Interview imaginaire avec Anouar el-Sadate
par Charactorium · Anouar el-Sadate (1918 — 1981) · Politique · 6 min de lecture

Le Caire, un soir de la fin des années 1970. Dans une résidence présidentielle où flotte encore l'odeur du tabac de sa pipe, Anouar el-Sadate reçoit, la galabeya jetée sur les épaules et l'uniforme rangé pour la nuit. Le raïs accepte de revenir, sans fard, sur les ruptures d'une vie passée à surprendre le monde.
—Vous souvenez-vous de ce que la prison a fait de vous, dans votre jeunesse ?
Les Britanniques m'ont jeté en geôle plus d'une fois — j'étais un jeune officier turbulent, coupable de comploter contre leur occupation. La cellule 54 fut ma véritable université. Entre ces murs, privé de tout, j'ai compris une chose que nul gardien ne m'a jamais reprise. Dans mes mémoires, À la recherche d'une identité, je l'ai écrit ainsi : « Je découvris en prison, dans la cellule 54, que la véritable liberté est intérieure et qu'aucun geôlier ne peut l'enchaîner. » On croit enfermer un homme, on ne fait que le rendre à lui-même. J'y ai lu, prié, médité, et j'en suis sorti non pas brisé mais affermi. C'est là, dans le dénuement, que j'ai appris à ne rien craindre — ni la mort, ni l'opinion des puissants.
—Comment cette expérience a-t-elle nourri l'homme de foi que vous êtes ?
Ma foi ne m'est pas venue dans un palais mais dans le silence d'un cachot. Le soir, aujourd'hui encore, j'aime me retirer, prier, réfléchir seul — cette habitude, je la dois aux longues nuits de captivité où il ne me restait que Dieu et ma conscience. Un croyant qui a fait la paix avec la mort devient étrangement libre dans ses décisions. Quand j'ai pris les résolutions les plus périlleuses de ma vie, ce n'était pas par calcul froid mais parce que j'avais appris, entre quatre murs, que l'homme ne s'appartient qu'en cessant de trembler. Mes adversaires me croient imprudent ; ils ignorent que j'ai déjà tout perdu une fois, et que cela guérit à jamais de la peur.
—Que représente pour vous votre village natal, loin des palais du pouvoir ?
Je suis né en 1918 à Mit Abou el-Kôm, un village du delta du Nil, dans une famille de fellahs. On peut couvrir un homme de décorations et d'uniformes de maréchal, il reste ce que l'enfance a fait de lui. Là-bas, je redeviens moi-même : j'abandonne l'apparat, j'enfile la galabeya, cette longue tunique que portaient mon père et mon grand-père, et je marche au petit matin dans les champs. Je mange simplement, du foul, ces fèves, du pain — la table du paysan. Cette terre m'a donné mon endurance et ma patience de laboureur : on ne récolte pas avant d'avoir semé, et l'on n'obtient rien du sol en le brusquant. La politique, au fond, n'est qu'une autre saison à attendre.
—Pourquoi avoir congédié les conseillers soviétiques en pleine guerre froide ?
En 1972, j'ai renvoyé chez eux les milliers de conseillers militaires soviétiques que Nasser avait fait venir. Le monde a cru que je perdais la raison : chasser son protecteur en pleine guerre froide, quelle folie ! Mais je ne supportais plus cette tutelle. Un allié qui vous arme au compte-gouttes et décide à votre place n'est pas un allié, c'est un maître. Je voulais reprendre ma liberté de manœuvre et, oui, me tourner vers Washington, la seule capitale capable de peser réellement sur Israël. On ne m'a pas compris sur le moment. Mais chaque grande décision de ma vie a d'abord ressemblé à une provocation avant de devenir une évidence. Il fallait sortir l'Égypte d'un jeu où elle n'était qu'un pion sur l'échiquier d'autrui.
—Qu'attendiez-vous de l'ouverture économique que vous avez lancée ?
L'étatisme de mon prédécesseur avait engourdi l'Égypte. En 1974, j'ai lancé l'Infitah — le mot signifie « ouverture ». Ouvrir les portes, les fenêtres, laisser entrer l'air, les capitaux, l'initiative. Nasser était un géant, je ne le renierai jamais, mais son socialisme avait bâti une forteresse sans richesse. Un peuple ne vit pas de slogans panarabes ; il lui faut du pain et du travail. J'ai voulu que l'Égyptien puisse à nouveau entreprendre, commercer, respirer. Certains m'ont accusé de trahir la révolution des Officiers libres, celle que nous avions faite en 1952 pour chasser le roi Farouk. Mais une révolution qui ne nourrit pas ses enfants finit par se dévorer elle-même. J'ai choisi l'avenir contre la nostalgie.
—Comment expliquez-vous d'avoir choisi le jour de Yom Kippour pour attaquer en 1973 ?
