Interview imaginaire avec Emma Goldman
par Charactorium · Emma Goldman (1869 — 1940) · Lettres · Politique · Philosophie · 5 min de lecture

New York, un soir de l'hiver 1917. Dans un appartement encombré du Lower East Side, entre les piles d'épreuves de Mother Earth et l'odeur du hareng mariné, une femme aux lunettes rondes range ses tracts avant une conférence. Emma Goldman accepte de parler, à condition qu'on ne lui demande pas d'être polie.
—Comment est née cette revue, Mother Earth, que vous dirigez depuis plus de dix ans ?
En 1906, j'ai compris qu'une idée sans encre reste un murmure. J'ai loué une presse, réuni quelques camarades affamés, et Mother Earth est sortie chaque mois depuis, financée par mes tournées : je remplis ma mallette de brochures, je monte dans le train, je parle devant des ouvriers, et je reviens avec de quoi payer le papier. On y écrit sur l'anarchisme, oui, mais aussi sur le contrôle des naissances, ce que les lois Comstock interdisent formellement d'envoyer par la poste. Alors je brave la loi à chaque numéro. Une presse à imprimer, voyez-vous, n'est pas un meuble : c'est une arme aussi tranchante qu'un pavé, et infiniment plus durable. Le pavé casse une vitre ; le mot casse une certitude.
Le pavé casse une vitre ; le mot casse une certitude.
—Pourquoi risquer la prison pour quelques pages sur la contraception ?
Parce qu'une femme qui ne peut pas décider du nombre de ses enfants n'est libre de rien d'autre. En 1916, on m'a arrêtée pour avoir simplement expliqué, devant une salle comble, ce que tout médecin bourgeois murmure à ses clientes riches. Les lois Comstock décrètent obscène l'information que le pauvre réclame et que le riche possède déjà. Dans les tenements du Lower East Side, j'ai vu des mères de trente ans avec des visages de soixante, épuisées par une grossesse de trop. Diffuser ces pages, c'était mon devoir de conférencière autant que d'anarchiste. On peut m'enfermer ; on n'enferme pas une brochure une fois qu'elle a quitté ma mallette et circule de main en main.
—Vous souvenez-vous du discours de 1893 qui vous a menée derrière les barreaux ?
Comment l'oublier ? La crise avait jeté des milliers d'hommes à la rue, sans pain, sans travail. J'ai grimpé sur une estrade improvisée et j'ai dit à cette foule affamée que le pain était un droit : qu'ils le demandent, et qu'on le leur refuse, qu'ils le prennent. On m'a accusée d'incitation à l'émeute, condamnée à un an à Blackwell's Island. J'y suis entrée militante ; j'en suis sortie infirmière. Car dans cette prison, j'ai appris les soins aux malades, j'ai lavé les corps des femmes les plus méprisées de la ville, prostituées, ivrognes, mendiantes. Elles m'ont enseigné plus sur la société que tous les traités. On croyait me briser : on m'a trempée.
On croyait me briser : on m'a trempée.
—Que vous a laissé, au fond, cette année d'enfermement ?
Un métier et une conviction. Le métier, l'infirmerie, m'a nourrie plus tard quand les tribunaux fermaient les salles où je devais parler. La conviction, c'est que la prison ne corrige pas, elle fabrique ce qu'elle prétend punir. À Blackwell's Island, j'ai vu des filles de seize ans jetées là pour vagabondage, et j'ai compris que la loi n'était qu'une roue de char, fixe, immobile, qui écrase tous ceux qui ne marchent pas à son pas. Une grande idée, à ses débuts, ne peut jamais tenir dans la loi. Depuis, chaque barreau que j'ai touché n'a fait que confirmer ce que j'y avais appris en pansant des plaies.
—La presse vous a surnommée « la femme la plus dangereuse d'Amérique ». D'où vient cette réputation ?
De 1901, sans doute, quand Leon Czolgosz a tué le président McKinley. Je l'avais croisé une fois, ce garçon perdu qui rôdait autour de nos réunions. La police a voulu que je sois son inspiratrice, son cerveau. J'ai refusé de le renier publiquement, non que j'approuvasse son geste, mais parce que je ne crache pas sur un homme que le monde entier lynche déjà. Les journaux se sont déchaînés : voici la sorcière, l'égérie des assassins. On m'a fait la publicité que je n'aurais jamais pu m'offrir. Être dangereuse, dans leur bouche, signifie seulement refuser de mentir sur commande. Si dire la vérité aux puissants me rend dangereuse, alors je porte le titre comme une médaille.
Être dangereuse, dans leur bouche, signifie seulement refuser de mentir sur commande.

