Interview imaginaire avec Jean Bartik
par Charactorium · Jean Bartik (1924 — 2011) · Technologie · Sciences · 5 min de lecture

Poughkeepsie, un après-midi d'automne. Dans un salon où traînent encore des tirages jaunis d'une machine de trente tonnes, une femme de quatre-vingts ans passés nous accueille avec l'accent chantant du Missouri rural. Elle a passé sa vie à faire parler une bête de dix-huit mille tubes ; elle parle, elle, avec une clarté redoutable.
—D'où êtes-vous partie, avant tout cela ?
D'une ferme du comté de Gentry, au fin fond du Missouri, sixième d'une famille de sept enfants, là où l'horizon se compte en champs de maïs plutôt qu'en tours de bureaux. J'ai décroché mon diplôme de mathématiques au petit collège de Maryville en 1945, seule fille de ma promotion dans cette matière — on me regardait comme une curiosité. Quand l'armée a cherché des jeunes femmes douées en calcul, j'ai sauté dans un train pour Philadelphie sans trop savoir ce qui m'attendait. Passer d'une basse-cour à une grande ville de l'Est, c'était déjà traverser un siècle. Je crois que rien, dans mon éducation, ne m'avait préparée à cela — sinon peut-être l'habitude paysanne de réparer soi-même ce qui tombe en panne.
Passer d'une basse-cour à une grande ville de l'Est, c'était déjà traverser un siècle.
—Quel était votre travail, exactement, dans cette armée en guerre ?
J'étais une computer. À l'époque, le mot ne désignait pas une machine mais une personne — presque toujours une femme — dont le métier était de calculer, à la main, des heures durant. Ma mission : établir les tables de tir balistiques, ces longs tableaux qui disent à l'artilleur quel angle donner à son canon selon la distance, le vent, le poids de l'obus. Nous faisions cela à la règle à calcul, parfois sur l'analyseur différentiel, un monstre d'engrenages qui résolvait les équations en grinçant. C'était l'effort de guerre dans sa version la plus austère : pas de gloire, pas de médaille, des colonnes de chiffres pour que d'autres visent juste. On ne pensait pas être en train d'inventer un métier. On calculait, voilà tout.
—Puis on vous a confié l'ENIAC. Comment apprend-on à programmer une machine dont personne n'a jamais programmé la pareille ?
On l'apprend seules, en pleurant un peu et en jurant beaucoup. Nous étions six femmes désignées pour cela, et il n'existait ni manuel, ni mode d'emploi, ni exemple à copier — rien. Nous avons dû comprendre la bête en étudiant ses schémas électriques, câble par câble, jusqu'à la connaître comme le fond de notre poche. Puis nous la « programmions » physiquement : brancher des centaines de fils sur d'immenses tableaux de connexions, régler des milliers d'interrupteurs à la main. Une seule opération pouvait prendre plusieurs jours. C'était une machine épouvantable à dompter, mais quelle ivresse de sentir qu'on avançait sur un terrain que personne n'avait jamais foulé. Nous avons tout inventé, parce qu'il fallait bien que quelqu'un commence.
Il n'existait ni manuel, ni exemple à copier — nous avons tout inventé.
—Vous évoquez une machine « épouvantable ». À quoi ressemblait une journée de dépannage ?
À une chasse dans une fournaise. L'ENIAC contenait dix-huit mille tubes à vide qui chauffaient tant que la salle ressemblait à un four, et il en grillait un à tout instant. Une erreur pouvait se tapir n'importe où dans ce labyrinthe de verre incandescent. Le matin, je me plantais devant la machine à brancher mes câbles selon le programme prévu ; l'après-midi partait tout entier à traquer le défaut — vérifier des milliers de connexions, discuter avec les autres filles pour comprendre pourquoi le calcul refusait de tomber juste. On appelait déjà cela un bug, un bogue, ce petit démon qui grippe la mécanique. Il fallait connaître la machine intimement, sinon on cherchait à l'aveugle. C'était épuisant et, je l'avoue, absolument grisant.
—Le 15 février 1946, l'ENIAC fut présenté au public. Que gardez-vous de ce jour ?
Un triomphe et une gifle, dans la même heure. Devant les invités, la machine calcula la trajectoire d'un obus en quelques secondes — plus vite que l'obus n'aurait mis à retomber. Nous avions programmé cela, nous, les six femmes, de nos mains et de nos nuits blanches. Et pourtant les journaux ne citèrent que les ingénieurs, ces messieurs en costume. On ne nous présenta pas au public. Le soir, il y eut un grand dîner de gala ; aucune d'entre nous, les filles, ne fut invitée. On nous avait laissées dehors, comme si nous n'avions rien fait. J'ai souri poliment ce jour-là, mais quelque chose s'est logé en moi et n'en est jamais tout à fait ressorti.
