Interview imaginaire avec Charles Babbage
par Charactorium · Charles Babbage (1791 — 1871) · Sciences · 5 min de lecture
Londres, un samedi soir de l'hiver 1864. Au 1 Dorset Street, les bougies éclairent le fragment de laiton qui trône comme une relique au milieu du salon. Charles Babbage, redingote sombre et regard vif, nous reçoit entre deux gorgées de thé, l'oreille encore irritée par un orgue de Barbarie qui s'éloigne dans la rue.
—Comment l'idée de confier le calcul à une machine vous est-elle venue ?
Tout a commencé par l'agacement. Je relisais des tables logarithmiques truffées de fautes — chaque erreur d'un copiste devenait un naufrage en mer, un pont mal jaugé. Je me suis dit qu'un homme fatigué se trompe, mais qu'un engrenage, lui, ne se lasse jamais. Dès 1821, j'ai entrepris ma Machine à différences, fondée sur la méthode des différences finies : additionner, encore additionner, et laisser des roues dentées en laiton porter la retenue à ma place. Chaque roue figurait un chiffre, et leur engrènement déroulait le calcul sans qu'aucune main ne tremble. J'ai voulu retirer à l'erreur humaine le privilège de gouverner les nombres. Ce n'était pas de l'orgueil — c'était de l'hygiène mathématique.
Un homme fatigué se trompe, mais un engrenage ne se lasse jamais.
—Vous parliez d'un « moulin » et d'un « magasin » pour décrire votre seconde machine — pourquoi ces mots ?
Quand j'ai conçu la Machine analytique, j'ai compris qu'elle exigeait deux organes distincts, et il me fallait des mots pour les penser. J'ai emprunté le vocabulaire de l'industrie que je connaissais bien. Le store, le magasin, c'est l'entrepôt : des colonnes de roues dentées où l'on range les nombres en attente, comme du grain dans un silo. Le mill, le moulin, c'est l'atelier vivant : il prend les nombres, les broie, les multiplie, les rend transformés. Une mémoire d'un côté, une fabrique de l'autre. J'aurais pu parler de tête et de mains, mais le manufacturier en moi préférait l'image de la meule. C'est en visitant les filatures que j'ai appris que toute opération, même mentale, peut se diviser comme un travail d'usine.
—Vous avez englouti des sommes considérables dans ces machines. Que reste-t-il de cet argent ?
Près de dix-sept mille livres de fonds publics, et une fortune personnelle que je préfère ne pas chiffrer ce soir. Le gouvernement a financé ma Machine à différences pendant plus de dix ans, puis a coupé les vivres en 1842, lassé d'attendre un prodige qui ne sortait pas de l'atelier. On me reproche une machine inachevée ; moi, je reproche au pouvoir d'avoir reculé à l'instant où la mécanique de précision commençait enfin à rattraper mes plans. Le fragment que vous voyez là, ces deux mille pièces assemblées, voilà tout ce que la nation possède pour son argent. J'ai payé en années ce que d'autres dépensent en illusions. Et pourtant, je ne regrette pas une guinée.
On me reproche une machine inachevée ; moi, je reproche au pouvoir d'avoir reculé.
—On raconte que l'Exposition de 1862 vous a profondément blessé. Que s'est-il passé ?
J'avais sollicité une place pour exposer une partie de ma Machine analytique. Le comité a refusé : trop inachevée, disaient-ils, trop ardue pour le public. Comprenez-vous l'ironie ? On célébrait à grand bruit les merveilles de l'industrie britannique, et l'on fermait la porte à la plus ambitieuse de toutes — celle qui ne tisse pas des étoffes mais des opérations de l'esprit. J'ai consacré des décennies à cette conception, des milliers de plans sur papier vélin, et l'on me traitait en bricoleur encombrant. Je sais ce que l'on murmure : que le vieux Babbage ressasse ses griefs. Soit. Mais un homme qui a vu si loin a bien le droit de souffrir qu'on lui ferme les yeux.
Une machine qui ne tisse pas des étoffes mais des opérations de l'esprit.
—Comment décririez-vous votre collaboration avec Ada Lovelace ?
Je l'appelais l'Enchanteresse des nombres, et le mot n'était pas une galanterie. La fille de Lord Byron avait hérité du père la fougue de l'imagination, mais elle l'avait attelée à l'algèbre. En 1843, lorsqu'elle rédigea ses notes sur la Machine analytique, elle vit plus loin que moi : là où je voyais une calculatrice, elle entrevoyait une machine capable de composer de la musique ou de tracer des figures, pourvu qu'on sût traduire les choses en symboles. Elle écrivit cette phrase admirable, que la machine « weaves algebraical patterns just as the Jacquard loom weaves flowers and leaves ». Peu de gens ont compris mes engrenages ; elle, elle a compris ce qu'ils pourraient devenir.
