Dialogue imaginaire entre George Jackson et Angela Davis
par Charactorium · Angela Davis (1944 — ?) · Lettres · Politique · Société · 5 min de lecture

C'est dans le parloir grillagé de la prison du comté de Marin qu'un matin de printemps 1971, George Jackson obtient enfin de parler à Angela Davis. Entre eux, une table de métal, l'odeur âcre de l'eau de Javel et le grésillement d'un néon fatigué. Depuis San Quentin, il lui écrit depuis des mois — deux camarades de lutte séparés par quelques kilomètres de barbelés, chacun dans sa cellule. Il vient en frère d'armes, non en visiteur, pour l'interroger sur ce qui les tient tous deux debout derrière les murs.
—Angela, avant les cellules et les tribunaux, il y a eu Birmingham. Toi qui as grandi dans ce qu'on appelait Bombingham, quand as-tu compris dans quel monde tu naissais ?
Toi qui as connu la prison si jeune, George, tu sais qu'un enfant apprend l'injustice avant d'en connaître le nom. À Birmingham, on ne me disait pas que j'étais séparée des Blancs : je le respirais dans chaque fontaine, chaque autobus, chaque regard. Nous vivions sur ce qu'on surnommait Dynamite Hill, où les maisons des familles noires sautaient dès qu'on osait franchir la ligne. Les lois Jim Crow n'étaient pas une abstraction pour moi, c'était le plan de la ville. Très tôt, ma mère m'a appris que cet ordre-là n'était pas naturel, qu'il avait été construit et qu'il pouvait donc être défait. C'est là, sous la ségrégation, que j'ai su que ma vie serait un refus.
Un enfant apprend l'injustice avant d'en connaître le nom.
—Et 1963, camarade — l'église de la 16e rue, la bombe, les quatre petites. Certaines étaient tes amies. Comment porte-t-on un tel deuil ?
Ce dimanche-là a coupé ma vie en deux. Ces jeunes filles, je les connaissais, nos familles se croisaient depuis toujours ; l'une d'elles était la petite sœur d'une camarade de classe. Quand la bombe a explosé dans cette église baptiste, ce n'est pas seulement quatre enfants qu'on a tuées, c'est l'idée qu'un lieu de prière pût protéger les nôtres. J'étais loin, à l'étranger déjà, et j'ai vécu ce deuil dans une rage impuissante. Tu comprends ça, George, toi qui as vu tomber les tiens. Ce jour m'a enseigné que le racisme du Sud n'était pas de la haine désordonnée : c'était une stratégie de terreur, méthodique, destinée à nous faire baisser la tête. Je ne l'ai jamais baissée depuis.
Ce dimanche-là a coupé ma vie en deux.
—Tu te souviens de nos premières lettres, quand je t'écrivais de San Quentin ? Tu venais d'être chassée de l'UCLA par Reagan. Dis-moi comment on te congédie pour une carte du Parti.
Je m'en souviens, camarade — tes mots m'arrivaient comme des braises. À l'UCLA, je venais d'être nommée professeure de philosophie, un poste que j'avais mérité par mes études auprès de Marcuse et Adorno. Puis le FBI a soufflé au gouverneur Reagan que j'étais membre du Parti communiste, et j'ai été renvoyée sur-le-champ, avant même d'avoir donné un cours. On ne me reprochait rien de mon enseignement : on me reprochait mes convictions. Les tribunaux m'ont réintégrée, car même leurs lois interdisaient de licencier pour opinion politique. Mais le message était clair : une femme noire, communiste, qui pense tout haut, on veut la faire taire. J'ai choisi de parler plus fort.
On ne me reprochait rien de mon enseignement : on me reprochait mes convictions.
—Nous savons tous deux que des yeux nous suivent. Depuis quand sens-tu ce dossier du FBI peser sur ta nuque, ce COINTELPRO dont on chuchote le nom ?
Depuis bien avant qu'on m'arrête. Le programme qu'ils appellent COINTELPRO n'a rien d'un secret pour ceux qu'il vise : infiltrer, diviser, salir, briser. Ils l'ont fait au Black Panther Party, ils te le font à toi et aux frères de Soledad, et ils l'ont fait à moi. Mon dossier au FBI s'est épaissi à chaque discours, chaque meeting, chaque comité de défense des prisonniers politiques que j'ai rejoint. On surveille mon courrier — y compris, je le suppose, celui qui va vers toi. Mais vois-tu, cette surveillance est un aveu : un État qui doit espionner des professeurs et des poètes est un État qui a peur de la vérité. Leur peur, c'est notre mesure.
Un État qui doit espionner des professeurs et des poètes est un État qui a peur de la vérité.
—Mon frère Jonathan est mort au tribunal de Marin, et les armes portaient ton nom. Angela, je dois te le demander en frère : comment as-tu tenu, traquée puis jetée ici ?
George, il n'y a pas un jour où je ne pense à Jonathan. Ton frère avait dix-sept ans et un courage que peu d'hommes atteignent ; sa mort est une blessure que je porterai toujours. Que des armes achetées à mon nom aient servi ce jour-là a suffi pour qu'on me hisse en tête de la liste des personnes les plus recherchées du pays. J'ai fui, non par culpabilité, mais parce que je savais qu'on ne me voulait pas vivante à la barre, on me voulait détruite. Quand ils m'ont enfin enfermée dans cette prison, j'ai découvert que la cage n'éteint pas la pensée. On m'accuse de meurtre et d'enlèvement ; en vérité, on me juge pour ce que je représente.
La cage n'éteint pas la pensée.