Un triomphe et une gifle, dans la même heure.
—Que faisait-on faire à cette machine, une fois la démonstration passée ?
On la poussait plus loin, toujours plus loin. Après la démonstration, l'ENIAC fut transféré au champ de tir d'Aberdeen, dans le Maryland, et j'ai participé à sa grande métamorphose : le transformer en machine à programme enregistré. Jusque-là, chaque nouveau calcul exigeait de tout recâbler — imaginez devoir reconstruire votre cuisine chaque fois que vous changez de recette. L'idée révolutionnaire fut que la machine garde ses instructions dans sa propre mémoire. Cela paraît une évidence aujourd'hui ; à l'époque, c'était un basculement de civilisation. Je ne mesurais pas encore que nous étions en train de dessiner l'ordinateur tel qu'on le connaîtrait ensuite. On résolvait des problèmes concrets, un à un, et l'avenir se construisait sans nous prévenir.
—Vous n'en êtes pas restée à l'ENIAC. Quelle suite avez-vous donnée à cette aventure ?
J'ai suivi les machines là où elles allaient — c'est-à-dire vers le monde. Aux côtés des ingénieurs Eckert et Mauchly, j'ai travaillé sur le BINAC en 1949, l'un des premiers ordinateurs à vraiment stocker son programme en mémoire. Puis vint l'UNIVAC I, en 1951, le premier ordinateur commercial américain, celui qui ferait enfin sortir l'informatique des sous-sols militaires pour l'offrir au grand public. Passer du câble branché à la main à une machine qu'on pouvait vendre, c'était voir un art secret devenir un métier. J'avais commencé en calculant des obus dans une salle surchauffée ; je finissais par contribuer à des machines qui allaient changer la vie ordinaire des gens. Peu de générations ont la chance de voir leur outil se transformer autant sous leurs doigts.
Passer du câble branché à la main à une machine qu'on pouvait vendre : un art secret devenu métier.
—Pendant des décennies, on a pourtant tout oublié de vous. Comment expliquez-vous cet effacement ?
Par la paresse du regard, surtout. Sur les vieilles photographies de l'ENIAC, on voyait des femmes debout devant la machine, et beaucoup se persuadèrent qu'elles n'étaient là que pour décorer — de jolis mannequins posés près de l'appareil. On nous surnomma ironiquement les Refrigerator Ladies, comme ces demoiselles qui vantent un réfrigérateur dans les réclames. Personne n'imaginait que ces femmes-là avaient conçu les programmes. Il était plus simple de croire que le travail sérieux revenait aux hommes en blouse. Pendant quarante ans, notre rôle a dormi dans les archives. Cela m'a coûté, je ne le cache pas — non par vanité, mais parce qu'une vérité niée reste une injustice, et qu'on ne devrait pas laisser un travail être effacé deux fois.
On nous prenait pour de jolis mannequins posés près de la machine.
—Qu'est-ce qui a fini par rendre justice à ces six programmeuses ?
Une jeune chercheuse obstinée nommée Kathy Kleiman. Dans les années 1980, elle est tombée sur ces photographies et, contrairement aux autres, elle a refusé de croire que nous étions décoratives. Elle a enquêté, retrouvé nos noms, recueilli nos témoignages, et peu à peu la vérité est remontée à la surface. En 1997, on nous a intronisées au Women in Technology International Hall of Fame ; le musée de l'informatique m'a nommée Fellow. Ce ne sont pas les honneurs qui m'ont touchée, mais l'idée que des jeunes filles sauraient désormais qu'on peut venir d'une ferme du Missouri et programmer la première machine du monde. J'ai voulu fixer tout cela par écrit, pour qu'on ne l'oublie plus jamais.
—Vous avez justement laissé un livre. Que vouliez-vous qu'il en reste ?
Que la vérité soit consignée de notre propre main, pas rapportée par d'autres. J'ai écrit mes mémoires, Pioneer Programmer, pour raconter l'aventure de l'intérieur — le four aux dix-huit mille tubes, les câbles, le dîner de gala où l'on nous avait laissées dehors, et l'amitié tissée entre six jeunes femmes loin de leurs familles. Le livre n'a paru qu'après ma mort, en 2013 ; c'est étrange de confier un témoignage au futur, comme une lettre qu'on ne verra jamais ouverte. Mais si je pouvais imaginer qu'on me lirait longtemps après moi, je voudrais qu'une seule idée demeure : nous étions des pionnières, sur un terrain sans règles ni manuel, et nous n'avons pas attendu qu'on nous donne la permission d'inventer.
Nous n'avons pas attendu qu'on nous donne la permission d'inventer.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean Bartik. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


