Interview imaginaire avec Marie Tharp
par Charactorium · Marie Tharp (1920 — 2006) · Sciences · 5 min de lecture
Palisades, New York, fin des années 1970. Dans un bureau de la Lamont Geological Observatory dominant la vallée de l'Hudson, une femme de petite taille se tient penchée sur une immense table à dessin couverte de profils tracés à l'encre. Le World Ocean Floor Panorama, fraîchement publié, est punaisé au mur. Marie Tharp accepte de revenir sur quarante ans passés à dessiner un monde qu'elle n'a jamais touché.
—Comment travaillait-on, dans les années 1950, à cartographier un océan qu'on n'avait jamais vu de ses yeux ?
On me l'a interdit, tout simplement. Les navires de recherche de la Columbia ne voulaient pas d'une femme à bord — vieille superstition de marins, la présence d'une femme portait malheur. Alors je restais à terre, à Palisades, et j'attendais le courrier. Les colonnes de chiffres arrivaient par liasses, recueillies au large par mes collègues, et c'était à moi de les transformer en relief. Je déroulais les feuilles de sondage sur ma grande table, je prenais mon café noir, et je traçais. Profil après profil, je reconstituais des montagnes, des vallées, des escarpements que personne n'avait jamais contemplés. J'ai dessiné le fond de l'Atlantique sans jamais y avoir trempé une sonde de ma main.
J'ai dessiné le fond de l'Atlantique sans jamais y avoir trempé une sonde de ma main.
—Que ressentiez-vous à reconstituer des paysages que vous saviez ne jamais pouvoir explorer vous-même ?
Une étrange intimité, je crois. Mes collègues voyaient l'eau, le pont, l'écume ; moi je voyais la roche, le rift, la pente exacte du talus. Ils rapportaient des carottes sédimentaires et des photographies du fond, et je m'en servais pour vérifier mes tracés, comme on confronte un portrait au modèle. La vérité ne venait pas de la mer agitée mais de ces chiffres sages alignés sur le papier calque. C'est là que tout se jouait, à l'encre de Chine, dans le silence du laboratoire. Les fonds océaniques ne mentent pas — ils n'avaient besoin que de quelqu'un d'assez patient pour les écouter, ligne après ligne.
Ils voyaient l'eau ; moi je voyais la roche, le rift, la pente exacte du talus.
—Pouvez-vous raconter le moment où vous avez compris qu'il y avait une vallée au centre de la dorsale ?
C'était en 1952. Je traçais les profils bathymétriques de l'Atlantique Nord, méthodiquement, et un motif s'est mis à revenir : une entaille en V, profonde, répétée au centre de la chaîne sous-marine, d'un transect à l'autre. Une vallée de rift, comme celles que crée l'écartement des terres. J'ai compris, le cœur battant, que je tenais peut-être la preuve géographique qui manquait à la vieille idée de Wegener, cette dérive des continents que tout le monde tournait en ridicule depuis quarante ans. Ce n'était pas une intuition vague : c'était écrit, encore et encore, dans des kilomètres de données sonar que j'avais sous les doigts.
Une entaille en V, profonde, répétée — j'ai compris que je tenais la preuve qui manquait.
—Comment Bruce Heezen a-t-il accueilli cette découverte ?
Mal, d'abord. Quand je lui ai montré ma vallée, il a balayé le tout d'un revers de main : du girl talk, des histoires de filles. La dérive des continents, à ses yeux, était une hérésie indigne d'un géologue sérieux. Il m'a fallu deux ans. Deux ans, jusqu'à ce qu'on superpose à mes profils la carte des épicentres des séismes sous-marins — et que les tremblements de terre se rangent docilement au creux de mon rift, exactement là où je l'avais tracé. Devant cette coïncidence, Heezen n'a plus pu nier. Ce n'était plus mon opinion contre la sienne : c'était la Terre elle-même qui signait mes cartes.
Ce n'était plus mon opinion contre la sienne : c'était la Terre elle-même qui signait mes cartes.
—Vous avez dû inventer la manière même de représenter ces fonds. Comment s'y prend-on quand aucune convention n'existe ?
On emprunte, puis on invente. Pour les reliefs terrestres, les cartographes disposaient de siècles de conventions ; pour le fond des mers, il n'y avait rien. Je me suis donc tournée vers les cartes topographiques du continent, j'en ai étudié les ombrages, les façons de suggérer une pente, un sommet, et j'ai adapté cette grammaire à un monde englouti. Tout se faisait à la main, à l'encre de Chine sur papier calque, par couches superposées qu'on corrigeait sans fin. La carte de 1957 de la dorsale médio-atlantique fut le premier alphabet de ce langage — une sémiologie née d'une table à dessin, d'une règle et d'une patience d'orfèvre.