Octobre 1973. J'ai choisi le jour du Yom Kippour, la plus sacrée des fêtes juives, quand Israël somnolait dans le recueillement. Nos soldats ont franchi le canal de Suez sous des lances d'eau et pulvérisé cette ligne Bar-Lev que l'on disait infranchissable. Comprenez-moi bien : je n'ai jamais cru pouvoir jeter Israël à la mer, ce n'était pas mon dessein. Depuis 1967, tout un peuple portait la tête basse, écrasé par la honte de la défaite. Il fallait rendre à l'Arabe sa dignité avant de pouvoir lui parler de paix. On ne négocie pas à genoux. Cette traversée, même si la bataille resta indécise, a relevé un monde entier. J'avais besoin de cette fierté pour oser, ensuite, le geste inverse.
On ne négocie pas à genoux.
—N'y a-t-il pas un paradoxe à faire la guerre pour préparer la paix ?
Le paradoxe ne m'a jamais effrayé. Frapper pour ensuite tendre la main, oui. Tant que l'ennemi vous croit faible, il ne vous écoute pas ; il vous dicte. La guerre du Kippour n'était pas une fin, c'était la clé d'une porte verrouillée depuis trente ans. Une fois le mythe de l'invincibilité brisé, une fois l'honneur retrouvé dans les sables du Sinaï, je pouvais enfin proposer autre chose que la rancune. Le choc pétrolier de cette même année a montré au monde que le Moyen-Orient ne se laisserait plus ignorer. Beaucoup de mes frères arabes voulaient prolonger la guerre indéfiniment ; moi, je savais qu'une victoire qu'on ne transforme pas en paix n'est qu'un sursis avant le prochain deuil.
Une victoire qu'on ne transforme pas en paix n'est qu'un sursis avant le prochain deuil.
—Qu'est-ce qui vous a poussé à monter dans cet avion pour Jérusalem ?
J'avais annoncé devant notre Assemblée que j'irais jusqu'au bout du monde pour épargner un seul soldat — jusqu'à la Knesset elle-même, à Jérusalem. On a cru à une figure de style. Moi, je pensais chaque mot. Le 19 novembre 1977, je suis monté dans l'avion. Aucun dirigeant arabe n'avait jamais foulé ce sol, jamais serré ces mains. Mes conseillers étaient livides, le monde entier retenait son souffle. Mais j'avais fait, jadis, dans une cellule, la paix avec ma propre mort ; je pouvais bien risquer ma réputation pour celle des vivants. Trente années de haine ne se dissolvent pas par des communiqués. Il fallait un corps, un visage, un homme qui traverse la ligne et regarde l'adversaire droit dans les yeux.
—Que leur avez-vous dit, une fois debout devant ce parlement ?
Debout devant ce parlement, dans cette salle où l'on ne m'attendait pas, j'ai parlé sans détour. Je leur ai dit : « Je suis venu à vous pour que, ensemble, nous puissions construire une paix durable fondée sur la justice. Aucun de nous ne devrait verser ou faire couler le sang d'un seul soldat. » Il n'y avait ni triomphe ni reddition dans ces mots, seulement la vérité d'un homme lassé des cercueils. Je réclamais aussi justice pour les Palestiniens, car une paix qui les oublierait ne tiendrait pas. Ce discours m'a coûté cher : le monde arabe m'a tourné le dos, l'Égypte fut chassée de la Ligue arabe. Mais je préfère un isolement lucide à une solidarité dans le malheur.
—On vous imagine toujours la pipe à la bouche : qu'y a-t-il derrière cette image ?
Vous me voyez souvent la pipe à la bouche, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une pose. Fumer lentement m'oblige à penser lentement, et un chef qui pense vite fait souvent la guerre par étourderie. J'aime le silence, la réflexion, le retour à l'essentiel. Au fond, je n'ai jamais cessé d'être le fils du delta du Nil déguisé en homme d'État. Les palais du Caire, les cortèges, les sommets internationaux — tout cela passe. Ce qui reste, c'est un homme qui, le soir venu, retire ses décorations et se demande s'il a été juste. La grandeur ne se mesure pas aux honneurs qu'on reçoit mais au poids qu'on ose porter seul. J'ai toujours préféré une vérité solitaire à un mensonge en bonne compagnie.
Un chef qui pense vite fait souvent la guerre par étourderie.
—Que ressentez-vous face à ceux qui ne vous pardonnent pas cette paix ?
Le prix Nobel de la paix, reçu en 1978 avec Menahem Begin sous l'égide de Carter à Camp David, m'honore, mais je ne me berce d'aucune illusion. On n'embrasse pas son ennemi d'hier sans que les fanatiques des deux bords hurlent à la trahison. Je le sais : des hommes, chez moi, ne me pardonnent pas cette paix et rêvent de m'abattre. Qu'ils le fassent. Un dirigeant qui n'accepte pas de mourir pour son peuple ne mérite pas de vivre à sa tête. J'ai signé le traité de 1979, l'Égypte a récupéré son Sinaï, et si mon sang doit être le prix de ces années sans guerre pour mes petits-enfants, je l'ai déjà accepté au fond d'une cellule, il y a bien longtemps.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Anouar el-Sadate. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


