Interview imaginaire avec Emily Dickinson
par Charactorium · Emily Dickinson (1830 — 1886) · Lettres · 5 min de lecture
Deux élèves d'une douzaine d'années sont reçus dans une grande maison de briques rouges, à Amherst. Une dame en robe blanche les attend près de la fenêtre. Elle sourit : on lui pose rarement des questions, et jamais des enfants.
—C'est vrai que vous ne sortiez presque jamais de votre maison ?
C'est vrai, mon enfant. Je vivais ici, au Homestead, la grande maison de briques rouges bâtie par mon grand-père. Le monde, je le recevais surtout par mes lettres. Tu sais, quand on frappait à ma porte, je l'entrouvrais à peine. Je parlais aux gens de l'autre côté, sans toujours me montrer. Imagine une voix qui te répond dans l'embrasure, sans visage. On me surnommait la Dame en blanc d'Amherst. Beaucoup croyaient que j'avais peur du monde. Mais je n'avais pas peur : je choisissais. Dans ma chambre du premier étage, près du jardin, j'avais tout l'univers qu'il me fallait pour écrire.
Je n'avais pas peur du monde : je le choisissais petit.
—Vous faisiez quoi de vos journées, alors, si vous restiez chez vous ?
Oh, j'étais bien occupée ! Le matin, je faisais le pain de la maison. Tu ne me croirais pas, mais j'ai même gagné un prix dans une foire pour mon pain de seigle. La fille qu'on disait recluse savait pétrir, vois-tu. L'après-midi, je descendais au jardin. J'aimais les fleurs comme on aime des amies. Et j'écrivais des lettres, des centaines de lettres. Le soir, je jouais un peu de piano au salon avec ma famille. Une maison n'est pas une prison quand on sait la remplir. Mes journées étaient pleines de farine, de pétales et de mots.
Une maison n'est pas une prison quand on sait la remplir.
—Et les enfants du quartier, vous leur parliez ?
Bien sûr ! Mais à ma façon. Quand je cuisais des gâteaux, je les mettais dans un petit panier en osier. Puis je faisais descendre ce panier par la fenêtre, au bout d'une corde, jusqu'aux enfants en bas. Imagine la scène : un panier qui glisse le long du mur, plein de pain encore tiède, et des rires d'enfants qui l'attrapent. Je ne descendais pas, mais je donnais. C'était ma manière à moi de tendre la main. Toi qui es là, devant moi, tu vois : aujourd'hui je n'ai même pas de panier entre nous. C'est rare. Profitons-en, mon enfant.
Je ne descendais pas vers le monde, mais je lui tendais un panier.
—Pourquoi vous gardiez des fleurs séchées dans un cahier ?
Ah, mon herbier ! Je l'ai commencé toute jeune, vers quatorze ans. J'allais cueillir des plantes, je les faisais sécher, puis je les collais sur des pages. À côté de chacune, j'écrivais son nom avec soin. À la fin, j'avais plus de quatre cents plantes rangées comme un trésor. Tu sais, à mon époque, beaucoup de jeunes filles instruites faisaient cela : c'était mêler la science et la beauté. Une fleur séchée, c'est un peu un poème : on arrête le temps sur une chose fragile. Regarder une fleur de très près, c'est déjà commencer à écrire. La nature fut ma première maîtresse.
Une fleur séchée, c'est un poème : on arrête le temps sur une chose fragile.
—Vous écriviez vos poèmes dans de vrais livres ?
Non, et c'est tout le mystère ! Je prenais quelques feuilles, je les pliais, puis je les cousais ensemble avec du fil, à la main. J'appelais ces petits carnets des fascicules — c'est juste le nom d'un cahier cousu soi-même. Dedans, je recopiais mes poèmes au propre, à la plume, avec une encre brune. Parfois j'écrivais même sur le dos d'une vieille enveloppe ! J'en ai cousu une quarantaine, contenant près de huit cents poèmes. Imagine : pas d'éditeur, pas d'imprimeur. Juste mes mains, une aiguille et du fil. Mes livres, c'est moi qui les fabriquais entièrement, un point de couture après l'autre.
Mes livres, je les cousais moi-même, un point après l'autre.

