Interview imaginaire avec Forough Farrokhzad
par Charactorium · Forough Farrokhzad (1935 — 1967) · Lettres · Spectacle · 6 min de lecture

Téhéran, un après-midi d'automne du milieu des années 1960. Dans un appartement où traînent des cahiers de vers et l'odeur du thé noir, Forough Farrokhzad reçoit, une cigarette à la main, revenant tout juste du studio où elle montait un film. La lumière décline sur les toits de la capitale ; elle parle bas, avec cette gravité tranquille de qui a déjà vécu plusieurs vies en trente ans.
—Comment votre premier recueil a-t-il changé votre vie ?
En 1955, j'ai publié Asir, La Captive. Je ne savais pas encore qu'un livre pouvait faire l'effet d'une gifle. Pour la première fois, une femme disait « je », disait le désir, l'enfermement, ce corps qu'on voudrait tenir et qu'on ne tient jamais. On m'a lue, on m'a insultée, on m'a plainte. Dans les cercles où l'on récitait encore le ghazal comme une prière, mes vers passaient pour une indécence. Mais je ne pouvais pas mentir : écrire, pour moi, c'était arracher le rideau. Le scandale ne m'a pas fait taire, il m'a rendue célèbre — et terriblement seule. J'ai compris ce jour-là qu'une femme qui parle vrai paie toujours le prix fort.
Écrire, pour moi, c'était arracher le rideau.
—Que diriez-vous de ce mariage contracté à seize ans ?
J'avais seize ans quand j'ai épousé Parviz Shapour, un caricaturiste, un homme d'esprit. De cette union est né Kamyar, mon fils. Puis j'ai voulu vivre, vraiment vivre, écrire, être libre — et j'ai divorcé. Ce que personne ne vous dit, c'est ce que coûte ce mot chez nous : la loi confie l'enfant au père. On m'a pris Kamyar. Je ne le voyais presque plus. Il n'y a pas de blessure comparable à celle-là ; elle ne cicatrise pas, elle vous suit dans chaque poème. J'ai dédié Divar, Le Mur, à cet homme que je quittais, comme on laisse une lettre sur une porte close. Mais le vrai mur, c'était l'absence de mon fils.
Il n'y a pas de blessure comparable à celle-là ; elle vous suit dans chaque poème.
—En quoi cette séparation nourrit-elle votre écriture ?
Un enfant qu'on vous enlève, ce n'est pas un chagrin qu'on range dans un tiroir. Cela devient la matière même du vers. Quand j'écris sur la solitude, sur le temps qui prend et qui reprend, ce n'est jamais une abstraction : c'est Kamyar que je cherche entre les lignes. On me reproche parfois d'être trop nue dans mes poèmes, trop crue. Mais comment voulez-vous que je fasse de la dentelle avec une plaie ? La société iranienne me punissait d'avoir choisi ma liberté plutôt que mon foyer ; moi, je transformais cette punition en langue. C'est peut-être cela, être poète : refuser que la douleur soit inutile, la forcer à devenir chant.
Comment voulez-vous que je fasse de la dentelle avec une plaie ?
—Vous souvenez-vous de votre arrivée à la léproserie de Tabriz ?
En 1962, je suis partie à Tabriz, dans une léproserie, avec une caméra 35 mm. On m'avait prévenue : c'est un lieu de laideur, de chair rongée, de visages qu'on n'ose regarder. J'y ai vu tout autre chose. J'y ai vu des enfants qui jouaient, des vieillards qui priaient, des mariages, du pain rompu. J'ai filmé Khaneh Siah Ast, La maison est noire. Dans le film, une voix dit que le monde n'est pas dépourvu de laideur, mais qu'elle serait plus grande encore si l'homme fermait les yeux. Voilà pourquoi je n'ai pas fermé les yeux. Le cinéma, pour moi, n'était que la poésie continuée avec de la lumière et des ombres.
Le cinéma n'était que la poésie continuée avec de la lumière et des ombres.
—Comment cet enfant, Hossein, est-il entré dans votre vie ?
Pendant que je montais La maison est noire à la table de montage, je ne pouvais pas oublier ceux que j'avais filmés. Là-bas, dans la colonie, il y avait Hossein, le fils d'un couple de lépreux. On aurait dit qu'il portait déjà sur son petit visage tout le poids de ce lieu. Je l'ai adopté, je l'ai ramené, je l'ai élevé comme le mien. Ceux qui connaissaient mon histoire y ont vu une revanche sur la maternité qu'on m'avait volée. Peut-être. Mais je crois surtout qu'on ne sort pas indemne d'une léproserie : on en revient soit aveugle, soit plus vivant. Moi, j'en suis revenue avec un fils.
On ne sort pas indemne d'une léproserie : soit aveugle, soit plus vivant.

—Pourquoi tenir tant à cette poésie nouvelle plutôt qu'aux formes classiques ?
