Interview imaginaire avec Eugenie Clark
par Charactorium · Eugenie Clark (1922 — 2015) · Sciences · Exploration · 6 min de lecture

Sarasota, Floride, fin d'après-midi. L'eau du golfe scintille derrière les vitres du laboratoire qu'elle a fondé il y a un demi-siècle. Eugénie Clark, la peau tannée par soixante ans de sel et de soleil, pose sa combinaison encore humide sur une chaise et accepte de remonter le fil de sa vie sous-marine.
—Où faut-il remonter pour trouver l'origine de cette vie passée sous l'eau ?
À un samedi matin de mon enfance, à New York. Ma mère travaillait, et elle me déposait à l'Aquarium de Battery Park pour la journée, faute de mieux. J'y ai trouvé bien plus qu'une garderie. Je restais des heures, le front contre le verre froid, à suivre le lent va-et-vient des poissons. Je m'imaginais de l'autre côté de la vitre, marchant au fond, parmi eux, dans ce silence vert. J'avais neuf ans et je ne le savais pas encore, mais toute ma vie tenait déjà dans ce désir absurde et têtu : passer de l'autre côté du verre. Ma mère était japonaise ; elle m'avait appris qu'on peut regarder longtemps une chose avant de la comprendre. C'est peut-être là, au fond, qu'est née l'ichtyologue.
Toute ma vie tenait dans ce désir têtu : passer de l'autre côté du verre.
—Comment passe-t-on de cette petite fille rêveuse à une scientifique de terrain, harpon à la main ?
Par les diplômes, d'abord — une licence de zoologie au Hunter College en 1942, puis un doctorat à l'université de New York en 1950. Mais un titre ne vous met pas à l'eau. Ce qui a tout changé, c'est le scaphandre autonome que Cousteau venait de mettre au point : soudain, on pouvait respirer là-dessous, longtemps, sans câble vers la surface. Enfin je pouvais entrer dans l'aquarium de mon enfance, qui avait la taille d'un océan. J'ai appris à manier un simple harpon à main — un Hawaiian sling — pour prélever mes spécimens ; c'est lui qui a donné son titre à mon premier livre, Lady with a Spear. Je n'étais plus la fillette au front collé au verre : le verre avait disparu.
—Pourquoi consacrer tant d'années à dresser des requins dans votre laboratoire ?
Parce que tout le monde les croyait bêtes, de simples mâchoires poussées par la faim. Dans mes bassins de Floride, entre 1958 et 1959, j'ai voulu vérifier. J'ai appris à des requins-citrons à pousser une cible immergée avec leur museau : s'ils appuyaient, une récompense de nourriture tombait. Ils ont compris. Mieux : ils se souvenaient d'une séance à l'autre, et reprenaient l'exercice après des semaines d'interruption. J'ai publié ces résultats dans la revue Science. Un prédateur qui apprend et qui mémorise, ce n'est plus une machine à tuer, c'est un animal. Cette petite cible ronde a fait, je crois, plus pour la réputation des requins que tous les discours : elle prouvait qu'il y avait quelqu'un derrière ces yeux qu'on disait vides.
Un prédateur qui apprend et qui mémorise, ce n'est plus une machine à tuer, c'est un animal.
—Qu'est-ce que ces expériences ont changé dans votre propre regard sur ces animaux ?
Elles m'ont appris la patience et l'humilité. Au Cape Haze Marine Laboratory, que j'avais fondé en 1955, je passais mes après-midi penchée sur les bassins, ardoise et carnet à la main, à noter le moindre écart de comportement. On imagine le savant qui domine sa bête ; en réalité, c'est l'animal qui vous impose son rythme. Un requin ne se presse pas pour vous faire plaisir. J'ai compris que le conditionnement n'était pas un tour de dressage, mais une conversation lente entre deux intelligences très différentes. Et j'ai cessé d'avoir peur, non par bravade, mais parce que la peur naît de l'ignorance. Plus je les connaissais, moins ils me paraissaient monstrueux — et plus le vrai mystère s'épaississait.
—Vous souvenez-vous de la découverte du répulsif de la sole de Moïse, en mer Rouge ?
Très bien. En mer Rouge, du côté de Ras Muhammad, j'observais un petit poisson plat, la sole de Moïse, qui sécrète au moindre danger un liquide laiteux. Ce qui m'a stupéfiée, c'est ce qu'il faisait aux requins : quand l'un d'eux tentait de la happer, sa mâchoire semblait se figer, s'ouvrir malgré lui, et il s'enfuyait comme brûlé. J'avais sous les yeux un poisson minuscule qui mettait en déroute le grand prédateur. La toxine responsable, la pardaxine, ouvrait une piste inespérée : un répulsif naturel pour protéger les plongeurs. Rien ne remplace le terrain. Aucune théorie de cabinet ne m'aurait montré cette mâchoire de requin se refusant à mordre.
