Interview imaginaire avec Gutenberg
par Charactorium · Gutenberg (1400 — 1468) · Technologie · 6 min de lecture
Mayence, un matin gris de l'hiver 1467. Dans un atelier où l'odeur du plomb fondu se mêle à celle de l'encre à l'huile de lin, un vieil homme aux mains tachées nous reçoit entre ses presses devenues silencieuses. Johannes Gutenberg, fraîchement anobli et toujours amer, accepte de revenir sur l'invention qui a fait sa gloire et causé sa ruine.
—On vous imagine d'emblée penché sur une Bible, mais votre premier métier fut tout autre. Comment êtes-vous venu au métal ?
Vous avez raison de commencer par là. Avant tout livre, j'ai vendu de petits miroirs de métal aux pèlerins qui montaient à Aix-la-Chapelle pour contempler les reliques qu'on y exposait. On croyait alors que ces miroirs captaient quelque chose de la lumière sacrée — moi, j'y ai surtout appris à couler le métal, à le polir, à le fondre en quantité. Ma famille tenait à Mayence un rang qui me mettait l'orfèvrerie dans les mains, et l'odeur du plomb chaud m'est familière depuis l'enfance. Ce que les fidèles prenaient pour une dévotion, je le vivais comme un apprentissage : verser un alliage dans un moule, le démouler identique, recommencer mille fois. Quand j'ai voulu plus tard fondre des lettres, mes mains connaissaient déjà le geste. Nul, en me voyant vendre ces babioles, n'aurait deviné que je tenais là le commencement de tout.
—Dans quel monde a grandi l'enfant que vous étiez ? Que valait un livre, alors ?
Je suis né dans une famille patricienne, de celles qui siègent aux conseils de la ville et se querellent avec les corporations — au point qu'enfant, j'ai dû plus d'une fois quitter Mayence quand le vent tournait contre les nôtres. Le livre, en ce temps-là, était l'affaire des moines. Dans les scriptoria, on recopiait à la main, une page après l'autre, des mois durant pour une seule Bible, et un riche seul pouvait se l'offrir, rehaussée d'enluminures d'or et d'azur. Le savoir dormait derrière les murs des cloîtres. J'ai toujours trouvé scandaleux qu'un texte coûtât le prix d'une vigne. Sans encore savoir comment, je portais déjà cette idée têtue : et si l'on pouvait faire en un mois ce que le copiste met une vie à accomplir ?
—Pourquoi avoir entouré vos premiers essais, à Strasbourg, d'un tel secret ?
Parce qu'une idée nue ne vaut rien tant qu'on n'en a pas la maîtrise, et que chacun peut la voler. À Strasbourg, où j'ai vécu une dizaine d'années, j'avais installé mon atelier à l'écart et fait jurer le silence à mes associés. Nous parlions d'une « entreprise » sans jamais la nommer. Quand l'un d'eux, Andreas Dritzehen, mourut, ses héritiers me traînèrent en justice pour savoir ce que cachait notre société — et c'est ainsi qu'un acte de 1439 garde la trace de presses, de formes et de pièces qu'il fallait, disait-on, fondre et défaire aussitôt pour qu'on n'y comprît rien. Je n'étais pas méfiant par nature. Mais une invention, c'est comme le plomb en fusion : tant qu'elle n'a pas pris sa forme définitive, le moindre courant d'air suffit à la gâter.
—Expliquez-nous, du début : comment naît une seule de vos lettres de métal ?
Tout commence par le poinçon : une tige d'acier au bout de laquelle je grave une lettre en relief, à l'envers, comme un orfèvre cisèle un sceau. Ce poinçon, je le frappe dans un petit bloc de cuivre tendre — la matrice — qui en garde l'empreinte en creux. Puis vient mon vrai secret, le moule à caractères, cette « main de fonte » qui s'ouvre et se referme : j'y verse l'alliage de plomb, d'étain et d'antimoine, et j'obtiens une lettre nette, à la hauteur exacte de toutes les autres. Je la démoule, je recommence — cent, mille fois la même lettre. Tout l'art tient dans cette régularité. Un orfèvre maladroit fait un bijou de travers ; un fondeur maladroit fait un livre illisible.
Tout l'art tient dans cette régularité : que chaque lettre soit le frère identique de la précédente.
—Une fois les lettres fondues, comment passez-vous à la page imprimée ?
On assemble d'abord les caractères un à un, dans un cadre de fer que nous nommons la forme, jusqu'à composer une page entière, à l'envers et serrée. Mais le caractère de métal repousse l'encre à l'eau des copistes : il me fallait donc une encre nouvelle, grasse, épaisse, que j'ai longuement cherchée à partir d'huile de lin et de noir de fumée, pour qu'elle morde sur le plomb et donne ce noir profond. On l'étale avec des balles d'encrage de cuir, une dans chaque main. Puis la presse : je l'ai voulue semblable aux pressoirs à vin de nos coteaux rhénans, où la vis abaisse lentement une planche qui pèse d'un coup, également, sur toute la feuille posée sur les lettres encrées. Le vin de notre vallée m'a soufflé la machine qui imprimerait la parole de Dieu.

