Interview imaginaire avec Flora Tristan
par Charactorium · Flora Tristan (1803 — 1844) · Politique · 6 min de lecture
C'est dans son logement parisien encombré de plans et de brochures que le vieux Charles Fourier reçoit Flora Tristan, en cet automne 1837. Une lampe à huile éclaire les feuillets du théoricien de l'Association, dont l'air sent la cire et le papier vieilli. Ils se connaissent par les idées : elle a lu son rêve de phalanstère, il a entendu parler de cette jeune femme revenue du Pérou qui veut refaire le monde. Affaibli mais l'œil vif, le maître utopiste veut comprendre d'où vient le feu qui anime sa cadette.
—Flora, vous voilà revenue de ce Pérou lointain où votre famille vous a si durement reçue. Qu'êtes-vous donc allée chercher là-bas, mon enfant ?
J'y suis allée chercher mon dû, Charles, et ma place parmi les vivants. En 1833, j'ai traversé l'Atlantique pour réclamer l'héritage de mon père, cet aristocrate péruvien mort quand j'étais enfant. À Arequipa, ma famille m'a reçue avec des sourires, puis m'a refusé tout droit : mes parents ne s'étaient pas mariés selon les lois d'Espagne, donc je n'étais rien — une bâtarde, une paria. J'ai vu là, dans cette maison opulente, comment une femme sans état civil n'existe pas aux yeux du droit. Vous qui rêvez d'un monde réconcilié, sachez que j'en suis revenue le cœur en guerre. Ce refus ne m'a pas seulement privée d'une fortune : il m'a ouvert les yeux sur toutes les exclusions que les lois fabriquent.
J'en suis revenue le cœur en guerre.
—Vous écrivez, m'a-t-on dit, le récit de ce voyage. Pourquoi vous nommer vous-même paria dans son titre — n'est-ce point vous abaisser ?
Au contraire, je le porte comme un étendard. Une paria, c'est une exclue, une sans-droit — et c'est ce que les lois ont fait de moi : femme mariée sans pouvoir divorcer, fille reniée sans héritage. Mon livre, je l'appelle Pérégrinations d'une paria, car je veux que le lecteur voie le monde par les yeux de celle qu'on rejette. J'y ai écrit ces mots : « Je vins au monde avec un cœur aimant, une imagination vive, et cette disposition à croire au bien qui fait qu'on est toujours dupe. » Toute ma vie, on a abusé de cette confiance. En me disant paria, je ne m'abaisse pas, Charles : je rends leur honte à ceux qui excluent.
—On murmure que votre mari vous poursuit encore. Vous l'avez quitté voici plus de dix ans — la loi ne vous protège-t-elle donc point ?
La loi ? Elle me livre à lui, Charles, voilà la vérité. En 1821, à dix-sept ans, on m'a mariée à André Chazal, un graveur que je n'aimais point. Quatre années de ce joug m'ont suffi : en 1825, je me suis enfuie avec mes enfants. Mais le divorce a été aboli en 1816 — une femme mariée n'a plus aucune issue légale. Je suis donc liée pour toujours à un homme qui me hait. Il me traque, me menace, m'a déjà arraché ma fille. Songez-y : on me commande de retourner sous son toit, et si je refuse, c'est moi la coupable. Voilà ce que devient une femme sous nos lois : une chose dont un mari dispose à sa guise.
—Et vos enfants, Flora ? Ce droit de visite qu'on vous dispute — comment une mère peut-elle se battre quand la loi arme le père ?
Je me bats avec les seules armes qu'on me laisse : ma plume et mon obstination. Le droit de visite, je dois le mendier devant des juges qui ne voient en moi qu'une épouse rebelle. Chazal réclame nos enfants comme on réclame un bien, et la loi lui donne presque toujours raison. J'ai adressé pétition sur pétition aux députés pour qu'on rétablisse le divorce, pour qu'une femme puisse échapper à un époux qui la brutalise. On me rit au nez. Mais je ne me tairai pas : ce combat n'est pas le mien seul, c'est celui de toutes les femmes enchaînées. Charles, vous qui voulez libérer l'humanité entière, comprenez que rien ne se fera tant que la moitié du genre humain restera en servitude dans le mariage.
—Vous avez aussi traversé la Manche. Qu'avez-vous vu dans ce Londres que toute l'Europe nous vante comme la cité du progrès ?
J'ai vu l'enfer sous les lampes à gaz, Charles. Londres est la plus riche cité du monde, et c'est là que la misère est la plus noire. Je suis descendue dans les quartiers où les familles s'entassent dans des caves, j'ai visité les prisons, j'ai parlé à ces malheureuses que la faim jette à la prostitution. Pendant que les fabriques crachent l'or, des enfants meurent sur les trottoirs. J'ai écrit ceci : « Lorsque la société refuse de remplir les obligations qu'elle a contractées envers ses membres, le pacte est rompu, et chacun reprend sa liberté naturelle. » Voilà ma conviction : une société qui affame ses ouvriers n'a plus aucun droit sur leur obéissance.
