Interview imaginaire avec Alphonse Allais
par Charactorium · Alphonse Allais (1854 — 1905) · Lettres · 6 min de lecture
Il est près de minuit sur la butte, et la fumée des pipes brouille les lampes du cabaret. Attablé devant un verre trouble, l'homme aux yeux moqueurs accepte de répondre entre deux éclats de rire de la salle. La conversation, forcément, ne prendra jamais tout à fait au sérieux les questions qu'on lui pose.
—On oublie souvent que vous étiez promis à la pharmacie. D'où vous venait cette destinée de blouse blanche ?
Je suis né en 1854 à Honfleur, dans l'officine paternelle, entre les bocaux étiquetés en latin et l'odeur âcre des simples qu'on pile. Mon père tenait pour acquis que je reprendrais le mortier après lui : un fils de pharmacien broie, dose, prépare, et meurt content d'avoir soulagé la toux du canton. J'ai donc appris à peser des poudres avec un sérieux qui, rétrospectivement, me paraît le plus drôle de mes canulars. Le pilon m'a enseigné une chose précieuse pourtant : qu'on obtient des effets surprenants en mélangeant des ingrédients qui n'ont rien à faire ensemble. C'est exactement ce que je ferais plus tard avec les mots. La chimie, voyez-vous, m'a formé à l'humour bien avant les lettres.
Le pilon m'a enseigné qu'on obtient des effets surprenants en mélangeant des ingrédients qui n'ont rien à faire ensemble.
—Comment passe-t-on de l'officine de Honfleur aux rédactions parisiennes ?
Par la fuite, tout simplement. On m'expédia à Paris faire mes études de pharmacie, et Paris est une ville où l'on entre pharmacien et d'où l'on sort tout autre chose. J'y ai découvert qu'on pouvait vendre des mots au lieu de sirops, et que le public en redemandait davantage. J'ai troqué la balance de précision contre la plume et l'encrier, ce qui fâcha sans doute mon pauvre père. Mais je n'ai jamais renié le laboratoire : toute ma vie j'ai gardé le goût des inventions farfelues, des expériences saugrenues, des mécaniques qui ne servent à rien sinon à faire lever un sourcil. Un conte bien tourné, au fond, c'est un remède : on en mesure la dose, on le fait avaler d'un coup, et il produit son petit effet foudroyant à la dernière ligne.
—Racontez-nous une soirée ordinaire au Chat noir.
Ordinaire ? Il n'y en avait pas. Le cabaret Le Chat noir, ouvert par Salis en 1881 sur les pentes de Montmartre, s'éveillait quand la ville honnête s'endormait. Noctambule incurable, je n'y arrivais guère avant que les chansonniers n'aient déjà éraillé leurs premières satires. On y improvisait des jeux de mots comme d'autres jouent aux cartes, on y montait des canulars d'une architecture savante, et les verres troubles se vidaient dans une gaieté de bohème qui ne comptait pas ses sous. J'en devins même rédacteur en chef du journal maison, ce qui consistait surtout à transformer nos absurdités nocturnes en colonnes imprimées. La matinée d'après servait à récupérer ; l'après-midi, à courir les rédactions pour livrer mes feuillets. Ma vie tenait dans ce triangle : la table du cabaret, le lit, et le bureau du journal.
Le Chat noir s'éveillait quand la ville honnête s'endormait.
—Ce mot de "fumiste" revient sans cesse à votre sujet. Qu'entendiez-vous par là ?
Le fumisme n'est pas une paresse, monsieur, c'est une discipline. Le fumiste mystifie avec méthode, cultive l'absurde comme un jardinier ses rosiers, et prend soin que sa plaisanterie ait la rigueur d'un théorème. Nous étions toute une confrérie de ces gens-là autour du Chat noir, persuadés que le sérieux est la plus vaine des attitudes humaines et que le monde mérite qu'on lui tire la langue poliment. Le vrai fumiste ne rit pas de sa propre farce : il la présente avec la mine grave d'un notaire lisant un testament. C'est là tout l'art. Faire passer une énormité pour l'évidence même, obtenir qu'un public honorable hoche la tête devant une pure sottise savamment emballée — voilà ce qui, à Montmartre, valait des lauriers.
Le fumisme n'est pas une paresse, c'est une discipline.
—En 1883, vous exposez des rectangles de couleur unie. Qu'aviez-vous en tête ?
L'envie de prendre la peinture au piège de son propre sérieux. J'ai présenté aux Salons des Arts incohérents un rectangle entièrement noir, que j'intitulai Combat de nègres dans une cave pendant la nuit — le titre expliquait tout ce que la toile se dispensait de montrer. Suivirent un carré blanc, promu Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, puis un rectangle rouge. La légende faisait l'œuvre ; la couleur ne faisait que se taire. Le public riait, et je riais avec lui, mais il y avait là une petite idée sérieuse cachée sous la farce : qu'un tableau peut se réduire à presque rien et signifier encore, pourvu qu'on lui accroche les bons mots. J'ignorais que des peintres, un jour, prendraient la chose au tragique.
