Interview imaginaire avec Jane Austen
par Charactorium · Jane Austen (1775 — 1817) · Lettres · 6 min de lecture
Chawton, dans le Hampshire, un matin d'automne. Le piano-forte vient de se taire et l'on devine, sur le petit bureau à abattant près de la fenêtre du salon, quelques feuillets retournés. Jane Austen, plume d'oie à la main, accepte de répondre — à voix basse, pour ne pas réveiller la maisonnée.
—Comment écriviez-vous, concrètement, dans cette maison où la famille allait et venait sans cesse ?
J'écris ici même, dans le salon de Chawton, sur de petites feuilles que je garde à portée de buvard. Le moindre grincement de porte, et je glisse mon ouvrage dessous comme on cache une lettre indiscrète — il y a une charnière au parquet de l'entrée qui m'avertit, et je ne l'ai jamais fait réparer. Une femme de mon rang peut broder, jouer, tenir le ménage du potager ; qu'elle écrive des romans, voilà qui passe encore pour une excentricité qu'on tolère mal. Mon petit escritoire à abattant se ferme en un instant, et nul visiteur n'a jamais surpris une page. Je trouve d'ailleurs que la dissimulation aiguise la phrase : on resserre ce qu'on doit pouvoir cacher vite.
La dissimulation aiguise la phrase : on resserre ce qu'on doit pouvoir cacher vite.
—Pourquoi avoir tenu à publier sous l'anonymat plutôt que sous votre nom ?
Sense and Sensibility a paru en 1811 signé seulement « By a Lady », et je n'ai jamais voulu davantage de mon vivant. Comprenez : une dame de la gentry qui réclamerait sa gloire d'auteur ferait jaser tout le Hampshire avant le thé du soir. L'anonymat me laisse libre — je puis observer mes voisins, écouter leurs sottises au coin du feu, et les rendre dans un livre sans qu'aucun se reconnaisse assez pour m'en vouloir. Mes frères connaissaient le secret, ma chère Cassandra mieux que personne ; cela me suffisait. Que mon nom finisse par circuler, soit, mais qu'on me laisse d'abord écrire en paix dans mon salon. La réputation est une marchandise dont je me défie autant que mes héroïnes se défient des beaux officiers.
—On sait qu'Orgueil et Préjugés a connu un long purgatoire avant d'exister. Que s'est-il passé ?
Le livre s'appelait d'abord First Impressions, et je l'avais écrit toute jeune, à Steventon, dans le presbytère de mon enfance. En 1797, mon père l'a proposé à l'éditeur Cadell, à Londres ; il fut refusé sans qu'on prît même la peine de l'ouvrir. Seize années ! Songez qu'entre ce refus et la publication, nous avons quitté Steventon, vécu à Bath que je n'aimais guère, perdu mon père, déménagé encore. J'ai repris le manuscrit, l'ai resserré, rebaptisé, et il a enfin paru en 1813. Je crois que l'attente l'a servi : la jeune femme qui l'avait commencé n'aurait pas su tailler aussi net que celle qui l'a achevé. On gagne en ironie ce qu'on perd en illusions.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez tenu en main les premiers exemplaires imprimés ?
Février 1813. J'ai écrit aussitôt à Cassandra, et je n'ai pas su me retenir : « I have got my own darling child from London ». Mon enfant chéri ! C'est ainsi que je voyais ce volume relié, après tant d'années à le porter en secret. Je l'ai lu à voix haute le soir même, en famille, autour de la table — mal, je l'avoue, car ma mère mène les répliques trop vite et gâche les silences. L'incipit me plaisait pourtant : « It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune, must be in want of a wife. » Toute la comédie des mères de famille tient dans cette phrase. Le succès vint en quelques semaines ; je ne m'y attendais point, mais je serais hypocrite de prétendre n'en avoir pas été aise.
Mon enfant chéri ! C'est ainsi que je voyais ce volume relié, après tant d'années à le porter en secret.
—Comment décririez-vous l'étendue, ou l'étroitesse, du monde que vous choisissez de peindre ?
J'écrivais à mon neveu James Edward, en décembre 1816, qu'il ne fallait pas comparer ses grandes esquisses viriles au « little bit (two inches wide) of ivory » sur lequel je travaille « with so fine a brush, as produces little effect after much labour ». Voilà mon domaine : deux pouces d'ivoire. Trois ou quatre familles dans un village de campagne, voilà toute mon Angleterre, et j'affirme qu'elle suffit. On me reproche de ne pas peindre les batailles ni les empires ; mais regardez bien une card party, un bal de province, une demande en mariage maladroite : il y a là autant de vanité, de calcul et de cœur qu'aux champs de bataille. Le détail, manié au pinceau fin, en dit plus long que la fresque.