—Venons-en à votre grande œuvre. Que représentait pour vous la Bible à quarante-deux lignes ?
Elle fut tout à la fois : ma ruine et ma gloire dans le même ouvrage. Vers 1455, dans mon atelier du Hof Humbrecht, nous en avons tiré près de cent quatre-vingts exemplaires — quarante-deux lignes par colonne, deux colonnes par page, plus de douze cents pages d'un noir égal. J'en ai imprimé sur vélin, cette fine peau de veau réservée aux exemplaires de prince, et sur papier de chiffon venu d'Italie pour les autres. Je voulais qu'un homme, en l'ouvrant, ne sût dire si elle sortait de la presse ou de la main d'un copiste de génie — mais qu'il y en eût cent quatre-vingts là où le copiste n'en eût fait qu'une. La beauté seule ne me suffisait pas : il me la fallait multipliée.
—Comment vos contemporains ont-ils découvert ces premiers volumes ?
À la foire de Francfort, ce grand marché où l'Europe entière vient vendre et acheter, on a montré des cahiers de ma Bible avant même qu'elle fût reliée. J'ai su qu'un prélat italien fort savant, Enea Silvio Piccolomini — celui qui devint plus tard le pape Pie II — en avait vu les feuillets et s'en était émerveillé : il rapportait, paraît-il, que l'écriture en était si nette qu'on la lisait sans besoin de lunettes, et que déjà tous les exemplaires avaient trouvé preneur. Imaginez ce que cela me fit. Un homme de cette qualité, parlant de mon travail à un cardinal, ignorant peut-être mon nom mais frappé par la chose elle-même. Le livre voyageait déjà plus loin et plus vite que moi. C'était le signe que j'avais eu raison.

—On oublie souvent que vous n'avez pas imprimé que des Bibles. À quoi servaient vos presses au quotidien ?
À tout ce qui faisait vivre l'atelier ! Une Bible prend des années ; les lettres d'indulgence, elles, se vendent par milliers. L'Église en commandait des formulaires entiers : il suffisait de laisser un blanc pour le nom du fidèle et la somme versée en échange du pardon de ses péchés. En quelques jours, ma presse en tirait plus qu'un copiste en une année. J'ai aussi imprimé en 1454 un calendrier qu'on a nommé le Türkenkalender, exhortant les princes chrétiens à la croisade après que les Turcs eurent pris Constantinople. Voilà ce que peu comprennent : la même machine sert la prière, le négoce et la politique. Je n'ai pas façonné un outil de piété ni un outil de commerce — j'ai façonné un outil tout court, et chacun s'en est emparé selon son besoin.
La même machine sert la prière, le négoce et la politique.
—Venons-en à la blessure. Comment avez-vous perdu votre atelier ?
Par l'argent, toujours par l'argent. Pour monter cette entreprise, j'avais emprunté huit cents florins à Johann Fust, un banquier de Mayence, puis d'autres sommes encore. Tout mon or partait dans le métal, l'encre, le papier, les gages des ouvriers — et la Bible n'était pas achevée quand l'échéance tomba. En 1455, Fust m'a fait un procès. Un acte notarié en garde le détail, jusqu'au dernier florin réclamé. J'ai perdu : presses, caractères, et les exemplaires déjà tirés, tout lui revint. Mon propre commis, Peter Schöffer, passa à son service et signa avec lui le beau Psautier qui aurait dû porter mon nom. On m'a pris le fruit, on m'a laissé l'arbre. Car le savoir, lui, logeait dans ma tête, et celui-là, aucun juge ne pouvait me l'ôter.
On m'a pris le fruit, on m'a laissé l'arbre.
—À la fin de votre vie, croyez-vous que votre invention changera le monde ?
On m'a longtemps cru fini, ruiné, oublié. Et puis, en 1465, l'archevêque Adolphe de Nassau m'a fait gentilhomme de sa cour, avec une pension faite de grain, de vin et d'étoffes — la reconnaissance vient toujours tard, et par surcroît. Ai-je vu le monde changer ? J'ai surtout vu mon siècle déchiré : un Grand Schisme où des papes rivaux se disputaient la chrétienté, Constantinople tombée, des savants grecs jetés sur les routes. Dans un tel vacarme, qui sait ce que portera une presse ? Je ne suis pas prophète. Mais s'il m'est permis de l'imaginer : le jour où chaque ville aura son atelier, où le copiste rangera sa plume, une parole composée à Mayence pourra se lire le même mois à Venise ou à Paris. Ce que j'ai fondu dans le plomb, nul ne pourra plus jamais le refondre dans l'oubli.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Gutenberg. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


