Interview imaginaire avec Assia Djebar
par Charactorium · Assia Djebar (1936 — 2015) · Lettres · 6 min de lecture
C'est à Cherchell, dans la lumière blanche d'une fin d'après-midi sur la côte, que l'instituteur retrouve sa fille devenue grande voix des lettres. Sur la table basse, un haïk plié, un magnétophone éteint, et l'odeur du thé à la menthe. Lui qui, chaque matin, la menait par la main à l'école française du village interroge aujourd'hui Fatima-Zohra sur les chemins qu'a pris cette langue qu'il lui a offerte. Entre eux flotte la mémoire des ruelles, des cartables, et d'un père qui voulait pour sa fille ce que la tradition refusait aux filles.
—Fatima-Zohra, tu te souviens quand je te menais chaque matin à l'école française du village, sous le regard des fellahs accroupis ? Qu'ai-je mis dans ta main ce jour-là ?
Toi qui m'as tenue par la main, mon père, tu ne savais pas que tu me donnais une arme et une blessure à la fois. Tu m'as ouvert une porte que les autres petites filles n'auront jamais franchie : celle de la lettre, de l'écrit, du dehors. Mais cette langue française, je l'ai longtemps appelée ma langue marâtre — ni tout à fait mienne, ni tout à fait étrangère, héritée de ceux qui nous avaient pris la terre. J'ai mis des années à comprendre que je pouvais la retourner comme un gant. Ce que tu m'as transmis sans le savoir, c'est le moyen de dire ce que les femmes de chez nous taisaient. Tu m'as conduite à l'école ; tu m'as conduite à moi-même.
Tu m'as conduite à l'école ; tu m'as conduite à moi-même.
—Moi qui t'ai appris à lire dans deux alphabets, dis-moi : comment vit-on, ma fille, entre l'arabe de ta mère et le français du maître ?
On vit déchirée, mon père, et c'est de cette déchirure que naît tout ce que j'écris. Je pense parfois en arabe d'Alger, je rêve en berbère, je lis en anglais, et j'écris dans cette langue que vous m'avez donnée, toi et l'école. Je me dis fille de deux langues et de deux mémoires, et je refuse de choisir : elles me constituent toutes deux, dans leur conflit même. Le français n'efface pas la voix de ma mère et de mes tantes ; il la porte, il la fait entendre à ceux qui ne l'auraient jamais écoutée. Cette langue de l'autre, je l'expose chaque jour à une lumière étrangère. Mais c'est dans cette lumière-là que ton enfant a appris à exister.
Je me dis fille de deux langues et de deux mémoires, et je refuse de choisir.
—Quand tu es partie pour Sèvres en 1955, première Algérienne admise, j'étais fier et inquiet. Là-bas, loin de nous, qu'est-il advenu de tes études d'histoire ?
J'étudiais l'histoire, mon père, celle que les manuels écrivaient sans nous. Et puis la nationale a éclaté chez nous, la guerre a franchi la Méditerranée jusqu'à nos chambres d'étudiantes. Mes camarades algériennes et moi avons suivi la grève ; j'ai déposé l'agrégation que tu espérais tant. Mais ces semaines de silence forcé, je les ai remplies d'écriture. À vingt et un ans, j'ai composé un premier roman, La Soif, paru en 1957. J'ai pris ce nom, Assia Djebar, pour ne pas vous compromettre, vous restés au pays. J'avais soif de moi, soif du monde. La grève m'a fermé une porte d'historienne ; elle m'en a ouvert une de romancière. Sans elle, peut-être, je n'aurais jamais osé.
La grève m'a fermé une porte d'historienne ; elle m'en a ouvert une de romancière.
—Pourquoi avoir caché ton vrai nom derrière ce pseudonyme, ma fille ? Avais-tu honte d'être l'enfant de l'instituteur de Cherchell ?
Jamais de honte, mon père — au contraire, de la peur pour vous. En 1957, publier le nom d'Imalayen dans la France coloniale, c'était exposer ma famille restée en Algérie, toi le premier, fonctionnaire surveillé. Alors j'ai choisi un masque, deux mots arabes pour me protéger et vous protéger. Mais ce masque est devenu un visage. Sous ce nom d'emprunt, j'ai pu dire des choses que la fille de l'instituteur n'aurait osé écrire sous le regard du village. Le pseudonyme m'a donné une liberté que la pudeur me refusait. Au fond, je suis restée ton enfant de Cherchell ; j'ai seulement appris à parler depuis l'ombre, là où l'on ose enfin.
Le pseudonyme m'a donné une liberté que la pudeur me refusait.
—Sur cette table, je vois ton magnétophone. Toi qui as grandi parmi nos voisines voilées, qu'es-tu allée chercher avec cette machine, Fatima-Zohra ?
Des voix, mon père, des voix qu'on n'écrit jamais. Pour Les Femmes d'Alger dans leur appartement, en 1980, j'ai passé des heures à enregistrer nos femmes — celles de la Casbah, celles des montagnes — racontant leurs peines et leurs joies dans l'arabe et le berbère du quotidien. Tu m'as appris l'écrit ; mais ce sont elles qui m'ont rappelé la force de l'oral, cette parole qui circule derrière les murs, dans les patios, là où les hommes n'entrent pas. Mon travail a été de tendre un pont : prendre cette oralité vivante et la couler dans la langue écrite, sans la trahir. Je suis de la tribu des sans-voix, et pourtant c'est ma voix qui résonne pour elles. Le magnétophone fut mon vrai cartable de femme.
