Interview imaginaire avec George Boole
par Charactorium · George Boole (1815 — 1864) · Sciences · 5 min de lecture
C'est dans le bureau encombré du Queen's College de Cork, en cet automne 1857, que Augustus De Morgan rend enfin visite à son correspondant de tant d'années. L'ardoise du mur porte encore des équations à demi effacées, et l'odeur de la craie se mêle à celle du charbon des cheminées. Les deux logiciens se connaissent par lettres depuis dix ans, depuis ce premier traité de 1847 qui les avait reconnus frères d'armes sans jamais s'être rencontrés. De Morgan vient avec une curiosité de pair : comprendre comment ce fils de cordonnier de Lincoln a osé réduire la pensée à des symboles.
—Mon cher Boole, avant nos lettres je vous savais à peine sorti de Lincoln. Comment un fils de cordonnier apprend-il seul le latin et le grec ?
Vous touchez là le plus tendre, mon ami. Mon père réparait les souliers, mais il rêvait d'instruments d'optique et de mathématiques bien au-dessus de notre condition. La bibliothèque de Lincoln fut ma véritable école : j'y empruntais des grammaires, et j'ai conquis le latin, le grec, puis le français et l'allemand presque sans maître, le soir, à la chandelle. À seize ans, en 1832, j'enseignais déjà pour nourrir les miens. Comprenez bien : je n'ai jamais eu le loisir d'être un écolier. J'ai dû être tout ensemble l'élève et le précepteur. Cette nécessité m'a peut-être épargné les ornières des universités ; je n'ai appris que ce que je jugeais vrai, sans révérence pour l'autorité.
J'ai dû être tout ensemble l'élève et le précepteur.
—Vous avez même ouvert votre propre école à Lincoln en 1838, je crois. Qu'est-ce qui pousse un jeune homme sans fortune à se faire ainsi maître de maison ?
La faim, d'abord, De Morgan, je ne vous le cacherai pas. Une famille à soutenir ne laisse guère le loisir des vocations pures. Mais en tenant cette école, j'ai découvert une chose : enseigner les mathématiques aux enfants m'obligeait à les comprendre par leurs fondements. On ne peut expliquer à un esprit neuf ce que l'on ne possède pas soi-même clairement. C'est en cherchant comment faire saisir les règles du calcul que j'ai commencé à m'interroger sur la nature même de ces règles, sur leurs lois de combinaison. Mon école fut mon laboratoire autant que mon gagne-pain. Bien des idées qui vous ont surpris dans mes traités sont nées d'une leçon donnée à un garçon de douze ans.
Mon école fut mon laboratoire autant que mon gagne-pain.
—Venons-en à ce qui nous lie. Quand votre Mathematical Analysis of Logic m'est parvenu en 1847, j'ai compris que nous creusions le même sillon. Qu'aviez-vous donc en tête ?
Quelle joie ce fut de recevoir votre mot, vous qui travailliez de votre côté à la même chose ! J'avais en tête une conviction simple et presque effrontée : que la logique n'appartient pas aux philosophes mais aux mathématiciens. Depuis Aristote, on raisonnait par syllogismes, par mots. Moi, j'ai voulu donner aux opérations de l'esprit l'expression d'un véritable Calculus, avec des symboles dont les lois de combinaison sont connues et générales. Un raisonnement devient alors une équation que l'on résout. Comprenez : je ne prétends pas que l'homme pense en algèbre, mais que les lois de sa pensée obéissent à une forme que l'algèbre peut capturer. Vous fûtes l'un des rares à ne pas y voir une extravagance.
La logique n'appartient pas aux philosophes mais aux mathématiciens.
—Dans vos Laws of Thought de 1854, vous parlez d'investiguer les lois mêmes de l'esprit. N'est-ce pas une prétention immense pour un mathématicien ?
Immense, peut-être, mais point orgueilleuse, je l'espère. Mon dessein, dans cet ouvrage, fut d'investiguer les lois fondamentales des opérations de l'esprit par lesquelles s'accomplit le raisonnement, et de leur donner expression dans le langage symbolique d'un Calculus. Songez-y : quand je pose qu'une chose est ou n'est pas, qu'elle appartient à une classe ou en est exclue, je manie des certitudes aussi rigides que les nombres. J'ai découvert que ma symbolique n'admettait que deux valeurs, comme si l'esprit, au plus profond, ne connaissait que le oui et le non. Le syllogisme d'Aristote n'en est qu'un cas particulier, étriqué. Ce que j'ai cherché, c'est la grammaire universelle de la déduction, par-delà la grammaire des langues.
L'esprit, au plus profond, ne connaît que le oui et le non.
—Une chose m'a toujours intrigué. En 1849, on vous a fait professeur à Cork sans le moindre diplôme. Comment cela fut-il seulement possible ?
Par l'effet de quelques amitiés savantes, dont la vôtre ne fut pas la moindre, De Morgan. Je n'avais ni Cambridge ni Oxford derrière moi, rien que des articles dans les revues et le Treatise qui m'avait valu la médaille royale en 1844. Quand ce nouveau Queen's College de Cork chercha un premier professeur de mathématiques, ma réputation reposait sur ces seules pages, et sur le crédit que des hommes comme vous voulurent bien leur accorder. J'avoue que je tremblais un peu : se présenter devant un sénat universitaire quand on n'a jamais porté la toge d'étudiant a quelque chose d'intimidant. Mais j'ai pensé que les théorèmes ne demandent pas de parchemin. Ils sont vrais ou faux, qu'importe le titre de qui les démontre.
