Interview imaginaire avec Énée
par Charactorium · Énée · Mythologie · 6 min de lecture
C'est sous les portiques du palais de Carthage, un soir de la première année qui suivit le naufrage troyen, que la reine Didon retrouve son hôte Énée. Les lampes de bronze brûlent une huile parfumée, et l'on entend au loin le ressac contre les môles de la cité neuve. Elle l'a recueilli mendiant des vents, l'a couvert d'or et de festins ; mais déjà court la rumeur que les dieux le rappellent vers l'ouest. Ce soir, avant que tout ne se brise, elle veut comprendre l'homme qu'elle a accueilli à sa table.
—Énée, on dit que tu as fui Troie en flammes ton vieux père sur les épaules. Raconte-moi cette nuit-là, telle que tu l'as vécue.
La nuit où Troie brûlait, Didon, je n'ai pas pesé longtemps. Les Grecs sortaient du ventre du cheval, les toits croulaient, et mon premier geste fut de charger mon père Anchise sur mes épaules. Il serrait contre lui nos dieux domestiques, les Penates, et de ma main je tenais celle du petit Ascagne, qui trottinait pour suivre mon pas. J'aurais pu saisir mes armes et mourir glorieusement dans les rues : un guerrier l'eût fait. Mais les dieux me commandaient de sauver les miens, non de périr. Dans la fumée j'ai perdu mon épouse Créuse, et cette blessure ne m'a jamais quitté. Toi qui m'as reçu comme un prince, tu vois en moi un héros ; cette nuit-là, je n'étais qu'un fils et un père.
Cette nuit-là, je n'étais qu'un fils et un père.
—Beaucoup eussent emporté l'or et les armes de leur maison. Pourquoi un vieillard et un enfant, plutôt que tes trésors, fils d'Anchise ?
Parce que l'or se rachète, Didon, mais un père ne se retrouve pas. Chez nous, le devoir envers les dieux, les ancêtres et le sang passe avant tout le reste : c'est ce que mon peuple nomme la pietas. Abandonner Anchise aux flammes pour sauver des coffres, c'eût été me trahir moi-même et offenser le ciel. Les Penates qu'il portait valaient mille palais : ils sont l'âme de Troie, que j'emporte pour la replanter ailleurs. Un homme qui n'honore pas ce qui l'a fait n'a rien à fonder. J'ai choisi de porter mon passé sur mes épaules plutôt que mes richesses entre les bras ; et c'est ce fardeau-là, vois-tu, qui m'a conduit jusqu'à tes rivages.
L'or se rachète, mais un père ne se retrouve pas.
—Te souviens-tu du soir où mes gens t'ont recueilli, naufragé, sur mes côtes ? J'ai ouvert Carthage à un inconnu. Qu'as-tu éprouvé alors ?
Je m'en souviens comme d'un songe, Didon. Les vents nous avaient brisés, ma flotte était dispersée, et je marchais dans ta ville neuve sans savoir si l'on m'égorgerait ou m'accueillerait. Puis tu m'as fait asseoir à ta table, tu as offert le vin et le pain à des errants qui n'avaient plus de patrie. J'ai vu une reine bâtir des remparts pendant que moi je n'avais qu'une cendre derrière moi. Quand tu m'as prié de conter la chute de Troie, j'ai pleuré devant tout ton peuple, et tu n'en as pas ri. Ce que tu m'as donné ici, ce n'est pas seulement un toit : c'est le souvenir qu'un homme privé de tout peut encore être traité en hôte sacré. Cela, je ne l'oublierai jamais.
—Et pourtant je te sens déjà partir, Énée. Quelle force t'arrache à cette ville — et à moi — malgré tout ?
Ne crois pas que je parte le cœur léger, Didon ; ce n'est pas de mon gré que je quitte tes rivages. Les dieux me harcèlent jusque dans mon sommeil : un messager du ciel m'a rappelé que ma route ne s'achève pas ici, que je dois gagner l'Italie et y planter les dieux de Troie. Si je n'écoutais que mon désir, je resterais bâtir tes murs à tes côtés. Mais je ne m'appartiens pas. Je porte un peuple, un père dans la tombe, un fils dont l'avenir n'est pas encore né. Refuser le Fatum, ce serait condamner tous ceux qui se sont confiés à moi. Comprends-le, je t'en supplie : je ne fuis pas une reine, j'obéis à un ordre plus vieux que mon propre cœur.
Je ne fuis pas une reine, j'obéis à un ordre plus vieux que mon cœur.
—Cette Italie que les oracles te promettent — qu'es-tu censé y bâtir ? Quel devoir t'y appelle si fort, Énée ?