La légende faisait l'œuvre ; la couleur ne faisait que se taire.

—Vous avez réuni ces expériences dans un album. Comment le présenteriez-vous à quelqu'un qui ne l'a jamais feuilleté ?
Mon Album primo-avrilesque, paru en 1897, est un musée de poche pour amateurs de vide. On y tourne des pages de monochromes légendés, chacun accompagné de sa notice pompeuse, et l'on y trouve même une plaisanterie musicale glissée entre deux tableaux. C'est un premier avril relié, une farce qui prend le format respectable du livre d'art pour mieux se moquer du livre d'art. J'y ai mis le sérieux typographique qu'on réserve aux catalogues de maîtres, appliqué à des surfaces où il n'y a rigoureusement rien à contempler. Le lecteur croit ouvrir une galerie et il ouvre un piège aimable. C'est peut-être ma préparation de pharmacien la plus réussie : une potion sans principe actif, qui n'agit que par la conviction de celui qui l'avale.
—Vous êtes réputé maître de l'holorime. Comment fabrique-t-on pareille mécanique ?
Par une oreille patiente et un œil malicieux. L'holorime consiste à écrire deux vers qui, à l'oreille, sonnent exactement pareil, mais qui à l'œil racontent des choses tout autres. Mon exemplaire favori dit ceci : « Par les bois du djinn, où s'entasse de l'effroi, / Parle et bois du gin, ou cent tasses de lait froid. » Prononcez-les l'un après l'autre : votre oreille jurera n'avoir entendu qu'une seule phrase, tandis que la page en montre deux, étrangères l'une à l'autre. C'est un tour de prestidigitation pratiqué sur la langue elle-même. J'y trouve la preuve que le sens tient à un fil, et qu'il suffit de découper autrement la même bouillie sonore pour changer le monde de trottoir. La langue française est une farceuse ; je me contente de l'aider à mentir joliment.
Le sens tient à un fil : il suffit de découper autrement la même bouillie sonore.
—Vos aphorismes ont la logique de travers. Y a-t-il une méthode derrière ce goût du paradoxe ?
La méthode consiste à suivre la logique si scrupuleusement qu'on la mène droit dans le mur. Prenez la question de l'argent, qui m'a toujours occupé faute d'en avoir : « Il faut prendre l'argent là où il se trouve, c'est-à-dire chez les pauvres. Ils n'ont pas beaucoup d'argent, c'est vrai, mais ils sont beaucoup à en avoir un peu. » Le raisonnement est impeccable — c'est bien ce qui le rend monstrueux. J'ai même intitulé un recueil Deux et deux font cinq, parce qu'un titre pareil promet honnêtement au lecteur qu'on va lui fausser tous ses comptes. Le paradoxe n'est pas une erreur de calcul : c'est le calcul poussé jusqu'à l'endroit où il devient comique. On croit que je déraisonne ; en vérité je raisonne trop.
Le paradoxe n'est pas une erreur de calcul : c'est le calcul poussé jusqu'à l'endroit où il devient comique.
—En 1897 encore, vous composez une marche funèbre entièrement muette. Pourquoi ce silence ?
Parce que la musique en dit toujours trop. Ma Marche funèbre pour les obsèques d'un grand homme sourd, de 1897, ne contient que des mesures vides : pas une note, rien que du blanc réglé sur les portées. Je l'ai justifiée d'un mot que je crois juste — les grandes douleurs sont muettes. Que reprocher à cette partition ? Elle est de bon goût, elle ne fausse jamais, et l'exécutant le plus maladroit ne saurait la trahir. Et puis mon défunt étant sourd, il eût été d'une cruauté inutile de lui infliger des cuivres. J'ai simplement porté au bout sa logique : si le chagrin véritable se tait, alors la seule musique honnête devant la mort est celle qu'on n'entend pas. Le public, lui, entendit surtout mon rire.
Si le chagrin véritable se tait, la seule musique honnête devant la mort est celle qu'on n'entend pas.
—Ces gestes du vide — toiles nues, partition muette — vous imaginez-vous qu'on puisse les relire un jour autrement que comme des farces ?
Voilà une question qui sent le piège, et je m'y jette avec plaisir. Si je me risque à supposer qu'on me lira dans un siècle, j'imagine deux espèces de lecteurs. Les uns riront, ce qui est la seule réponse correcte à mes rectangles rouges et à mes mesures vides. Les autres — et ceux-là m'inquiètent — hocheront gravement la tête et découvriront dans mon premier avril des théories profondes que je n'y ai jamais mises. Ils feront de ma pharmacie farceuse une doctrine, de mon Album primo-avrilesque un manifeste. Grand bien leur fasse : un fumiste ne saurait rêver plus belle mystification posthume que d'être pris au sérieux par la postérité. J'aurai réussi mon dernier canular sans même être là pour en rire, ce qui est un comble dont je me régale d'avance.
Un fumiste ne saurait rêver plus belle mystification que d'être pris au sérieux par la postérité.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Alphonse Allais. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.