Je suis de la tribu des sans-voix, et pourtant c'est ma voix qui résonne pour elles.

—Ces femmes de chez nous qui se cachaient sous le haïk blanc, comment ont-elles accepté de te confier ce qu'elles taisaient même à leurs maris ?
Parce que j'étais l'une d'elles, mon père, une fille du pays revenue parmi elles. Le haïk que tu vois là, je l'ai longtemps regardé comme un objet double : il protège la femme et l'efface, il l'enveloppe et l'enferme. Ces femmes m'ont parlé parce que je ne venais pas les juger, mais les écouter. Dans les réunions de femmes, le soir, on baisse la voix, on dit l'indicible entre soi. J'ai recueilli cette parole comme on recueille de l'eau dans le creux des mains, en tremblant de la renverser. Mon rôle n'était pas d'inventer, mais de transmettre fidèlement. Toi qui consignais les actes du village, tu comprends ce vertige : écrire pour que rien de ce qui fut dit ne se perde.
J'ai recueilli cette parole comme on recueille de l'eau dans le creux des mains.
—On m'a dit que tu avais pris une caméra et gravi le Mont Chenoua. Pourquoi quitter la plume pour l'image, ma fille ?
Parce que certaines voix, mon père, ne passent pas par l'écrit. Dans les années soixante-dix, après dix ans de silence où je doutais de tout, j'ai voulu filmer plutôt qu'écrire. Je suis montée vers le Mont Chenoua, en pays berbère, là où les femmes rurales gardent la mémoire des résistances anciennes. Avec ma caméra, en 1978, j'ai tourné La Nouba des femmes du Mont Chenoua, pour donner non seulement une voix mais un visage à celles qu'on n'avait jamais regardées. Le film a reçu un prix à Venise — la première fois pour une réalisatrice de chez nous. Mais l'honneur, vois-tu, n'était pas pour moi : il était pour ces paysannes dont l'image entrait enfin dans le monde. La caméra prolongeait ma plume ; elle restituait ce que les mots seuls ne pouvaient montrer.
Je suis montée filmer celles qu'on n'avait jamais regardées.

—Toi l'historienne, qu'es-tu allée chercher dans ces montagnes berbères, si loin des bibliothèques où je t'imaginais ?
La vraie histoire, mon père, celle qui n'est pas dans les archives du colonisateur. À l'université d'Alger, j'enseignais l'histoire à partir de leurs livres ; mais ces livres taisaient nos femmes, nos résistantes, nos aïeules. Au Mont Chenoua, je suis allée chercher la mémoire vive, celle qui se transmet par la bouche des grand-mères près du feu. Ces montagnes kabyles ont abrité tant de combats qu'on n'a jamais consignés. J'ai voulu filmer cette terre comme on rouvre un grimoire effacé. Tu m'as appris à lire les textes ; là-haut, j'ai appris à lire les silences, les regards, les chants de deuil. L'historienne et la cinéaste, en moi, faisaient le même geste : rendre aux effacées leur place dans le récit commun.
Tu m'as appris à lire les textes ; là-haut, j'ai appris à lire les silences.
—On murmure au village que tu vas siéger dans la grande maison des lettres françaises, à Paris. Toi, ma fille de Cherchell, sous leur Coupole ?
Oui, mon père, en 2005, ils m'ont élue à l'Académie française, au fauteuil n°5 — la première femme du Maghreb à y entrer. Imagine : la petite Algérienne que tu menais à l'école du village, reçue dans l'institution qui veille sur la langue de ceux qui nous gouvernaient. Quand je suis entrée sous la Coupole, je n'y suis pas entrée seule. J'ai porté avec moi toutes les femmes voilées de la Casbah, les paysannes du Chenoua, ma mère, mes tantes. Je leur ai rendu hommage devant ces messieurs en habit vert. Cette épée qu'on remet aux académiciens, je l'ai reçue comme le sabre d'un combat mené par les mots. Ce que je dois à ta main, ce matin lointain sur le chemin de l'école, aucun discours ne saura jamais l'écrire.
Quand je suis entrée sous la Coupole, je n'y suis pas entrée seule.
—Es-tu en paix, Fatima-Zohra, avec cette langue du colonisateur qui t'a tant honorée ? N'as-tu pas trahi un peu les nôtres ?
Je me suis posé cette question toute ma vie, mon père, et je n'ai jamais cessé. Écrire en français, quand cette langue fut imposée par les armes, c'est marcher sur une crête. Mais je n'ai pas servi cette langue : je l'ai retournée comme un gant, je l'ai appropriée pour qu'elle dise enfin les nôtres. Trahir serait de me taire, de laisser nos femmes dans le silence où on les avait enfermées. En écrivant dans la langue de l'autre, je l'ai forcée à porter notre mémoire, notre histoire, nos voix de femmes. Tu m'as donné cette langue comme un outil ; j'en ai fait un instrument de résistance et de liberté. Non, je n'ai pas trahi : j'ai fait entrer Cherchell sous la Coupole, et c'est cela, ma fierté.
Tu m'as donné cette langue comme un outil ; j'en ai fait un instrument de résistance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Assia Djebar. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