Pour le fond des mers il n'y avait rien : j'ai dû inventer la grammaire d'un monde englouti.

—Le grand panorama de 1977 a marqué les esprits par sa beauté autant que par sa science. Comment est-il né ?
De la rencontre entre des chiffres et un pinceau. Les données, l'architecture du relief, l'emplacement de chaque dorsale, tout cela venait de moi et de Heezen — vingt-cinq ans de profils accumulés. Mais pour le World Ocean Floor Panorama, nous avons confié la mise en image au peintre autrichien Heinrich Berann, qui a donné aux montagnes sous-marines la majesté des Alpes vues d'avion. La National Geographic Society l'a diffusé partout. Je voulais qu'une carte soit à la fois rigoureuse et accessible, qu'un enfant puisse la contempler sans rien y comprendre encore et la trouver belle. C'est, je crois, l'œuvre où la science et l'art se sont le mieux donné la main.
Qu'un enfant puisse la contempler sans rien y comprendre encore et la trouver belle.
—Vos cartes ont accompagné un bouleversement majeur de la géologie. Comment avez-vous vécu cette controverse de votre vivant ?
Comme un long dégel. En 1912, Wegener avait été moqué ; on lui reprochait de ne pouvoir expliquer quelle force déplacerait les continents. Mes cartes, elles, montraient le mécanisme à l'œuvre : au centre des dorsales, le plancher s'écartait, neuf, comme tiré de part et d'autre. Quand Harry Hess a formulé en 1960 son expansion des fonds océaniques, puis Tuzo Wilson la tectonique des plaques, mes tracés en étaient la démonstration visible. En 1968, la communauté géologique a fini par accepter ce qu'elle avait raillé pendant un demi-siècle. J'ai eu cette chance rare : voir, de mon vivant, une vérité passer du ridicule à l'évidence.
J'ai eu cette chance rare : voir une vérité passer du ridicule à l'évidence.

—Diriez-vous que votre travail a fourni une preuve, ou plutôt une image qui a rendu la théorie pensable ?
Les deux, et c'est précisément là que tout se joue. On peut aligner des chiffres pendant mille ans sans convaincre personne ; mais qu'un savant voie, d'un seul regard, la cicatrice continue qui court sur 65 000 kilomètres au fond des trois océans, et l'idée bascule. Ma vallée de rift n'était pas un argument abstrait : c'était une forme, palpable, répétée de l'Atlantique à l'océan Indien puis au Pacifique. La cartographie a ce pouvoir étrange de rendre visible l'invisible, de donner un corps à une hypothèse. La tectonique des plaques existait dans les équations ; mes cartes l'ont rendue pensable pour les yeux.
La cartographie rend visible l'invisible : elle donne un corps à une hypothèse.
—La reconnaissance officielle est venue très tard. Comment avez-vous traversé ces décennies passées dans l'ombre ?
En travaillant, encore et toujours. Mon nom figurait souvent après celui des hommes, quand il figurait. Pendant des années, mes cartes ont voyagé sans moi : dès 1978, le panorama des océans pendait dans des millions de salles de classe, et bien peu d'enfants savaient quelle main l'avait dessiné. Ce n'est qu'en 1998, près de cinquante ans après ma vallée de rift, que la Library of Congress m'a nommée parmi les quatre plus grands cartographes du XXe siècle. Je n'en ai pas conçu d'amertume — ou si peu. J'avais eu le privilège de voir la vérité émerger des données ; le reste, la gloire, n'était que de l'écume.
Le reste, la gloire, n'était que de l'écume.
—Que ressentez-vous à l'idée que votre carte a éduqué des générations d'enfants à travers le monde ?
C'est, sans doute, ma plus belle fierté — bien plus que les distinctions. Songez-y : un mur de classe, quelque part en Europe ou en Asie, et un enfant qui lève les yeux vers ce relief bleu et ocre, ces montagnes sous-marines plus longues que toutes les chaînes continentales réunies. Il ne sait rien encore de la bathymétrie, du seafloor spreading, de la patience qu'il a fallu sur cette table à dessin de Palisades. Mais peut-être que, sans le savoir, il apprend que la Terre est vivante, qu'elle bouge, qu'elle se renouvelle en son fond. Si quelque chose de moi devait survivre, c'est ce regard d'enfant levé vers les océans renversés.
Si quelque chose de moi devait survivre, c'est ce regard d'enfant levé vers les océans renversés.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marie Tharp. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


