Dialogue imaginaire entre Kimberlé Crenshaw et Audre Lorde
par Charactorium · Audre Lorde (1934 — 1992) · Lettres · Philosophie · 5 min de lecture

C'est dans le petit appartement de Staten Island, envahi de livres et de masques d'Afrique de l'Ouest, que Kimberlé Crenshaw retrouve Audre Lorde par un après-midi de 1990. Sur la table basse, une machine à écrire et des carnets noircis d'une écriture serrée. La jeune juriste a découvert Sister Outsider pendant ses études et cherche, dans les mots de l'aînée, la matière vive de ce que le droit peine à nommer. Entre elles, le respect d'une héritière qui sait à qui elle doit sa grammaire.
—Audre, avant d'être théoricienne j'ai été une enfant qui lisait. Vous racontez que votre mère, presque aveugle, vous a appris les mots. Que vous a-t-elle transmis ?
Ma mère avait une vue si faible qu'elle me montrait les mots au bout du doigt, dans des livres illustrés, à quatre ans. Je ne trouvais pas mes propres phrases, alors je répondais aux gens en récitant des poèmes appris par cœur — la poésie a été ma première langue, avant même d'être un choix. Tu comprends, Kimberlé, quand on te donne les mots à ce prix-là, tu ne les considères jamais comme un luxe. For women, poetry is not a luxury. It is a vital necessity of our existence. J'ai passé ma vie à défendre cette phrase parce qu'elle m'a sauvée deux fois : enfant muette, puis femme malade. Écrire n'a jamais été décoratif pour moi. C'était respirer.
On ne considère jamais comme un luxe des mots qu'on a reçus à ce prix-là.
—Vous avez dit un jour, à la tribune du Modern Language Association en 1977, qu'il fallait transformer le silence en parole. Qu'est-ce qui vous y a poussée ?
Cette année-là, je vivais dans la peur d'un diagnostic, et j'ai compris que le silence ne me protégeait de rien. On croit que se taire nous garde en sécurité ; c'est faux, le silence nous étouffe pareil. J'ai fini par croire, encore et encore, que ce qui compte le plus doit être dit, rendu verbal et partagé, même au risque d'être meurtri ou mal compris. Devant cette salle d'universitaires, je n'ai pas parlé en critique littéraire, j'ai parlé en femme qui refusait de mourir muette. Ma machine à écrire, là-bas sur la table, a été le prolongement de cette décision. Chaque page arrachée au silence était un acte politique, pas une confession.
On croit que se taire nous protège ; c'est faux, le silence nous étouffe pareil.
—En 1980 vous avez refusé la prothèse après votre mastectomie, et vous l'avez écrit. Beaucoup vous l'ont reproché. Regrettez-vous cette exposition de vous-même ?
Pas une seconde. On voulait que je cache la trace de mon combat sous un morceau de mousse, pour que les autres ne soient pas dérangés par la vue d'une femme réelle. J'ai refusé, et j'ai fait de mon corps une déclaration. The Cancer Journals est sorti directement de mes carnets, ces pages où j'examinais, dans mes rêves comme dans mes analyses, les effets dévastateurs de m'être trop dépensée. Le cancer avait déjà commencé sa bataille avec moi. Se cacher, c'était consentir à l'idée qu'une femme mutilée doit se faire discrète. Je préférais qu'on me regarde en face. Certaines lectrices m'ont écrit que ce refus les avait libérées — cela valait toutes les critiques.
On voulait que je cache la trace de mon combat pour ne pas déranger les autres.
—Après la maladie, vous avez changé votre vie quotidienne, votre alimentation. Comment vit-on en soignant à la fois le corps et la parole militante ?
Je me suis tournée vers une diète macrobiotique, des remèdes naturels, une attention neuve à ce que je mangeais — moi la Grenadine qui cuisinais poisson, légumes tropicaux et épices de mon héritage. Mais soigner le corps ne m'a jamais fait taire ; les deux allaient ensemble. Je me levais tôt pour écrire dans mes carnets avant que le monde ne réclame quoi que ce soit, ce temps solitaire était mon vrai remède. La survie, pour une femme noire, lesbienne et malade, n'a rien d'évident : elle se construit chaque matin. Je ne séparais pas la santé de la lutte. Prendre soin de moi était devenu, en soi, un acte de guerre contre ce qui voulait m'effacer.
Prendre soin de moi était devenu, en soi, un acte de guerre.
—Vous connaissez mon travail de juriste sur ces femmes que le droit ne voit ni comme noires ni comme femmes. Votre formule de 1979 sur les outils du maître me hante. Que vouliez-vous dire ?
Toi qui es bien placée pour le mesurer, Kimberlé, dans tes tribunaux : the master's tools will never dismantle the master's house. Face à ces féministes blanches qui m'avaient invitée puis m'écoutaient à peine, j'ai voulu dire qu'on ne libère personne avec les instruments mêmes de l'oppression. Ils permettent, au mieux, de battre le maître à son propre jeu un instant, jamais d'apporter un vrai changement. On ne peut penser la femme sans penser la race, la classe, le désir — sinon on reconstruit la maison du maître, en plus petit. Je n'avais pas de mot savant pour cette imbrication ; je la vivais dans ma chair de femme noire et lesbienne. C'est peut-être à ta génération de lui donner un nom.
On ne peut penser la femme sans penser la race, la classe, le désir.