—Et tous ces poèmes, on les a trouvés comment après ?
Voilà la partie qui ressemble à un conte. De mon vivant, presque personne ne savait combien j'écrivais. J'en avais composé près de mille huit cents, mais je les rangeais, cousus, dans un coffre. Après ma mort, en 1886, c'est ma sœur Lavinia qui a ouvert ce coffre. Imagine sa surprise : elle découvre des centaines et des centaines de poèmes inconnus, là, sous ses yeux. Toute une œuvre cachée dans le bois d'un meuble. Si elle avait tout brûlé, tu ne serais pas assis devant moi aujourd'hui. Parfois, un trésor dort des années dans une chambre, et il suffit d'une main qui ouvre.
Toute une œuvre dormait dans un coffre, et il a suffi d'une main pour l'ouvrir.
—Vous montriez vos poèmes à quelqu'un quand même ?
À très peu de gens. Mais un jour, en 1862, j'ai osé. J'ai écrit à un critique que je n'avais jamais rencontré, Thomas Wentworth Higginson. Et tu sais quelle question je lui ai posée ? Je lui ai demandé de me dire si mes vers étaient vivants — « say if my Verse is alive? ». Quel drôle de mot, vivant, pour des poèmes, non ? Mais pour moi c'était la vraie question. Un poème mort, c'est de l'encre sur du papier. Un poème vivant, ça respire dans le cœur de celui qui le lit. J'avais besoin qu'un inconnu me dise si mon souffle passait jusqu'à lui. Nous nous sommes écrit vingt ans.
Un poème vivant, ça respire dans le cœur de celui qui le lit.

—Pourquoi vous ne vouliez pas être célèbre de votre vivant ?
Tu poses une grande question, mon enfant. On me l'a proposé, pourtant. Mon ami Higginson aurait pu m'aider à publier. Mais à chaque fois, je refusais. De mon vivant, à peine dix de mes poèmes ont paru, souvent sans mon accord, et on les avait changés ! On corrigeait mes tirets, on lissait mes vers. Cela me blessait. Imagine qu'on redresse ta plante préférée pour la rendre « bien droite » : elle n'est plus la tienne. Je préférais garder mes poèmes intacts, à moi, plutôt que célèbres et abîmés. La gloire, ça pouvait attendre. La vérité de mes vers, non.
Je préférais mes poèmes intacts et à moi plutôt que célèbres et abîmés.
—Pourquoi vous parliez autant de la mort dans vos poèmes ? Ça ne faisait pas peur ?
Tu sais, à mon époque, la mort était partout. La guerre de Sécession ravageait le pays, et tant d'enfants mouraient jeunes. On ne pouvait pas faire semblant de ne pas la voir. Alors, dans un de mes poèmes, « Because I could not stop for Death », je n'en ai pas fait un monstre. Je l'ai imaginée comme un monsieur poli qui arrête sa calèche pour toi, parce que toi tu étais trop occupé pour t'arrêter. Tu montes, et il te conduit doucement. En la rendant courtoise, je l'apprivoisais un peu. Mettre des mots sur ce qui fait peur, c'est déjà cesser un peu de trembler.
Mettre des mots sur ce qui fait peur, c'est déjà cesser un peu de trembler.
—Si vous reveniez aujourd'hui, qu'est-ce que vous voudriez qu'on retienne de vous ?
Quelle belle question pour finir. Je voudrais qu'on retienne ceci : on peut vivre dans une seule chambre et toucher le monde entier. Je n'ai presque pas voyagé, mais mes poèmes, eux, ont fait le tour de la Terre. Dans l'un d'eux, j'ai comparé l'espérance à un petit oiseau qui chante dans l'âme et ne s'arrête jamais — « Hope is the thing with feathers ». C'est ce que je te laisse, mon enfant. Quand tu seras triste, écoute s'il y a un chant qui continue, tout au fond de toi. Une fille silencieuse d'Amherst te parle encore, cent ans après. C'est ça, la magie des mots : ils restent vivants quand nous ne le sommes plus.
On peut vivre dans une seule chambre et toucher le monde entier.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Emily Dickinson. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