—Dehors, on crie Free Angela sur tous les continents, et tu reçois des lettres par milliers. Que te fait cette clameur, à toi qui es seule dans ta cellule ?
Ces lettres sont mon oxygène, camarade. Il en arrive de partout — de Paris, de Moscou, de villages dont je ne connaissais pas le nom, d'enfants, d'ouvrières, de vieux militants. Chacune me rappelle que ma cellule n'est pas un tombeau mais une tribune. Toi qui écris depuis la tienne, tu sais qu'une lettre franchit les murs mieux que n'importe quel corps. Le slogan qu'ils scandent, Free Angela, je le retourne dans ma tête : il ne s'agit pas seulement de me libérer, moi, mais de comprendre combien d'anonymes croupissent ici sans qu'un seul cri ne s'élève pour eux. Ma célébrité est un accident ; je veux qu'elle serve à éclairer les invisibles.
Ma cellule n'est pas un tombeau mais une tribune.
—Nous vivons tous deux dans le ventre de la bête, ces cages de béton. Réformer la prison, la rendre humaine — y crois-tu encore, ou faut-il viser plus loin ?
Plus loin, George, bien plus loin. On m'a longtemps parlé de réformer la prison, d'adoucir les peines, de repeindre les murs. Mais depuis que j'habite l'intérieur, je vois que la réforme ne fait qu'affermir la bête. Cette institution n'a pas failli : elle accomplit exactement ce pour quoi elle fut bâtie, discipliner les pauvres et enfermer les Noirs comme l'esclavage le faisait hier. On ne réforme pas une machine qui broie ; on la démantèle. Je commence à penser que la vraie question n'est pas comment rendre les prisons meilleures, mais comment bâtir une société qui n'en aurait plus besoin — écoles, soins, travail, dignité. Cela paraît utopique depuis ce parloir. Mais toute liberté a d'abord semblé impossible.
On ne réforme pas une machine qui broie ; on la démantèle.

—On dit que la prison rapporte, qu'elle nourrit des intérêts. Toi qui lis Marx comme personne, quel rouage vois-tu derrière ces barreaux ?
Le rouage, c'est l'argent et la couleur mêlés, camarade. Regarde qui remplit ces cellules : des Noirs, des Mexicains, des pauvres, presque jamais les fils des puissants. Ce n'est pas un hasard, c'est un système où l'État, les industries et la peur du désordre s'alimentent mutuellement. On construit des prisons comme on construit des usines, et il faut bien les remplir pour les rentabiliser. Marx m'a appris à ne jamais séparer l'oppression raciale de l'exploitation économique : le capitalisme a besoin d'une masse jetable, et la prison est l'entrepôt de cette masse. Tant qu'on parlera de criminels sans parler de profits, on ne comprendra rien. Ma cellule est le maillon d'une chaîne comptable.
On construit des prisons comme on construit des usines, et il faut bien les remplir.
—Dans le mouvement, certains frères te trouvent trop attachée aux femmes, et des féministes blanches te trouvent trop noire. Comment tiens-tu ces fils ensemble, sœur ?
Je les tiens ensemble parce qu'ils n'ont jamais été séparés, sauf dans la tête de ceux qui veulent nous diviser. Une femme noire ne peut pas choisir entre sa race, son sexe et sa classe : elle les vit d'un seul bloc, chaque matin. Les féministes qui oublient la couleur parlent pour les épouses de la bourgeoisie ; les nationalistes qui oublient les femmes reconduisent la domination qu'ils prétendent combattre. Regarde nos grand-mères, esclaves puis domestiques : elles étaient exploitées comme travailleuses, méprisées comme Noires, écrasées comme femmes, à la fois. Ma tâche de théoricienne est de montrer comment ces oppressions se renforcent, comment elles s'imbriquent. On ne libère pas une moitié d'un peuple. Il n'y a pas de liberté partielle.
Une femme noire ne peut pas choisir entre sa race, son sexe et sa classe : elle les vit d'un seul bloc.
—Dans tes lettres, tu me pressais d'être à l'avant-garde. Mais dis-moi, à quoi ressemblerait cette lutte si les femmes noires en tenaient vraiment le gouvernail ?
Elle serait enfin complète, George. Trop souvent on nous demande de porter les banderoles et de faire le café, jamais d'écrire la stratégie. Or ce sont les femmes noires qui tiennent les familles debout quand les hommes sont en prison, qui organisent les comités, qui écrivent les lettres qui te parviennent. Si nous prenions le gouvernail, la lutte cesserait de séparer le privé du politique : la garde des enfants, le salaire, la dignité domestique deviendraient des questions révolutionnaires. Un féminisme né de notre expérience ne laisserait personne au bord du chemin — ni l'ouvrière, ni la prisonnière, ni la mère. Toi qui m'exhortes à l'avant-garde, souviens-toi : une avant-garde qui oublie la moitié de son peuple avance en boitant.
Une avant-garde qui oublie la moitié de son peuple avance en boitant.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Angela Davis. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