—Dans Sister Outsider, cette imbrication traverse tout. Sentiez-vous, à l'époque, que vous forgiez un outil théorique — ou seulement que vous décriviez votre vie ?
Je décrivais ma vie, d'abord. La théorie chez moi n'est jamais partie d'un concept, elle est partie d'un corps qui ne rentrait dans aucune case des autres. Trop noire pour les féministes, trop femme pour les nationalistes noirs, trop lesbienne pour presque tout le monde. Alors j'ai écrit depuis cette marge, et il s'est trouvé que la marge voyait mieux le centre. Sister Outsider rassemble des discours prononcés debout, au micro, souvent improvisés à partir de trois notes. Ce n'étaient pas des thèses, c'étaient des cris organisés. Si cela devient un outil entre tes mains, tant mieux — mais garde en tête qu'il est né d'une nécessité de survie, pas d'un séminaire.
La marge voyait mieux le centre.
—Parlons de poésie. The Black Unicorn, en 1978, plonge dans les déesses yoruba. Pourquoi l'Afrique mythique, alors que votre combat était si ancré dans l'Amérique ?
Parce qu'une femme noire d'Amérique a besoin d'ancêtres que l'Amérique lui a volés. J'ai puisé dans la mythologie yoruba, dans ces figures de déesses, pour me donner une généalogie plus vaste que l'esclavage et le ghetto. La licorne noire n'est pas une créature douce : elle est fière, insaisissable, elle refuse d'être domptée. C'est mon chef-d'œuvre, dit-on, parce que la spiritualité africaine et le féminisme noir y fusionnent enfin sans se combattre. Je porte d'ailleurs ces tissus d'Afrique de l'Ouest, ces boubous, non par folklore mais comme une déclaration : j'appartiens à la diaspora, et cette appartenance me nourrit. Écrire ces poèmes, c'était rapatrier une part de moi qu'on avait mise à la mer.
Une femme noire d'Amérique a besoin d'ancêtres que l'Amérique lui a volés.

—Avec Zami, en 1982, vous inventez un mot : biomythography. Qu'est-ce que ce genre disait de vous que l'autobiographie classique ne pouvait dire ?
L'autobiographie prétend rapporter des faits ; moi, je voulais dire une vérité plus grande que les faits. J'ai forgé le mot biomythography pour tisser mon enfance à Harlem, ma sexualité, mes amours de femmes, avec le mythe et le symbole. Une vie de femme noire lesbienne ne se raconte pas seulement en dates : elle se raconte aussi en légendes qu'on se donne pour tenir debout. Dans Zami, une petite fille de quatre ans épelle fièrement les mots — c'était moi, déjà en train de conquérir le langage. J'y mêle mes mères, celles de chair et celles de mythe. Ce n'était pas mentir sur ma vie ; c'était lui rendre sa dimension sacrée, celle que les archives ne consignent jamais.
Je voulais dire une vérité plus grande que les faits.
—Vos parents venaient de Grenade, et vous êtes née à Harlem. Cette double appartenance caribéenne et américaine, comment l'avez-vous portée toute une vie ?
Je l'ai portée comme une richesse et comme une écharde. Chez nous, à Harlem, les photographies de mes parents grenadins trônaient partout ; l'île vivait dans notre cuisine, dans les épices, dans une nostalgie qu'on ne nommait pas. Je n'étais tout à fait ni d'ici ni de là-bas, et j'ai fini par comprendre que c'était mon territoire propre. Aujourd'hui je passe du temps à Sainte-Croix, dans les îles Vierges, plus près de mes racines insulaires et plus douce pour ma santé. Il y a quelque chose de juste à revenir vers la mer des Caraïbes en fin de parcours. La diaspora n'est pas un exil, Kimberlé — c'est une appartenance multiple qu'on apprend enfin à habiter sans s'excuser.
Je n'étais tout à fait ni d'ici ni de là-bas — c'était mon territoire propre.
—On raconte qu'en 1984, en Allemagne de l'Ouest, vous avez révélé à des femmes leur propre communauté. Que s'est-il passé lors de ce séjour ?
J'ai rencontré des femmes afro-allemandes qui ignoraient qu'elles formaient une communauté, qu'elles avaient une histoire, des sœurs à quelques rues d'elles. Elles se croyaient seules, des exceptions honteuses. Je leur ai dit ce que ma mère m'avait dit avec des livres : nommez-vous, écrivez vos propres histoires, sinon d'autres les écriront à votre place ou pas du tout. De ces conversations est né tout un mouvement, et un ouvrage collectif où elles ont enfin pris la parole. C'était exactement mon combat, transposé : transformer un silence en langage. Rien ne m'a rendue plus fière que de voir des femmes que le monde ignorait se lever et se donner un nom. La marge, encore, apprenant à parler.
Nommez-vous, écrivez vos propres histoires, sinon d'autres les écriront à votre place.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Audre Lorde. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