Voilà mon domaine : deux pouces d'ivoire, et j'affirme qu'il suffit.

—Vous a-t-on suggéré d'élargir votre sujet, d'aborder de plus grandes matières ?
Le bibliothécaire du prince régent, M. Clarke, voulait me voir écrire un roman historique sur l'illustre maison royale. Je lui répondis en avril 1816 : « I am fully sensible that an Historical Romance, founded on the House of Saxe Cobourg, might be much more to the purpose of profit or popularity than such pictures of domestic life in country villages as I deal in. » C'était ma manière polie de refuser. Je sais mes limites comme on connaît les murs de sa chambre : hors de mes villages, je trébucherais. Emma, que je venais d'achever, m'a coûté plus de patience que n'importe quelle fresque héroïque — y faire d'une héroïne trop sûre d'elle une personne qu'on aime malgré ses sottises, voilà le vrai labeur. Chacun son ivoire ; je garde le mien.
—On raconte que vous avez vous-même refusé un mariage avantageux. Que diriez-vous de cet épisode ?
J'avais vingt-cinq ans. Harris Bigg-Wither, jeune homme fortuné, propriétaire de belles terres, me demanda et — un soir — j'acceptai. La nuit porte conseil mieux que les amies bien intentionnées : au matin, je me rétractai. Songez à ce que je refusais : la sécurité, une maison à moi, l'aisance pour ma mère et Cassandra. Et pourtant je ne pouvais m'y résoudre sans estime ni affection. Comment aurais-je écrit ensuite sur le mariage si j'avais moi-même contracté celui que je blâme dans mes pages ? Mes héroïnes refusent les unions de pure convenance, et je n'allais pas leur donner le démenti. J'ai préféré ma plume d'oie et mon indépendance pauvre à un beau parti sans cœur. Je ne l'ai jamais regretté, quoique l'hiver fût parfois froid à Chawton.

—Pourquoi l'argent et l'héritage pèsent-ils si lourd dans vos intrigues amoureuses ?
Parce qu'ils pèsent lourd dans nos vies, voilà tout. Prenez Longbourn, dans Pride and Prejudice : la propriété est soumise à l'entail, cette substitution qui la réserve au plus proche héritier mâle — l'odieux Mr Collins — et chasse les cinq filles Bennet vers la pauvreté à la mort du père. Ce n'est pas une invention romanesque, c'est la loi anglaise sous mes yeux. Dans Sense and Sensibility, Elinor et Marianne apprennent durement qu'on ne se loge pas d'amour et de poésie. Une femme de ma condition n'a, pour assurer son pain, que le mariage ou la charité d'un frère. Peindre l'amour sans peindre l'argent qui le contrarie serait mentir comme mentent les romans à quatre sous. Je préfère l'ironie : elle dit la vérité en faisant sourire.
—Quel regard portez-vous sur les mœurs de votre temps, ces bals et ces salons que vous décrivez sans cesse ?
Nous vivons sous la Régence, et tout y est cérémonie : le coming out d'une jeune fille, ses accomplishments — la musique, le dessin, le français, la broderie — qu'on exhibe comme à l'étal du marchand pour attirer un mari. J'en ris dans mes livres, songez à Miss Bingley récitant la liste des talents d'une femme accomplie. Et puis il y a la militia : qu'un régiment s'installe dans une ville de province, et voilà toutes les têtes tournées. C'est ainsi que Wickham débarque à Meryton dans Pride and Prejudice, beau, en uniforme, et fauche les cœurs avant qu'on ait vérifié ses dettes. Je n'invente rien : je vais aux bals, je tiens mon carnet, je mets des gants blancs, et j'écoute. Mes romans ne sont que la chronique de ce que tout le monde voit sans le regarder.
—Vous avez dédié l'un de vos romans au prince régent. Comment cette dédicace est-elle venue ?
Disons que ce fut une faveur dont je me serais bien passée. On me fit savoir, par ce M. Clarke dont je vous parlais, que Son Altesse le prince régent — le futur George IV — admirait mes livres et que je pouvais lui en dédier un. Or je n'avais guère d'estime pour ce prince, dont la conduite envers son épouse et ses débauches étaient la fable de tout le royaume. Mais on ne refuse pas poliment une invitation qui n'en est pas une. J'ai donc dédié Emma, en 1815, à mon royal admirateur, dans les termes les plus cérémonieux que ma plume ait jamais tracés — si cérémonieux, à dire vrai, que l'ironie s'y cache pour qui sait lire. C'est tout ce que je me suis permis de vengeance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jane Austen. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