Les théorèmes ne demandent pas de parchemin.

—Vous évoquez la médaille royale de 1844 pour votre méthode sur les opérateurs. Diriez-vous que ce travail fut le seuil de tout le reste ?
Le seuil, oui, et même la clef. Mon mémoire On a General Method in Analysis portait sur le calcul des opérateurs différentiels, et c'est en les traitant comme des quantités algébriques que j'ai pris l'habitude de séparer la forme symbolique du sens qu'elle porte. Voyez-vous où cela mène : si l'on peut manipuler un opérateur comme une lettre, sans songer à l'instant à ce qu'il opère, pourquoi ne pas traiter de même les classes et les propositions de la logique ? La Royal Society, en couronnant ce travail, a sans le savoir béni l'entreprise plus hardie qui devait suivre. Tout mon édifice tient à cette audace première : se fier aux lois des symboles, et n'en chercher l'interprétation qu'à la fin.
Se fier aux lois des symboles, et n'en chercher l'interprétation qu'à la fin.
—Soyons francs entre logiciens. Beaucoup tiennent encore notre algèbre logique pour une curiosité oiseuse. Cette froideur vous pèse-t-elle ?
Elle me pèserait davantage si je ne vous avais pas, vous, à l'autre bout de la penny post, pour m'assurer que je ne déraisonne pas seul. Oui, bien des esprits sérieux haussent l'épaule : à quoi bon, disent-ils, écrire en symboles ce que le bon sens fait déjà ? Je leur réponds que le bon sens se trompe, et que la rigueur ne se trompe pas. Notre époque ne voit peut-être pas l'usage de ces lois ; je ne désespère pas qu'un jour quelque ingénieur ou quelque calculateur y trouve un emploi que nous ne soupçonnons point. Une vérité mathématique ne s'éteint pas faute d'application immédiate. Elle attend. Notre correspondance, mon ami, est la preuve qu'elle a déjà au moins deux lecteurs convaincus.
Une vérité mathématique ne s'éteint pas faute d'application immédiate. Elle attend.

—On m'a dit que vous venez d'être élu Fellow of the Royal Society. Cette reconnaissance change-t-elle quelque chose à vos travaux solitaires de Cork ?
Elle me touche, je l'avoue, plus que je ne l'aurais cru de moi. Cette élection de cette année 1857 est une main tendue par l'establishment savant à un homme qui n'y était point né. Mais elle ne change rien à mes après-midi : je reste seul devant mon ardoise, à noircir des pages que dix personnes liront. La vraie récompense, voyez-vous, n'est pas le ruban ni les lettres après mon nom, mais ces lettres-ci, les nôtres, où nous nous disputons un signe ou une définition. Vous m'avez tenu en haleine plus sûrement que la Royal Society. La gloire des sociétés savantes est tiède ; la conversation d'un pair qui vous comprend, voilà le seul honneur qui réchauffe le travailleur isolé que je suis.
La conversation d'un pair qui vous comprend, voilà le seul honneur qui réchauffe.
—Permettez à un ami soucieux : on vous voit marcher par tous les temps jusqu'au collège, sans égard pour votre santé. N'êtes-vous pas imprudent, George ?
Vous parlez comme Mary, qui me gronde de la même manière ! J'ai pris l'habitude, à Cork, de faire à pied le chemin de Ballintemple au collège, par la pluie comme par le beau temps ; un professeur ne saurait manquer son cours pour une averse. J'avoue que le climat irlandais n'épargne guère un homme de mon âge, et qu'il m'est arrivé d'arriver trempé devant mes étudiants. Mais mon parapluie et ma redingote me semblent une suffisante armure. Le devoir d'enseigner passe avant le soin de soi : ces jeunes gens attendent leur leçon, et je n'ai jamais su leur faire défaut. Vous avez tort de vous inquiéter, mon ami ; un peu d'eau ne défait pas un mathématicien.
Un professeur ne saurait manquer son cours pour une averse.
—Dans vos lettres, vous me dépeignez vos soirées en famille avec une tendresse rare. Que vous apporte ce foyer, loin de nos abstractions ?
Tout l'équilibre qui me manquerait sans lui, De Morgan. Le jour appartient aux symboles et aux étudiants ; mais le soir, autour de Mary et de nos filles, je redeviens un simple père qui lit à voix haute. J'y goûte la littérature, la philosophie, parfois les Anciens que j'aimais enfant. Mon épouse a un esprit singulier, hardi en matière d'éducation et de science, et nos conversations valent bien des sociétés savantes. Croyez-moi, l'algèbre la plus pure ne console pas un homme ; une maison vivante, si. Quand je travaille tard sur un manuscrit, à la lampe, c'est en sachant ces êtres endormis sous le même toit. Le logicien a besoin d'un foyer comme le marin d'un port, pour reprendre la mer au matin.
Le logicien a besoin d'un foyer comme le marin d'un port.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de George Boole. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