On m'a promis, Didon, une terre du couchant où je dois fonder une cité nouvelle. Là, dit l'oracle, les dieux de Troie retrouveront un foyer durable, et d'eux sortira une race appelée à de grandes choses. Je ne pars pas conquérir pour la gloire : je cherche un sol où rallumer le feu sacré que j'ai sauvé des flammes. Mon père me l'a répété avant de mourir, les Penates eux-mêmes me l'ont signifié dans la nuit. Je dois unir mes Troyens errants à un peuple latin, mêler nos sangs, et faire de deux exils une seule patrie. C'est un fardeau plus qu'un triomphe. Je ne verrai peut-être pas cette cité grandir ; mais je dois en poser la première pierre, dussé-je y user mes dernières forces.

—On murmure qu'une épouse latine et une guerre t'attendent là-bas. Crains-tu de verser le sang pour une terre qui n'est pas la tienne ?
Je le crains, Didon, et je serais fou de prétendre le contraire. Les présages annoncent qu'un roi du Latium me donnera sa fille, Lavinia, pour sceller l'alliance des deux peuples ; mais une telle union se paie. Un prince de ce pays, dit-on, la convoitait déjà, et il ne cédera pas sans combattre. Je n'ai pas fui dix années de mer pour aller semer la mort de gaieté de cœur. Pourtant, si l'on m'impose la guerre, je la mènerai, car le destin ne se fonde pas sur des vœux mais sur du courage. J'ai assez vu brûler une ville pour savoir le prix du sang. Je prie seulement que le sol où reposera Troie ressuscitée n'en boive pas trop avant de porter ses fruits.
—Tu parles d'Anchise au passé. La mort te l'a-t-elle donc pris durant ce long voyage, avant que tu n'abordes chez moi ?
Oui, Didon, et c'est ma plaie la plus sourde. Après tant de mers franchies, alors que je croyais le pire derrière nous, mon père s'est éteint sur les rivages de Sicile, à Drepane. Lui qui avait survécu à l'incendie de Troie, lui que j'avais arraché aux Grecs sur mes épaules, la vieillesse me l'a ravi quand je le croyais sauvé. Je l'ai pleuré, puis j'ai célébré pour lui des jeux funèbres, comme il sied à un fils. Tu m'as vu maître de moi à ta table ; sache que je porte en dedans un deuil que nul festin n'apaise. Le guide de toute ma fuite n'est plus là pour me dire si j'ai bien fait. Et c'est sans lui, désormais, que je dois lire le ciel.

—Voudrais-tu, si les dieux le permettaient, entendre encore sa voix — fût-ce parmi les ombres des morts, Énée ?
Plus que tout, Didon. On m'a parlé d'une prêtresse, la Sibylle qui sert Apollon près de Cumes, sur la côte d'Italie. Elle aurait le pouvoir d'ouvrir aux vivants la route qui descend chez les morts, pour qui sait l'apaiser. Si cela m'est accordé, j'irai chercher l'ombre de mon père au seuil des Enfers. Non pour pleurer encore, mais pour qu'il me révèle ce qui attend les miens, et que je sache enfin si tant d'épreuves ont un sens. Un fils a le droit de demander à son père s'il a tracé la bonne route. Je crois que là-bas, parmi les ténèbres, m'attend la révélation de tout ce pour quoi je souffre. Cette pensée, seule, me donne la force de remonter chaque jour à bord.
—Ce Fatum que tu invoques sans cesse, Énée — n'est-il pas lourd de porter une vie écrite avant même qu'on la vive ?
Il est plus lourd que mon père sur mes épaules, Didon, et je le porte chaque heure. Tu me crois libre, debout devant toi ; je ne le suis point. Depuis la chute de Troie, je sais que mes pas sont tracés d'avance, que je dois aller où le ciel me pousse, aimer ou quitter selon son ordre. Un homme ordinaire choisit sa route ; moi, je ne fais qu'accomplir la mienne. C'est une grandeur, je l'admets, mais c'est aussi une chaîne. Le Fatum ne me demande pas si je suis las, s'il me coûte de te laisser, si je rêve parfois d'une vie simple sous un toit tranquille. Je suis l'instrument d'un dessein qui me dépasse. Voilà pourquoi je parais froid quand je saigne en dedans.
Le destin est plus lourd que mon père sur mes épaules, et je le porte chaque heure.
—Et cette race que tu dois engendrer — la verras-tu jamais, ou n'es-tu que le premier anneau d'une chaîne sans fin ?
Je crois bien n'en être que le commencement, Didon. Les oracles me promettent que de mon fils Ascagne — celui que les miens nomment aussi Iule — naîtra une lignée de rois, et de cette lignée une cité dont on dit qu'elle ne connaîtra pas de bornes. Mais ces splendeurs, je ne les contemplerai pas. Moi, je dois seulement aborder, fonder, planter le feu sacré, puis m'effacer. Je suis le passeur, non le but. C'est une étrange destinée que de peiner pour un âge où l'on ne sera plus qu'un nom murmuré par ses descendants. Pourtant je m'y soumets : un homme se grandit à servir plus grand que lui. Si ma souffrance d'aujourd'hui fait la gloire des miens demain, alors je n'aurai pas erré pour rien sur tes mers.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Énée. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