La poésie persane est un océan magnifique, mais on m'avait appris à n'y nager qu'avec des chaînes : le ghazal, ses distiques, sa métrique immuable, ses échansons et ses roses. On peut passer une vie à polir ces bijoux. Moi, j'appartiens à la She'r-e now, la poésie nouvelle : je voulais une langue qui respire comme je respire, qui bute, qui tremble, qui dise le corps et la ville. Dans Tavallodi Digar, Une autre naissance, en 1964, j'ai senti que j'y arrivais enfin — un rythme neuf, presque une seconde vie. On m'a dit que j'abîmais la tradition. Je répondais que je lui rendais son sang.
Je voulais une langue qui respire comme je respire, qui bute, qui tremble.
—Comment vit-on en femme indépendante dans le Téhéran de votre temps ?
On dit de moi que je suis mostakil, indépendante, comme si c'était une maladie ou un exploit. Je vis seule, dans un appartement de Téhéran où j'écris le matin et reçois mes amis le soir. Je porte des robes, j'ai les cheveux non voilés, je conduis, je travaille, je fréquente les roshanfekr, les intellectuels de l'avant-garde. Rien de tout cela ne devrait étonner — et pourtant tout choque. Le pays des Pahlavi vous pousse à la modernité d'une main et vous surveille de l'autre ; le bazar murmure, la famille se détourne. Être une femme libre ici, ce n'est pas un statut, c'est un combat de chaque matin, mené sans témoins.
Être une femme libre ici, ce n'est pas un statut, c'est un combat de chaque matin.
—Quel regard portez-vous sur les grands bouleversements que traverse l'Iran ?
Je suis née en 1935, l'année où Reza Shah préparait déjà ses réformes. Un an après, on décrétait le kashf-e hijab : on arrachait le voile des femmes par la loi, comme on le leur imposera peut-être un jour par la loi inverse. En 1963, la Révolution blanche nous a donné le droit de vote. On me demande si je m'en réjouis. Bien sûr. Mais je me méfie des libertés qu'on distribue d'en haut sans qu'on ait eu le droit de les vouloir. Une femme dévoilée par décret n'est pas plus libre qu'une femme voilée par décret. La vraie liberté, celle qui compte, on ne la reçoit pas : on l'écrit, on la vit, on la paie.
Une femme dévoilée par décret n'est pas plus libre qu'une femme voilée par décret.
—Que sont allés chercher vos voyages en Europe ?
Au début des années soixante, je suis partie en Italie, en Allemagne. J'y ai appris le cinéma, le montage, cette science patiente qui consiste à faire naître du sens en collant deux images bout à bout. Je revenais avec des bobines dans la tête et une inquiétude nouvelle dans les vers. Car voyager, ce n'est pas rapporter des techniques comme on rapporte des souvenirs : c'est revenir étranger chez soi. Je regardais Téhéran autrement, ses murs, ses silences, sa pudeur. Ce que j'ai appris là-bas a nourri autant mes poèmes que mes films — les deux se sont mis à parler la même langue, faite de coupes, de fondus et d'images qui saignent.
Voyager, ce n'est pas rapporter des techniques : c'est revenir étranger chez soi.
—Que représente pour vous le studio où vous avez appris votre métier de cinéaste ?
Au studio Golestan, je ne suis pas entrée comme une invitée qu'on flatte, mais comme une ouvrière du regard. J'ai passé des après-midi entiers à la table de montage, à couper, recoller, écouter le grain d'un magnétophone à bandes où l'on gardait les voix. C'est là, aux côtés d'Ebrahim Golestan, que j'ai compris qu'un film se compose comme un poème : par le rythme, par le vide entre deux images autant que par les images elles-mêmes. On croit qu'une femme qui écrit ne peut pas manier une pellicule. Pourtant mes mains savaient les deux, et mes deux métiers ne faisaient qu'un seul geste : dire le monde tel qu'on m'avait interdit de le dire.
Un film se compose comme un poème : par le vide entre deux images autant que par les images.
—Si vous imaginiez qu'on vous lise encore dans un siècle, que voudriez-vous qu'il reste ?
Quelle étrange question. Je ne sais pas si l'on me lira ; les poètes croient toujours à leur immortalité le soir et n'y croient plus au matin. Mais si, par impossible, une jeune fille ouvrait Tavallodi Digar dans cent ans, je voudrais qu'elle y trouve non pas une icône, non pas une martyre, mais une femme qui a osé dire « je » quand on lui demandait de se taire. Qu'elle sente que toute mon existence, comme je l'ai écrit, fut un verset obscur qui répète l'autre jusqu'à l'aube des floraisons. Le reste — les scandales, les deuils, ma solitude — n'aura été que le prix du billet. Ce qui demeure, c'est la voix.
Je voudrais qu'elle y trouve une femme qui a osé dire « je » quand on lui demandait de se taire.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Forough Farrokhzad. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