—En 1919, l'Amérique a fini par vous expulser. Comment avez-vous vécu ce départ forcé ?
Comme un vol, et comme une farce. On nous a embarqués de nuit, deux cent quarante-neuf d'entre nous, sur un vieux navire que la presse a baptisé le Soviet ark, l'arche des rouges. La Red Scare battait son plein : le pays tremblait devant le fantôme d'une révolution, et il expulsait ses agitateurs comme on jette du lest. J'avais passé trente-trois ans sur ce sol, j'y avais enterré mes illusions et mes camarades, et l'on me renvoyait comme une étrangère indésirable. Alexander Berkman était à mes côtés, comme toujours. Je regardais s'éloigner les lumières de New York et je me disais qu'un gouvernement qui craint tant les mots doit se savoir bien fragile.
—Vous êtes arrivée en Russie soviétique pleine d'espoir. Qu'y avez-vous trouvé ?
Une révolution changée en geôlier. J'étais partie de Petrograd dans l'exaltation : enfin une terre où l'anarchie allait fleurir, pensais-je. J'y ai trouvé la Tchéka, les prisons pleines de révolutionnaires, la parole muselée au nom du peuple. Le coup de grâce fut Cronstadt, en 1921, quand les bolcheviques ont écrasé sous la mitraille ces marins qui, hier, avaient fait la révolution. J'ai compris que ce régime dévorait ses propres enfants. J'en ai tiré un livre, My Disillusionment in Russia, où j'ai écrit ma colère plutôt que mon esprit. On m'a reproché d'affaiblir la cause. Mais une révolution qui fusille la liberté n'est plus une révolution : c'est un trône repeint en rouge.
Une révolution qui fusille la liberté n'est plus une révolution : c'est un trône repeint en rouge.

—Beaucoup de vos camarades vous ont reproché ce livre. Le regrettez-vous ?
Pas une ligne. Il était plus facile de se taire, de laisser croire au paradis d'Orient pendant que Lénine bâtissait un État plus vorace que tous les tsars. Mais je n'ai jamais servi une idole, fût-elle marxiste. Le bolchévisme promet la liberté pour demain à condition d'obéir aujourd'hui, et ce demain ne vient jamais. J'ai vu à Petrograd des anarchistes croupir dans les geôles de leurs anciens frères d'armes. Devais-je mentir pour ne pas gêner la propagande ? My Disillusionment in Russia n'a pas trahi la révolution : il a nommé les traîtres. On ne libère pas les hommes en leur forgeant de plus belles chaînes.
—Vous défendez l'émancipation des femmes bien au-delà du droit de vote. Qu'entendez-vous par là ?
Le bulletin de vote ne guérit pas une âme enchaînée. Trop de suffragettes réclament le droit de voter tout en gardant leur corset, au propre et au figuré. Moi, j'ai refusé le corset, les ornements, tout ce fatras qui déguise la soumission en coquetterie. La véritable émancipation commence dans le lit et dans la tête, pas dans l'isoloir. J'ai écrit que le droit le plus vital est le droit d'aimer et d'être aimée : the most vital right is the right to love and be loved. Une femme qui doit choisir entre être aimée et rester libre n'est pas encore affranchie. Voilà ce que je porte de ville en ville, ma mallette pleine de ces vérités que la bonne société trouve indécentes.
Le droit le plus vital est le droit d'aimer et d'être aimée.
—Dès 1909, vous parliez publiquement des droits des homosexuels. Pourquoi cette audace ?
Parce que la liberté ne se découpe pas en tranches respectables. Si je défends le droit d'aimer, je ne vais pas ajouter aussitôt : sauf ceux-là, sauf celles-là. Aux États-Unis, on emprisonne des hommes pour leur affection, comme on emprisonne les femmes pour leur savoir sur la contraception : toujours l'État et l'Église fourrant leur nez dans les alcôves. J'ai reçu des lettres bouleversantes de gens que le monde traitait en monstres, et j'en ai parlé en conférence, ce qui a scandalisé jusqu'à mes propres camarades. Tant pis. L'anarchisme, pour moi, c'est exiger pour chacun le droit aux choses belles et rayonnantes. Une émancipation qui exclut est une hypocrisie de plus.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Emma Goldman. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