Un poisson minuscule qui mettait en déroute le grand prédateur.

—Qu'est-ce qui vous attirait tant vers ces campagnes lointaines, en Égypte notamment ?
L'eau chaude et claire de la mer Rouge, d'abord, où j'ai mené ma première grande campagne dès 1951. Un récif corallien y déborde d'une vie si dense qu'on ne sait plus où poser le regard : chaque anfractuosité cache une espèce, parfois inconnue. Les journées commençaient tôt, à vérifier les bouteilles d'air avant la grande chaleur, puis je m'immergeais, ardoise sous-marine à la main, pour dessiner et noter avant que la mémoire ne trahisse. Le soir, sous la lampe, je rédigeais. Ma vie s'est partagée ainsi, entre ma base de Floride et ces campements côtiers, ces bateaux de recherche. On me demandait si cette vie nomade ne me pesait pas ; mais comment peser le bonheur d'ouvrir chaque matin une porte sur un monde encore à décrire ?
—Comment avez-vous eu vent de ces fameux requins « endormis » du Mexique ?
Par un pêcheur, vers 1973. Il me parlait de requins immobiles, tapis dans des grottes sous-marines près d'Isla Mujeres, au large de Cancún — des requins qui ne nageaient pas. On me pressa de n'y voir qu'une légende de marin : chacun savait alors qu'un requin devait avancer sans cesse pour faire passer l'eau sur ses branchies, donc pour respirer. S'arrêter, c'était mourir. Beaucoup me trouvèrent bien naïve de prêter l'oreille à ce conte. Mais je n'ai jamais su croire ou nier une chose sans être allée voir. Alors j'ai plongé dans ces grottes. Et ils étaient là, posés au fond, parfaitement vivants, respirant dans un courant qui les traversait. Le pêcheur avait raison ; les savants, moi comprise, avions présumé.
Je n'ai jamais su croire ou nier une chose sans être allée voir.
—Que diriez-vous à ceux qui vous voient encore plonger à un âge avancé ?
Que l'océan ne demande pas d'âge sur son seuil. J'ai fait l'une de mes dernières plongées à quatre-vingt-douze ans, peu avant la fin, et j'ai réalisé au fil de ma vie plus de soixante-dix plongées en submersible profond, jusque dans ces zones où la lumière du soleil n'atteint plus. On me prenait pour une entêtée ; je crois surtout que je n'ai jamais cessé d'être cette enfant devant la vitre. La curiosité, si on la nourrit, ne vieillit pas — c'est le corps qui traîne derrière. Descendre encore une fois, sentir la pression, voir surgir dans le faisceau une forme qu'on n'avait jamais décrite : c'est cela que je ne voulais pas quitter. On ne prend pas sa retraite d'un émerveillement.
On ne prend pas sa retraite d'un émerveillement.
—On vous a surnommée la « Dame des requins » : ce titre vous convenait-il ?
Il m'amusait et m'engageait à la fois. La vulgarisation scientifique n'est pas un à-côté pour moi : à quoi bon savoir si l'on garde ce savoir pour soi ? En 1981, j'ai signé dans National Geographic un article que j'ai voulu intituler « Sharks: Magnificent and Misunderstood » — magnifiques et incompris. Tout est dans ce dernier mot. On avait fait du requin un croque-mitaine, alors qu'il est rarement un danger pour l'homme et qu'il joue dans l'océan un rôle irremplaçable. Une douzaine d'articles, plusieurs livres : j'ai passé autant de temps à écrire pour le public qu'à travailler dans mes bassins. Changer une image ancrée dans la peur demande plus d'obstination encore que dresser un requin-citron.
Magnifiques et incompris : tout est dans ce dernier mot.
—Que souhaiteriez-vous que l'on retienne de votre travail auprès du grand public ?
Que la peur recule toujours devant le regard patient. Quand j'ai publié Lady with a Spear en 1953, je ne me doutais pas que ce récit de plongées et de campagnes de pêche toucherait tant de lecteurs qui n'entreraient jamais dans l'eau. C'est là que j'ai compris ma seconde vocation : raconter. Un enfant qui lit qu'un requin peut apprendre, qu'une petite sole peut le mettre en fuite, cet enfant ne regardera plus jamais l'océan de la même façon. Je n'ai pas seulement voulu ajouter des espèces au catalogue de l'ichtyologie ; j'ai voulu rendre la mer moins effrayante et plus vaste dans les esprits. Si quelques-uns, en me lisant, ont eu envie à leur tour de coller le front à la vitre, alors j'ai fait mon travail.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Eugenie Clark. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


