaque mot comme un orfèvre ! Mais comprends-moi : la rapidité n'est pas la négligence. Quand l'histoire est claire dans ma tête, elle coule, et la corriger trop la refroidirait. Je préfère un récit vivant à une page parfaite et morte. J'ai mes collaborateurs, je ne m'en cache pas — on me donne une charpente, un fait d'archive — mais la chair, le souffle, la voix des personnages, cela ne se délègue point. Le lecteur ne sent jamais la couture quand l'émotion est juste. Et puis j'ai tant d'histoires en moi qu'il me faudrait trois vies pour les écrire lentement.
Je préfère un récit vivant à une page parfaite et morte.
—Parle-moi de ton père, ce général dont tu m'as si souvent conté les exploits. Que t'a-t-il laissé, à toi, l'enfant de Villers-Cotterêts ?
Mon père, le général Dumas, fils d'un gentilhomme et d'une esclave de Saint-Domingue, fut le plus brave et le plus dépouillé des hommes. Il mourut quand j'avais quatre ans, me laissant son nom, sa stature et une fierté que rien n'a pu courber. On a voulu, toute ma vie, me rappeler d'où je venais, la couleur de mon aïeule, comme une tache. Moi, j'en ai fait un étendard. Ce sang-là, vois-tu, m'a appris très tôt que les hommes ne valent ni par leur naissance ni par leur peau, mais par leur cœur et leur courage. Tu retrouveras cela dans chacun de mes héros : le bâtard, le proscrit, l'humble qui se dresse. C'est mon père qui parle à travers eux.
On a voulu me rappeler d'où je venais comme une tache ; moi, j'en ai fait un étendard.
—Quand tu as appris, l'an dernier, qu'on abolissait enfin l'esclavage dans nos colonies, qu'as-tu ressenti, toi, petit-fils d'une esclave ?
Tu me poses là une question qui touche au plus profond. Mon aïeule fut vendue comme une bête, et son sang coule dans tes veines comme dans les miennes — ne l'oublie jamais. Apprendre que la République brisait enfin ces fers, c'était comme si on rendait à mon père une part de l'honneur qu'on lui avait disputé. Les hommes de ma génération ont grandi avec la Révolution dans le berceau : elle nous a promis l'égalité avant de la trahir cent fois. Je ne fais pas de discours, je ne suis pas un homme de tribune. Mais qu'on cesse de vendre des hommes, voilà une chose que je puis célébrer sans réserve, et que je voudrais te voir défendre après moi.
Son sang coule dans tes veines comme dans les miennes — ne l'oublie jamais.

—On t'accuse de malmener l'Histoire, de la plier à tes intrigues. À moi, dis-le franchement : que cherches-tu quand tu écris La Reine Margot ?
Ah, les pédants ! Ils voudraient que je récite des dates comme un greffier. Mais qu'est-ce que l'Histoire telle qu'ils l'enseignent ? Un cimetière de noms et de chiffres où l'on s'ennuie à mourir. Moi, je veux qu'on entende battre le cœur de ces gens, qu'on sente la peur de la Saint-Barthélemy dans les ruelles, l'odeur du sang et de la peur. J'ose le dire : j'ai violé l'Histoire, mais je lui ai fait de beaux enfants. Le romancier donne aux personnages les couleurs et les passions véritables que le chroniqueur a desséchées. Si mon lecteur, refermant le livre, court ouvrir les vraies chroniques pour savoir le fin mot, alors j'ai mieux servi le passé que dix professeurs.
J'ai violé l'Histoire, mais je lui ai fait de beaux enfants.
—Dans Le Chevalier de Maison-Rouge, tu fais vivre la Terreur que ton propre père a traversée. Y a-t-il de lui dans ces pages ?
Il y a de lui partout, même quand je l'ignore. Cette époque où la Révolution dévorait ses propres enfants, mon père l'a vécue les armes à la main, soldat de l'an II avant d'être disgracié. Quand je peins un homme fidèle pris dans la tourmente, sommé de choisir entre l'amour et le devoir, je ne fais que prolonger ce que j'ai entendu sur lui dans mon enfance. L'Histoire, pour moi, n'est jamais lointaine : c'est une affaire de famille. Je n'invente pas des décors, je ressuscite un air qu'on respirait encore quand je suis né. Voilà pourquoi mes morts parlent : ils sont mes voisins, mes aïeux, les ombres qui se pressaient autour du berceau.
L'Histoire, pour moi, n'est jamais lointaine : c'est une affaire de famille.

—Nous voici dans ta folie de pierre, ce Monte-Cristo où les maçons travaillent encore. Tu sais ce que les créanciers en murmurent. Pourquoi cette démesure ?
Tu fronces le sourcil comme ta mère quand je rentrais à l'aube ! Oui, je bâtis un château pour le héros d'un de mes livres, et oui, cela ruine peut-être l'homme qui l'a écrit. Mais comprends bien : l'argent n'est pour moi qu'une matière à dépenser, jamais à thésauriser. J'ai connu la misère de Villers-Cotterêts, le pain compté ; à présent ma table est ouverte à qui frappe, parasites compris, et j'en suis heureux. Que veux-tu que je fasse de mes feuillets sinon les changer en fêtes, en amis, en jardins ? Je gagne des fortunes et je n'ai jamais un sou — c'est ma manière à moi d'être libre. Le jour où je compterai, je serai déjà mort.
Je gagne des fortunes et je n'ai jamais un sou — c'est ma manière à moi d'être libre.
—Avant ma naissance, en 1830, tu as quitté ta plume pour les barricades. Le Romantisme au théâtre te suffisait-il donc si peu ?
Tu n'étais pas né, en effet, et c'est dommage, car tu aurais vu ton père la poudre au visage ! Un an plus tôt, Henri III et sa cour avait fait crouler les vieilles règles du théâtre : on osait enfin mettre la vie, la vraie, sur la scène française. Mais que valent les passions de papier si l'on reste muet quand le peuple gronde dans la rue ? J'ai aidé à barricader le Théâtre-Français, j'ai couru chercher de la poudre — moi, l'homme de lettres ! Pour ma génération, écrire et agir, c'était le même feu. Le Romantisme n'était pas qu'une mode de coiffure et de gilet rouge : c'était la liberté réclamée partout à la fois, sur les planches comme sur le pavé.
Que valent les passions de papier si l'on reste muet quand le peuple gronde dans la rue ?
—Toi qui es bien placé pour le savoir, qu'aimerais-tu que je retienne, moi, ton fils, de tout ce vacarme et de cette œuvre ?
Retiens d'abord, mon garçon, que tu portes un nom déjà lourd, et que tu devras en faire un second qui soit tien — ne te contente pas d'être mon ombre. De moi, garde ceci : j'ai voulu amuser, et l'on a cru que c'était peu de chose. Mais distraire un homme harassé, le tenir éveillé jusqu'à l'aube pour le sort d'Edmond Dantès, lui rendre le goût de l'Histoire et du courage — je ne connais pas de plus noble métier. Je n'ai pas écrit pour les doctes, j'ai écrit pour tous, le portier comme le prince. Si après moi l'on me lit encore dans les écoles, ce ne sera pas pour ma science, mais parce que j'aurai donné aux enfants l'envie de tourner la page.
Tu devras faire un nom qui soit tien — ne te contente pas d'être mon ombre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Alexandre Dumas. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