Là où je voyais une calculatrice, elle entrevoyait une machine qui compose.

—D'où vous est venue l'idée des cartes perforées pour commander la machine ?
Du métier à tisser. Lors de mes voyages, j'avais admiré le métier Jacquard, où des cartons percés de trous commandent les fils et font naître des fleurs et des feuilles dans la soie sans qu'aucun ouvrier ne dirige le motif. J'ai eu cette intuition : si un carton peut ordonner à des aiguilles de tisser un dessin, pourquoi n'ordonnerait-il pas à mes roues de tisser un calcul ? Les cartes perforées sont devenues le langage de ma Machine analytique — sa partition, en quelque sorte. On y inscrit la suite des opérations, et la machine obéit, docile, à ce qu'on a percé. C'est là, je crois, ce qui sépare une simple horloge d'une véritable machine pensante : l'une répète, l'autre se laisse instruire.
Un carton qui commande des fils peut commander un calcul.
—Vous êtes connu pour votre guerre contre les musiciens de rue. N'est-ce pas une étrange croisade pour un savant ?
Étrange ? Essayez donc de résoudre une équation différentielle pendant qu'un orgue de Barbarie beugle sous vos fenêtres de Dorset Street ! J'ai calculé un jour combien d'heures de pensée ces vacarmes m'avaient volées : un quart de ma vie productive, dévoré par des ritournelles. J'ai mené bataille jusqu'au Parlement, et obtenu en 1864 une loi pour chasser ces tapageurs de certaines rues. La presse m'a brocardé, des gamins ont joué sous mes carreaux par pure méchanceté, j'ai même reçu des menaces. Qu'importe : le silence est l'atelier de l'esprit. On peut sourire de ma colère, mais nul n'a jamais composé une grande œuvre dans le tintamarre.
Le silence est l'atelier de l'esprit.

—On rapporte que vous avez écrit au poète Tennyson pour corriger ses vers. Vraiment ?
C'est exact, et je l'assume sans rougir. Le poète avait écrit que « chaque instant un homme meurt, chaque instant un homme naît ». Joli, mais faux ! Si tel était le compte, la population du globe demeurerait éternellement immobile, ce que les registres démentent. Je lui ai donc suggéré, par courrier, de corriger en disant qu'à chaque instant naît un homme et un seizième — chiffre approché, car le nombre exact ne tiendrait pas dans la mesure d'un vers. Vous riez, mais c'est tout mon caractère : je ne supporte ni une table fausse, ni une rime fausse. L'exactitude n'est pas l'ennemie de la beauté ; elle en est la condition. Un poète qui ment sur les nombres ment deux fois.
Je ne supporte ni une table fausse, ni une rime fausse.
—Parlez-nous de vos fameuses soirées du samedi. Qui venait, et pour voir quoi ?
Le salon du 1 Dorset Street s'emplissait du beau monde de la science et des lettres : ingénieurs, écrivains, hommes politiques, parfois une duchesse curieuse. La pièce maîtresse n'était pas le buffet mais le fragment de la Machine à différences, posé là comme une idole de laiton. Je le faisais tourner devant les invités, et l'on voyait les nombres s'aligner d'eux-mêmes, sans plume ni encrier — un spectacle qui valait tous les tours de prestidigitation. En gentleman et natural philosopher, je tenais à ce que la science ne fût pas confinée dans les sociétés savantes, mais qu'elle conversât avec le monde. Mes journées finissaient tard, penché sur ma correspondance ; mais le samedi, ma machine recevait à ma place.
La pièce maîtresse n'était pas le buffet, mais une idole de laiton.
—À quoi ressemblait une journée ordinaire dans cette maison ?
Je me levais tôt, et j'attaquais aussitôt ma volumineuse correspondance — savants du continent, artisans, ministres récalcitrants — autour d'un thé et de quelques toasts. Puis je passais dans l'atelier attenant, où des ouvriers usinaient mes pièces, pour juger de l'avancement et maudire la lenteur du laiton. L'après-midi me menait à la Royal Society, dont je suis membre depuis 1816, ou chez quelque ingénieur. Et le soir, quand nul orgue ne troublait Marylebone, je dessinais des plans sur papier vélin jusqu'à des heures que ma bougie réprouvait. C'est une vie de gentleman affairé : nul métier ne me contraint, mais une idée fixe me gouverne plus durement qu'aucun maître. Je n'ai jamais su distinguer le travail du plaisir — pour moi, ce fut toujours le même engrenage.
Nul métier ne me contraint, mais une idée fixe me gouverne plus durement qu'aucun maître.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Charles Babbage. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