J'ai vu l'enfer sous les lampes à gaz.

—Comment recueillez-vous tout cela, Flora ? Une femme seule, dans ces bas-fonds — n'est-ce point téméraire de vouloir tout voir de vos propres yeux ?
Téméraire, peut-être — mais je ne crois qu'à ce que j'ai vu. Partout je vais avec mon carnet, et j'y consigne tout : les salaires, les heures, le nombre d'enfants dans une seule pièce, l'odeur des ateliers. Je n'écris pas du fond d'un cabinet, Charles : je descends, j'interroge, je note. Pour une femme, chaque déplacement est un combat — il me faut un passeport, des autorisations, et l'on me regarde de travers partout où je passe seule. Mais c'est le prix de la vérité. Un réformateur qui n'a pas vu la misère de ses propres yeux ne fait que rêver tout haut. Moi, je veux que mes pages soient un procès-verbal, des preuves qu'on ne pourra pas démentir.
—Vous connaissez mon rêve d'Association, ce phalanstère où chacun trouverait sa place. Quel est donc ce projet d'union dont on vous entend parler ?
Votre Association m'a éclairée, Charles, je ne le cache pas. Mais là où vous bâtissez des phalanstères harmonieux, moi je pars de la classe qui souffre : les ouvriers. Mon dessein, c'est l'Union ouvrière — que tous les travailleurs de France, hommes et femmes, s'unissent en une seule force. Qu'ils cotisent ensemble, qu'ils élèvent leurs propres palais où l'on instruirait leurs enfants et soignerait leurs vieillards. Seuls, ils sont écrasés ; unis, ils seront une puissance que nul ne pourra plus ignorer. Je veux leur crier : « Ouvriers et ouvrières, dans l'état d'isolement où vous êtes, vous êtes faibles ; unissez-vous ! » Ce n'est pas la charité que je leur demande d'attendre — c'est leur propre délivrance, par leurs propres mains.
—Vous mêlez les femmes aux ouvriers dans un même combat. N'est-ce point trop demander, Flora, de porter deux fardeaux à la fois ?
Ce ne sont pas deux fardeaux, Charles, c'est le même. L'ouvrière est doublement écrasée : comme travailleuse et comme femme. Tant que la mère restera ignorante et asservie, comment voulez-vous qu'elle élève des hommes libres ? La femme du peuple est la dernière des dernières, et c'est par elle qu'il faut commencer. Je le dis aux ouvriers eux-mêmes : en méprisant leurs compagnes, ils forgent leurs propres chaînes. L'émancipation des travailleurs ne sera complète que le jour où la femme marchera à leur côté, instruite, libre, leur égale. Voilà pourquoi je place la question des femmes au cœur même de la question sociale. On me traite de folle pour cela. Je préfère être folle aujourd'hui que sage dans l'injustice.
L'ouvrière est doublement écrasée : comme travailleuse et comme femme.
—On dit que vous voulez parcourir la France entière pour porter cette parole. À votre santé fragile, est-ce bien raisonnable, mon amie ?
Raisonnable, non — nécessaire, oui. Un livre ne suffit pas : il faut aller au-devant des ouvriers, dans leurs villes, dans leurs ateliers. Je projette de parcourir la France entière, ma malle pleine d'exemplaires de l'Union ouvrière, pour les leur remettre en main propre et leur parler face à face. J'irai à Lyon voir les canuts, ces tisserands de soie qui se sont soulevés en 1831 et 1834 et qui savent déjà ce que vaut la solidarité. J'irai partout où l'on tisse, où l'on forge, où l'on souffre. Ma santé ? Qu'importe. Une cause comme celle-ci vaut bien qu'on s'y consume. Si je dois m'épuiser sur les routes, ce sera en semant — et d'autres récolteront.
—Flora, je suis vieux et mon phalanstère n'est encore qu'un rêve sur le papier. Que restera-t-il, croyez-vous, de tout ce que nous semons ?
Ne dites pas cela, Charles — vos idées ont déjà allumé bien des feux, le mien parmi eux. Ce que nous semons ne nous appartient pas ; il germera quand nous ne serons plus là pour le voir. Moi, je ne verrai peut-être jamais l'union que j'appelle. Mais qu'importe celui qui sème, pourvu que la moisson vienne. Les ouvriers s'uniront, les femmes se relèveront — non par la grâce des puissants, mais par leur propre volonté. Je n'ai ni fortune, ni titre, ni même un toit à moi ; je n'ai que ma parole et cette certitude. Vous m'avez appris qu'un autre monde est possible. Je passerai ma vie à le rendre nécessaire, et qu'on m'oublie, peu m'importe, pourvu qu'on n'oublie pas les misérables pour qui je me suis battue.
Qu'importe celui qui sème, pourvu que la moisson vienne.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Flora Tristan. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


